La Presse (Tunis)

Tunisie: Prix des céréales à la production - 56 milliards, facture de l'injustice du «barème»

opinion

56 milliards : c'est le montant cumulé de cinq années(*) (2007-2011), produit de l'application de ce barème abusif, injustement supporté par les agriculteurs et supposé arbitrer le paiement à la qualité des produits céréaliers.

Ce montant représente la différence entre le prix réellement consenti aux céréaliers pour leur production des cinq années durant lesquelles a sévi l'ancien barème et celui qui aurait dû être payé aux céréaliers si on appliquait le barème «corrigé», mais qui ne doit prendre effet qu'à partir de la campagne actuelle. Ce qui représente «l'incidence budgétaire», si chère à notre ministère des Finances mais, cette fois, sur les comptes... de notre agriculteur national.

Cette «correction» du barème a été annoncée, à juste titre, par le ministre de l'Agriculture lui-même, comme réparation d'une injustice envers l'agriculteur, et non comme augmentation, à en croire, du moins, nos médias. Nous en prenons acte et l'enregistrons à l'actif de notre ministre et de notre secrétaire d'Etat qui ont su «résister» aux différentes pressions et ont eu l'opiniâtreté et la clairvoyance nécessaires pour faire aboutir cette mesure qui a été saluée par l'ensemble de la profession.

Ce constat étant fait, en ces temps de justice transitionnelle, la profession relève que cette injustice a coûté 56 milliards de nos millimes à l'agriculteur sur les cinq dernières années. D'où la question qui coule de source : peut-on se permettre de tourner la page sans aucune compensation ? Il nous semble que la profession n'a pas les moyens de donner quitus de ce montant sans exiger de l'inclure dans les négociations, par exemple en allégeant les crédits auprès des banques... Le débat est ouvert.

Toutefois, cette injustice avérée ne doit pas en occulter une autre, qui est notre principale revendication : le nécessaire couplage du prix à la production au coût de production. Seul un couplage systématique permettra de stabiliser la marge de l'agriculteur et d'assurer sa pérennité. Notre pays ne manque pas de compétences pour trouver une formule qui satisfasse tout le monde, à condition d'y mettre de la bonne volonté...

En effet, doit-on rappeler qu'en 2007, sans la révision à la hausse du prix des céréales dans notre pays sous la pression de la crise alimentaire mondiale et des émeutes de la faim dans de nombreux pays, et au vu de la hausse des prix des carburants, notre agriculteur nationale était sur le point de jeter l'éponge et d'abandonner la culture des céréales par manque de moyens; les revalorisations successives (2007, 2008... ) ont remis en confiance les agriculteurs et permis la poursuite de l'activité.

Or l'on a observé, ces deux dernières campagnes, un glissement du prix à la production, en ce sens que le prix payé à l'agriculteur n'a pas suivi l'évolution du coût de production, surtout l'année écoulée où l'inflation a atteint des niveaux records dans notre pays. Et ce n'est pas la correction du barème qui, rappelons-le, n'est que la levée d'une injustice, qui peut se substituer à la stabilisation du prix à la production. Il s'agit de tenir compte du niveau de l'inflation, donc du coût de production dans toutes ses composantes : énergie, main-d'oeuvre, intrants, etc., pour ne pas affecter la marge, déjà faible, de l'agriculteur.

L'érosion de la marge, surtout en cette période d'inflation galopante, peut nous ramener très rapidement au niveau catastrophique de l'année 2006 et remettre l'agriculteur dans l'impossibilité de poursuivre sa mission, parce qu'il lui devient tout simplement impossible d'acquérir un tracteur, encore moins une moissonneuse-batteuse, qui sont déjà inaccessibles pour l'écrasante majorité des agriculteurs. Ils se résignent alors à garder leurs vieilles machines au-delà de toute logique, nécessité oblige, ou de se livrer à la location sauvage qui se développe à toute vitesse, preuve d'un dysfonctionnement structurel du système.

Est-ce que, objectivement, le céréalier dispose de ressources financières suffisantes pour faire face à une nouvelle campagne qui s'annonce largement plus onéreuse que la précédente au vu des prétentions salariales légitimes de la main-d'oeuvre qui n'a pas attendu les négociations pour obtenir des revalorisations imposées mais ignorées par l'administration agricole ? Le cauchemar des céréaliers n'est pas prêt de s'achever...

L'administration agricole se contente de gérer le dossier du barème en neutralisant les revendications les plus élémentaires, et ce, par le recours à des techniques habituelles comme le report de la date des négociations à la veille des moissons. Ou en faisant s'asseoir autour de la table des négociations des représentants de la profession parmi des organismes comme l'Ingc ou l'Utap, qui continuent à être les obligés du ministère... Lequel persiste à en «nommer» les responsables et à arbitrer l'affectation des ressources financières qui, bien que prélevées sur les agriculteurs, sont orientées vers les organismes qui restent «sous contrôle». Ce qui explique probablement le silence syndical.

Toutefois, force est de constater l'absence de poids politique et médiatique du syndicalisme agricole malgré le poids démographique du secteur. Le message agricole ne passe pas, étouffé par les préoccupations politiciennes et autres revendications de tout genre, malgré les discours politiques qui donnent unanimement la priorité aux régions, mais en pensant industries manufacturières, sous-traitance industrielle, tourisme. Quant à la solution agricole, qui correspond pourtant à une activité fortement ancrée dans les régions intérieures, elle ne semble pas interpeller nos dirigeants malgré les potentialités reconnues du secteur.

Le déséquilibre régional, tant décrié, passe forcément par l'agriculture, qui reste la principale ressource des régions de l'intérieur, et pose le problème de l'échange inégal entre monde rural et monde urbain, largement en défaveur du premier qui a, des années durant, nourri le pays et payé la facture de la paix sociale, jusqu'à la rupture, un fameux 14 janvier. Améliorer les termes de l'échange villes /intérieur à vocation agricole permet d'alléger rapidement la pauvreté endémique des régions. Reste à trouver les mécanismes pour que l'amélioration de cet échange ne soit pas réduit à l'augmentation des prix alimentaires et que le consommateur moyen n'en supporte pas les frais.

En définitive, parler de développement des régions intérieures en continuant de marginaliser l'agriculture, constitue un discours décalé et paradoxal. Tout aussi paradoxal, le traitement du dossier céréalier : principale composante de l'activité agricole qui, tout en reconnaissant la faiblesse du revenu de l'agriculteur et son appauvrissement, lui fait rater une occasion d'une revalorisation et de l'apport d'un souffle nouveau, si précieux pour les régions défavorisées, dont cette activité, surtout la culture du blé, reste la plus noble des activités.

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