La Tribune (Algiers)

Afrique du Nord: Rencontre-débat à l'espace «les mille et une news» avec Samir Mehalla et René Naba - La place de l'Algérie dans les enjeux géostratégiques de la sphère arabe

Dans le cadre des rencontres littéraires de l'espace «Les mille et une news» organisées par le quotidien Djazaïr news, Samir Mehalla et René Naba, ont animé une rencontre-débat autour du livre-entretien Le Monde Arabe en point de mire de Samir Mehella publié aux éditions Talentikit, avril dernier.

Dans cet ouvrage, Samir Mehella offre aux lecteurs un long échange sur la situation et les enjeux stratégiques du monde arabe, avec René Naba, écrivain et journaliste, spécialiste du monde arabe, qui a été correspondant au bureau régional de l'Agence France Presse à Beyrouth durant la période historique de 1969 à 1979. Il a aussi été, de 1979 à 1980, responsable du monde arabo-musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, chargé de l'information, de1989 à 1995.

D'emblée, René Naba a partagé avec les présents son bonheur et sa fierté d'être en Algérie, au moment de la célébration du cinquantenaire de l'Indépendance. Il a ensuite, partagé sa vision de la vie en soulignant : «On peut accéder à la culture occidentale, maîtriser ses rouages tout en n'oubliant pas ses racines qui sont soit de culture arabe ou de culture africaine. La synthèse c'est la meilleure réponse à la colonisation. C'est à dire maîtriser les deux cultures et renvoyer à la face de l'autre sa culture hémiplégique. C'est le principe qui m'a guidé durant toute ma vie et ma démarche professionnelle.»

Il regrette toutefois qu'il y ait beaucoup de personnes qui prennent les défauts de leurs anciens colonisateurs et rejettent les qualités de leur population d'origine.

«L'Afrique est redevable à l'Algérie de ses indépendances»

Le journaliste René Naba a, encore une fois, insisté sur sa fierté d'être aux côtés des Algériens dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de l'Indépendance en déclarant : «Je suis heureux d'être parmi vous. L'Algérie je l'ai vécue dans mes tripes. Le fait de partager ce cinquantenaire avec vous me comble de bonheur. C'est un pays de premier plan, vous êtes, avec l'Afrique du Sud, les deux axes du levier du changement en Afrique. Vous êtes aussi les deux pays qui ont été le plus longtemps colonisés dans le continent et qui avez eu la plus longue guerre de libération. L'Afrique est redevable à l'Algérie de ces guerres de libérations.»

Il expliquera à ce sujet, qu'un proche du général de Gaulle lui avait confié que, lorsqu'il avait constaté que cinq mille blancs du contingent français étaient morts en Algérie dans la foulée des dix-mille qui morts en Indochine, que : «C'est une classe d'âge qui a disparu, je ne pourrai jamais supporter d'autres guerres d'indépendance dans les autres pays africains.» C'est ainsi que certains pays africains qui n'avaient pas tiré un seul coup de feu ont eu leur indépendance en 1960. Il a insisté sur le fait que ces pays africains doivent leurs indépendances à l'Algérie.

Ainsi, certains on été gréés à l'Algérie et le premier geste symbolique qu'ils ont faits à leur indépendance, alors que leurs armées étaient chétives, à l'exemple du Mali, c'est d'envoyer symboliquement un contingent de cinq cents soldats pour rejoindre leur frères d'armes de l'Armée de libération nationale. Ce même Mali pour qui, cinquante ans plus tard lorsqu'il a eu des déboires militaires en février passé, spontanément l'Algérie a offert de desserrer l'étau mis par les ennemis de l'armée malienne : «Elle les a libérés et les à fait transporter à bord d'avions militaires avec leur armes, alors qu'ils étaient désarmés.

L’Algérie a refait un acte de gratitude envers le Mali qui avait témoigné de sa gratitude au départ. C'est comme cela que se tissent les histoires des grandes nations», a précisé l'intervenant. Il a également exposé d'autres faits historiques en lien avec les soutiens des pays arabes à la guerre d'indépendance algérienne, à l'exemple de l'Egypte ou de la Syrie. Ainsi, l'Algérie après son indépendance, a exprimé sa gratitude en répondant à chaque fois présent, en prenant par exemple en charge la formation des premiers bataillons des Fidais palestiniens.

De même, durant les premières phases de l'offensive de «la Guerre d'octobre», en 1973, lorsque, les troupes israéliennes ont opéré la percée du «déversoir» et que «les Etats-Unis, le meilleur allié de l'Arabie Saoudite et protecteur d'Israël», déversait dans le Sinaï des avions cargos avec des chars opérationnels sur le champ, modifiant ainsi le rapport de force de la bataille, le président algérien, Houari Boumediène, a disparu pendant 24 heures de l'espace public. Tout le monde se posait la question où il était. René Naba affirme, qu'en fait le Président algérien était parti discrètement à Moscou pour demander à la Russie un pont aérien équivalent à ce qu'avaient déployé les Américains vis-à-vis d'Israël. Les Russes étaient reticents et avaient soulevé le fait que Sadate commençait à les trahir en expulsant les conseillers russes.

