Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Législatives 2012 - « Ne pas voter, c'est voter » !

billet

« Ne pas voter, c'est voter » ! Tel était le mot d'ordre de Cheikh Anta Diop et du Rassemblement national démocratique (Rnd) appelant au boycott des élections présidentielle, législatives et municipales de 1998.

Il s'agissait alors de légitimer enfin la Présidence de M. Abdou Diouf héritée de Senghor en 1981 en vertu du fameux article 35 de la Constitution d'alors en lui accordant sans coup férir un deuxième mandat et une majorité parlementaire grâce un code électoral taillé sur mesure!

Comme on le sait, Abdou Diouf et le PS ont été déclarés vainqueurs et le taux d'abstention reconnu n'était que ( !) de 41.2% et de 42.1% pour la présidentielle et pour les législatives respectivement.

Mais on a bien vu pourtant que le ver était dans le fruit déjà, comme l'histoire le confirmera rapidement du reste.

Or, en ce 1 Juillet 2012, en refusant de voter, le peuple abstentionniste a voté et a remporté les élections législatives ! Avec 67% des suffrages non exprimés ! En d'autres termes, moins de 4 Sénégalais sur 10 ont cru devoir se donner la peine de participer à ce scrutin.

Je prétends que le Peuple a ainsivoté massivement contre «la classe politique » sénégalaise, qui reniant toute idéologie et tout programme, mue par ses seuls intérêts individualistes et corporatistes, avait monté des coalitions dont l'unique but était d'assurer son accès au Pouvoir ou de continuer à contrôler malgré tout une portion de celui ci.

C'est bien du reste ce que plusieurs «citoyens ordinaires» interviewés par ce journaliste ont compris et indiqué avec leurs propres mots :

«Les politiques passent leur temps à nous tromper, ils nous promettent des choses qu'on ne voit jamais. Alors qu'ils nous laissent nous débrouiller pour assurer la dépense quotidienne...» répondait par exemple ce «taximan d'une soixantaine d'années ».

«Cela ne vaut plus la peine ...pour aller voter, d'autant que les politiques ne sont mus que pour leurs propres intérêts. Je me suis beaucoup battu pour des politiciens mais je n'ai rien obtenu en retour, alors pourquoi se décarcasser encore pour eux...», ajoute ce «marchand ambulant ».

Et ce « photographe trouvé devant la devanture » de son magasin, le jour du scrutin, d'expliquer : «Nous ne travaillons pas d'habitude les jours d'élections, mais nous avons dérogé à la règle car nous faisons face aux frais de loyer, aux dépenses quotidiennes. Et puis, les politiques ne méritent pas que nous laissions tomber notre boulot pour eux... ».

Il s'agit donc bien d'un rejet conscient de la politique telle qu'elle est pratiquée dans ce pays depuis toujours et dont on pensait en avoir fini avec le régime Wade mais qui manifestement entend avoir de beaux jours encore !

Le Parti des Abstentionnistes, auquel je m'honore d'appartenir et auquel le vieux militant démocrate que je suis renouvelle son attachement comme seule arme de recours en ces temps troubles, ne devrait cependant pas se réjouir de cette victoire.

Elle révèle en effet que la Démocratie est en péril au Sénégal ! Qu'elle est même en état de décomposition avancée !

Qu'on en juge : le taux de participation est passé de 67.4% aux législatives de 2001 à 34.75% à celles de 2007 et donc à 33% seulement en 2012 !

C'est à n'en pas douter une désaffectation des citoyens à l'endroit du système démocratique qu'une telle érosion régulière de la participation aux consultations électorales traduit!

Or quand les citoyens ne croient plus que leur vote sert à désigner des hommes et des femmes à qui ils délèguent le pouvoir d'adopter les lois et de mettre en oeuvre les programmes susceptibles d'organiser la communauté et d'améliorer la vie de chacun, c'est la fin de la démocratie et la porte ouverte à toutes les aventures...

Au Mali où le taux de participation aux différentes élections organisées depuis l'avènement de la démocratie en 1991 n'a jamais dépassé les 25%, on a vu comment le régime a brusquement littéralement implosé.....

Nous n'en sommes évidemment pas là au Sénégal, diront les optimistes....

Pas encore en tous cas...

Mais il convient d'ores et déjà de refonder notre système démocratique.

Or nos «leaders», nouveaux et anciens, de Ousmane Tanor Dieng à Cheikh Tidiane Gadio, de Farba Senghor à Aly Haidar, prônent en choeur, simplement le «couplage des élections», sans avoir l'air de se rendre compte que c'est en fait à une certaine Restauration qu'ils appellent !

Car nous avons déjà expérimenté cette formule !

C'était du temps du Socialisme triomphant de Senghor.

L'Histoire n'a certainement pas retenu que c'était l'époque où le pouvoir législatif jouissait de la plus grande légitimé!

On aurait pensé pourtant que la réponse se trouvait dans les conclusions des Assises nationales qui en appellent notamment à l'instauration d'un régime parlementaire à la place du régime présidentiel actuel.

On aurait pensé que tous ces politiciens qui il y'a encore quelques mois ne rataient pas une occasion pour proclamer leur adhésion pleine et entière aux conclusions des Assises nationales dont ils avaient signé la Charte trouveraient dans cette victoire de l'abstention, une autre preuve de la nécessité de passer au régime parlementaire.

Or, il ne s'en est pas trouvé un seul à ma connaissance à avoir appelé à cela....Edifiant et inquiétant !

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