Sidwaya (Ouagadougou)

Burkina Faso: mata n'est pas revenue de son 6e « combat des femmes »

Mata vit avec son mari Karim à Samandin, un quartier de la capitale burkinabè. Elle est la première épouse de Karim. La deuxième, qui aurait pu être la fille de Mata, est arrivée il y a cinq ans. A cette époque, Karim, travaillait dans une grande société comme gardien. Il parvenait tant bien que mal à subvenir aux besoins de la famille. Mais, juste un an après l'arrivée de la seconde épouse, la société où travaillait Karim connut d'énormes difficultés financières et dût mettre la clef sous le paillasson. Karim perdit son emploi et ne ramenait plus rien à la maison.

Mata, qui faisait du petit commerce, à force de puiser dans ses maigres économies pour donner à manger à ses enfants, est maintenant à sec. Mais, sans jamais se laisser aller au découragement, elle avait trouvé moult astuces pour nourrir ses enfants. Ainsi, elle avait compris que les arachides avaient des qualités nutritionnelles indéniables. Maintenant, elle ne vendait que des arachides sous toutes ses formes (bouillies, grillées, etc.). Elle vendait aussi du petit-mil et du haricot. Les jours de grande pénurie, elle faisait cuire un peu de haricot associé au petit-mil. Puis, si elle n'avait pas d'huile, elle pilait un peu d'arachide qu'elle mélangeait à tout ça et c'était la bombance. Les enfants avaient fini par adorer cette recette, qui, sans être inventée par leur mère, a considérablement été améliorée par elle. Car en plus de l'arachide pilée, elle y mettait quelques feuilles récoltées ça et là, dont elle semblait être seule à détenir les secrets.

Et pour tromper la vigilance des gens, surtout celle de sa coépouse, elle disait à haute et intelligible voix : « Les enfants ! Venez, nous allons manger. Le riz est prêt. » Ayant lié amitié avec un demi-grossiste de poisson sec, elle se faisait livrer par ce dernier les « chutes » qui comprenaient les arêtes, les peaux, les têtes abimées, bref, toutes les parties que le vendeur aurait de toute façon jetées, car invendables. Elle faisait sécher le tout, le pilait et le conservait soigneusement dans des bocaux. Avec ça, il lui suffit d'un peu de gombo ou de « toèga » (feuilles de baobab) sec pour préparer une délicieuse sauce de tô. Mata ne voulait surtout pas que les gens la voient comme une femme incapable de nourrir les enfants qu'elle a mis au monde. Sa coépouse, Mariam, elle, n'avait que deux enfants.

Depuis que le mari ne gagne plus rien, c'est son frère qui pourvoit à ses besoins et ceux de ses enfants. Ainsi, ses enfants sont mieux nourris, mieux habillés, que ceux de Mata. Conseillée par son frère, elle avait juré qu'elle ne ferait plus d'enfant. En tout cas pas dans ces conditions-là. Elle avait, en cachette consulté un gynécologue qui lui avait placé un implant contraceptif. Quant à Karim, il avait fini par décrocher un emploi de gardien de nuit d'un magasin du quartier. Mais avec un salaire mensuel de 20 000 FCFA, il est loin de pouvoir subvenir aux besoins de ce petit monde. Aussi a-t-il tout simplement démissionné, laissant aux femmes la responsabilité du bien-être de leurs progénitures, chacune en ce qui la concerne. Ayant développé une véritable passion pour le jeu de lido, il passe le plus clair de son temps à jeter le dé, cigarette au bec.

Mata comptait sur ses enfants pour la sortir de ce pétrin. Elle n'était pas pressée. Elle pensait que Dieu trouvera une solution à ses problèmes et donnera un avenir à ses six enfants : Zourata, l'aîenée, qui a 15 ans ; Rouki, 12 ans ; Ismaël, 9 ans. La venue au monde des jumelles Hassana et Fousséna, 6 ans, a failli lui coûter la vie. Des complications qu'elle a vite oubliées pour accoucher de son sixième enfant, Mounira, 3 ans. Et la voilà de nouveau enceinte... Lorsqu'elle a commencé à perdre les eaux, elle envoya chercher son amie Martine qui vint à la rescousse, accompagnée de deux autres femmes, dont une vieille qui en avait vu d'autres. Elles parvinrent tant bien que mal à expulser le bébé du ventre de sa mère. Mais Mata n'eut qu'un vague aperçu de son dernier-né. Car, aussitôt, une terrible hémorragie se déclencha et avant même que l'on puisse l'emmener aux urgences médicales, elle rendit l'âme...

Après l'enterrement qui fut fait à la va-vite, Martine et ses autres voisines étaient restées pour laver les affaires de la défunte, prendre soin du nouveau-né et de ses frères. Elles n'avaient jamais imaginé un tel dénuement en plein coeur de la capitale burkinabè. En tout et pour tout, deux camisoles, trois pagnes, juste assez présentables, et des haillons. Elles en ont versé des torrents de larmes. A en mourir. Mais elles n'étaient pas au bout de leur peine. Car l'orphelinat, où s'était rendu un autre groupe de femmes pour demander de l'aide, refusa de donner du lait pour le bébé. La raison : le nouveau-né n'avait aucun papier, donc pas d'existence légale... Par finir, les responsables de l'orphelinat eurent pitié du bébé, qui ne pouvait comprendre le destin qui s'acharnait sur lui, et consentirent à donner du lait juste pour quelques jours.

Les parents de l'enfant devaient obligatoirement revenir avec les papiers du bébé s'ils voulaient continuer à bénéficier des services de l'établissement. Il a fallu demander à des bonnes volontés de l'aide pour faire établir des papiers à cet enfant qui n'a pas demandé à venir dans ces conditions-là. Il fait hélas ! partie de ces milliers d'enfants qui ne connaitront jamais le bonheur de goûter à l'amour et au doux câlin de « maman ». Mata avait accouché à la maison, comme pour ses six premiers enfants. Comme on le dit en Dioula, « A tora muso kele la » (elle est restée dans le combat des femmes).

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