Boumediène avait répliqué que la commande était pour l'Algérie et que le champ de bataille était dans le Sinaï, il a ensuite dépêché un contingent de l'armée algérienne pour le «déversoir» et a débloqué deux cent mille dollars et le ravitaillement énergétique de tous les champs de bataille du Sinaï et du Golan pendant toute la durée des hostilités, mettant en exergue le fait que «combien même l'Algérie n'était pas le principal producteur du pétrole du monde arabe et qu'elle devait acheminer cet énergie à travers des milliers de kilomètres via l'Egypte et la Syrie alors que l'Arabie saoudite aurait pu à travers la Jordanie ravitailler les troupes égyptiennes par pipe line».

«Dépasser les codes ethnico-religieux pour faire valoir les intérêts généraux»

Il a estimé à cet effet que «les intérêts ont dépassé les codes ethnico-religieux pour faire valoir les intérêts généraux de l'ensemble du monde arabe» en soulignant : «On appartient à une même sphère arabo-musulmane, majoritairement arabophone qui fait l'objet depuis cinquante ans d'une offensive du Pacte atlantique comparable à celle qui vise les pays d'Amérique latine. Ils ont su riposter par l'unité alors que nous nous le faisons par la division en devenant les mercenaires de nos propres bourreaux et il y a pire qu'un bourreau, c'est son valet, et les monarchies du golfe sont devenues les valets du bourreau américain.»

Il a également expliqué les motivations de cette offensive par les enjeux énergétiques, du pétrole et du gaz d'une part, et, d'autre part, les positions stratégiques de trois voies de navigation dans la sphère arabe contrôlant ainsi la navigation et les communications, qu'elles soient électroniques ou téléphoniques.Ainsi, au moment où le pétrole est en train de s'évanouir au profit du gaz, l'équation devient différente, car le principal fournisseur du gaz dans le monde arabe c'est l'Algérie.

Pour l'Europe occidentale les principaux fournisseurs de gaz sont la Russie et l'Algérie, c'est-à-dire deux pays, hors du Pacte atlantique.Par rapport, aux trois voies de navigation stratégiques, que sont le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et La base navale de Manama, sous contrôle occidental, il affirmé que le Qatar vient dernièrement de proposer à l'Egypte, qui fait face à de très grandes difficultés économiques, la location du canal de Suez pour cinquante ans afin de renflouer les caisses de l'Etat égyptien.

En précisant qu'à travers cette location le Qatar s'octroi le droit de la gestion et la sécurité de ce canal stratégique. René Naba a tenu à souligner que «les émirs de Qatar sont protégés par les services de sécurité israéliens, composés majoritairement d'anciens parachutistes de l'armée israélienne responsables des bombardements sur la Syrie, l'Egypte, la Palestine et le Liban et qui ont étranglé la Palestine.» La troisième jonction entre le golfe arabo-persique et le Sinaï, Manama, la base navale de la cinquième flotte américaine, installée à Bahreïn avec un rayon d'intervention qui va du Maroc jusqu'à l'Afghanistan, avec trente mille soldats et une soixantaine d'avions de combats.

Ainsi, Il assène cette amère réalité que «trois points stratégiques sont sous contrôle, occidental, soixante dix-ans après l'indépendance des pays arabes on est encore plus colonisés qu'avant, excepté l'Algérie», poursuivant que «la Lybie est tombée, la Syrie tarde a tomber, donc il y a une nouvelle équation à la frontière du sud du mali, dans le but d'une intervention occidentale, qui permettrait à ce que l'Algérie soit prise en étau entre les pays hostiles , le groupe de la Cédéao, avec le Maroc d'une certaine façon.»

L'Algérie doit retrouver sa place de leader dans le monde arabe

A propos du conflit dans le Sahel, René Naba a rappelé que lorsque l'émir du Qatar a vu, en février passé, que ses deux leviers d'influence était en train de partir dans un sens non souhaitée par lui il a voulu trouver un nouveau levier d'influence en finançant les chefs de la rébellion touareg. Il fait le constat que «les talibans sont financés par l'Arabie saoudite et Les rebelles touareg financés par le Qatar.

Deux petits pays : l'Arabie saoudite et le Qatar qui n'ont jamais tiré un seul coup de feu pour la Palestine, sont en train de déstabiliser et de désarticuler les pays arabes et d'insulter l'Afrique. L'Algérie devra un jour demander des comptes à tous ceux qui ont instrumentalisé la religion et dévoyé le combat». Dès lors, le conférencier a lancé un appel à l'Algérie, qui a une position géostratégique importante dans la sphère arabo-musulmane, notamment avec la base de Mers El Kebir, en déclarant : «Je lance un appel à l'Algérie, elle qui a eu un excellent passé diplomatique avec d'étincelants ministres des Affaires étrangères dont Khemisti, Bouteflika, et d'autres pour qu'elle redevienne leader dans un monde arabe fracturé brisé et humilié. Elle devrait monter au combat diplomatique pour rejoindre la tête des BRICS, c'est l'avenir du prochain monde.

L'Algérie doit secouer sa léthargie diplomatique pour reprendre la tête du combat et se placer dans les BRICS en tant que représentante des pays arabes et musulmans, et mener un développement et une coopération Sud-Sud, afin de la substituer à une coopération verticale de subordination et de prédation des économies nationales des pays arabes, et un rapport de qualité entre les deux sphères de la Méditerranée et entre les deux hémisphères de la planète.»

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