Africa Info (Douala)

Cameroun: Le parti au pouvoir banalise la mort de 71 êtres humains

Douala — Voilà des députés "élus" et supposés défendre les intérêts du peuple ! Comme des charognards, ils ont soutenu qu'on doit se nourrir des cadavres, sous le fallacieux prétexte que le Social democratic Front (SDF, opposition) a mal libellé sa proposition de constitution d'une enquête parlementaire sur le crash de l'avion Camair de décembre 1995. Un acte qui restera désormais en bonne place dans le musée des scandales au Cameroun.

Dans un pays normal, même la mort de 71 animaux de suite d'un accident aurait ému toute âme bien pensante, ayant un cerveau dans la tête et un coeur à gauche du thorax.

Ce n'est qu'au Cameroun que la mort de 71 personnes dans un accident du fait de la cupidité vénale des corrompus bien connus et facilement identifiables, est un épiphénomène.

En tout cas, c'est avec beaucoup de stupéfaction que l'opinion nationale et internationale a appris mercredi dernier, à travers un communiqué lu à la Crtv-radio que l'Assemblée nationale a rejeté la proposition de résolution du Social democratic front (Sdf) pour la constitution d'une commission d'enquête parlementaire, à propos du crash du Boeing de la Camair de 1995.

Pourtant, deux jours plutôt, la conférence des présidents du Parlement avait jugé la requête du Sdf "recevable". Et du coup, les sceptiques attendaient de voir avant de croire, pendant que les naïfs espéraient, qu'enfin, il n'est peut-être pas trop tard pour bien faire et que le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc, parti au pouvoir) aurait brusquement changé de mentalité pour le grand bien du futur.

C'était sans compter avec le réflexe pavlovien qui l'anime chaque fois qu'il est question de transparence, de lisibilité, ou de lumière sur une situation catastrophique.

C'est une attitude récurrente d'opacité que connaissent très bien les observateurs avertis de ce parti. Ceux-ci avouent d'ailleurs ne pas être surpris par cette résolution des députés du parti au pouvoir, qui n'est autre que la démonstration parfaite de la réalité selon laquelle la lutte contre la corruption dont ils parlent tant, n'est qu'un affichage, à tête chercheuse, sans cohérence ni consistance.

Car pour ses membres, il est question de leur demander de faire une enquête sur leurs propres forfaits. Et pendant ce temps, le pourrissement de la vie des camerounais peut tranquillement suivre son bonhomme de chemin.

En réalité, il n'y a pas véritablement eu débat général au cours de la séance plénière à l'Assemblée nationale après le rejet lors des travaux de la Commission des pétitions et des résolutions de l'Assemblée nationale, de la proposition de résolution du Sdf portant constitution d'une commission d'enquête parlementaire au sujet de la non indemnisation des 71 victimes du Boieng 737-200 (Le Nyong), qui s'est écrasé le 03 décembre 1995 à Douala.

Avec frénésie, les députés Rdpc, visiblement hantés par une panique, ont utilisé des subterfuges et du juridisme pour fuir la réalité. Tantôt, à en croire les propos du rapporteur de la Commission des résolutions et des pétitions au sujet de l'affaire évoquée par le Sdf, l'honorable Adjoudji Ahmadou, la proposition du Sdf n'était pas suffisamment motivée pour retenir l'attention du Parlement.

Tantôt, avec l'honorable Norbert Amougou Mezang, il est question de respecter les procédures : «la réactivité du Parlement doit se faire sur la base du respect de ses procédures. Et s'il se doit d'être en permanence à l'écoute du peuple souverain, le Parlement doit se refuser à se prêter au jeu de la distraction et de la diversion par des acteurs aux intentions politiciennes».

Dans la même foulée, l'honorable Nji Fidelis a osé déclarer que l'affaire est pendante devant la justice, et que l'article 67 (3) du Règlement intérieur de l'Assemblée nationale dispose notamment qu' «il ne peut être créé de commission d'enquête lorsque les faits ont donné lieu à des poursuites judiciaires et aussi longtemps que ces poursuites sont en cours».

Ce que dément l'honorable Mbah Ndam du Sdf qui ne reconnaîet pas l'existence d'une telle affaire devant les instances judiciaires. Venu à la rescousse, l'honorable Boutouli, a estimé «qu'il sera difficile d'accéder au prisonnier (Marafa, ndlr) qui a révélé ces informations, dans le cadre d'une commission d'enquête parlementaire, et que l'Assemblée nationale ne saurait déclencher une enquête après chaque lettre de Marafa, pour peu que ces missives contiennent des révélations».

A L'issue des travaux en commission, son président, l'honorable Blondeau Tala Tala a curieusement lâché que «les membres de la commission ont été unanimes à reconnaîetre que les arguments du Sdf n'étaient pas convaincants » tout en précisant que la décision ne relève pas de leur ressort: « Mais ce n'est pas nous qui décidons», a-t-il déclaré.

Sur le fond, un autre député Rdpc, l'honorable Amougou Mezang, assureur de profession, relève comme pour donner le K.O. : « une recherche minimale de nos collègues leur aurait permis de savoir que, conformément au contrat d'assurance entre la Camair et Chanas , comme l'exige la réglementation en la matière, les victimes ont été indemnisées.

La Camair a pour sa part réglé les dépenses liées aux frais funéraires des victimes et aux bagages détruits lors de la tragédie. Cette demande de création d'une commission d'enquête parlementaire est donc littéralement sans objet, les faits n'étant pas avérés ».

Avec cette plaidoirie pour la cause de son parti, il croit ainsi avoir bien travaillé pour les livres d'histoire que la postérité pourra consulter. Car selon lui, dès lors que les victimes ont été indemnisées, il faut être un opposant pour encore aller chercher dans les véritables causes de l'accident.

Comme pour argumenter la pertinence de ses propos, tout en rappelant quand même que les députés ont le devoir de respecter la mémoire des victimes de cet accident, il cite l'article 67 du Règlement intérieur de l'Assemblée nationale qui stipule qu'il doit être « déterminé avec précision les faits qui donnent lieu à l'enquête ».

Le Parlement n'a pas vocation à créer des commissions d'enquête sur les fantasmes des uns et les délires des autres. Traduction : comme le Sdf ne parle que de l'indemnisation des victimes, toute la lumière est faite sur cette affaire du côté du Rdpc.

En fin de compte, on découvre avec quelle phobie les députés Rdpc ont fait feu de tout bois pour couvrir la catastrophe. Et la majorité aidant, ils ont ainsi décidé de ne pas faire la lumière sur les contours du crash de la Camair de 1995, alors qu'il était bel et bien question de vérifier les informations, d'établir les responsabilités, et de traduire en justice les auteurs et complices des actes qui ont engendré des pertes en vies humaines, la destruction du patrimoine public et des détournements de la fortune publique.

Qu'est-ce qui est à l'origine du crash du Boeing 737-200 de la défunte Camair du 03 décembre 1995 ? Pourquoi l'avion n'était-il pas entretenu conformément au contrat d'entretien des avions auprès de Advance technics trust (Att/Saa), une société sud-africaine ? Où se trouvent les 32,500 milliards remis par les sud africains ?... Voilà, entre autres, des questions qui intriguent l'opinion.

Or, mieux que ses députés, leur président national et chef de l'Etat, Paul Biya, a pris tout cela pour des commentaires et n'a pas bien voulu « commenter des commentaires ».

Le paradoxe c'est que pour le cas de l'affaire Albatros qui n'a pas connu de mort d'homme, toute la république est en branle et les arrestations vont dans tous les sens.

De là à conclure qu'au Cameroun certains meurent comme des insectes et d'autres comme des vrais hommes, il n'y a qu'un pas que beaucoup d'observateurs ont allégrement franchi.

Qui a peur de l'enquête ?

Si même la mort de 71 personnes et la détresse des centaines de familles éplorées et endeuillées ne font pas plier le pouvoir-Rdpc, que faudra-t-il en plus? En réalité, tout se passe ici comme ce qui se dit souvent dans le langage du quartier : « c'est le bandit qui a peur ».

Sinon comment comprendre que certains ne soient pas sensibles à toutes les révélations qu'on apprend ces jours-ci à propos de ce crash?

En effet, après la lettre de Marafa, d'autres précisions ont été versées au dossier par un autre baron du régime Chief Milla Assouté.

Ce qui permet aujourd'hui de mieux identifier les principaux coupables, qui se recrutent, comme d'habitude dans la crème du Rdpc et les partis alliés, et dont les arrestations feraient problème dans une opération épervier à tête chercheuse.

Dans d'autres pays, on pouvait assister à l'auto-saisine immédiate du procureur de la république sur la base de ces dénonciations. Ce qui n'a jamais été le cas au Cameroun. Par ailleurs, où sont les familles des victimes du crash de cet avion, depuis que des révélations pertinentes sont faites sur les causes de la mort de leurs proches. Elles feraient mieux de se concerter pour mettre à rude épreuve notre justice.

A défaut de le faire au Cameroun, pour des raisons évidentes, ils peuvent le faire ailleurs, surtout dans la mesure où d'autres éléments apparaissent, notamment les étrangers, la nationalité sud-africaine de l'entreprise d'entretien qui à failli, etc.

Vivement qu'ils s'unissent pour faire honneur à l'âme de leurs défunts et ce sera justice.

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