Elles se sont donné rendez-vous le soin au niveau de la Place du 14-Janvier en plein centre de la capitale. Elles, ce sont les quelque dix mille femmes qui ont investi, hier soir, dès la rupture du jeûne, la grande artère pour exprimer, haut et fort, leur refus «de la reculade qu'elles ont sentie dans l'article 28 de la future constitution, proposé par la commission constituante des droits et des libertés et faisant régresser la femme du statut de citoyenne égale de l'homme en droits et en responsabilités à celui de complémentaire de l'homme, un terme que nous ne comprenons pas et dans lequel nous flairons un retour en arrière, une confiscation inadmissible de la révolution de la dignité et de la liberté et une violation flagrante de ses objectifs et de ses idéaux».
Les participantes à la marche pacifique qui a démarré à la place du 14-Janvier pour emprunter l'avenue Mohamed-V jusqu'au palais des Congrès en face de la Place des Droits de l'Homme où un meeting féminin devait se dérouler, sont venues fêter le 13 août à leur manière.
Avec leurs banderoles multicolores portant des slogans tels «Les femmes de mon pays, des femmes et demie», «Une femme totale et demie», «Pas de République sans égalité entre les hommes et les femmes», «Ô femmes, ton droit est un devoir et non une faveur».
Elles ont défilé accompagnées de leurs maris, de leurs enfants qui ont tenu à partager leur joie et à les accompagner dans leur colère contre ceux qui cherchent à porter atteinte à leurs acquis et à remettre en cause leur statut de citoyenne à part entière.
Appartenant à toutes les tranches d'âge, à toutes les catégories sociales, aux partis politiques de la mouvance démocrate et représentant des femmes du peuple qui donnaient l'impression de ne faire partie d'aucune tendance ou courant politique, elles ont vécu, hier, des moments inoubliables, une soirée ramadanesque particulière où elle se sont exprimées librement et sereinement, faisant entendre leurs voix et proclamant ce qu'elles avaient sur le cœur, attendant l'opportunité de le faire savoir, avec la colère et la rage de ceux qui en ont ras-le-bol des luttes partisanes, de l'instrumentalisation de la question féminine et des calculs étriqués.
Voici ma réponse à l'article 28
Héla Amri, jeune enseignante de sociologie à l'université et militante de la société civile, exprime sa colère en soulignant : «Au lieu de renforcer le Code du statut personnel, on s'est retrouvées en train de manifester pour exiger la sauvegarde des acquis de la femme.
Ma réponse au fameux article 28 de la future Constitution, je l'ai inscrite sur la pancarte que je brandis : "Je suis une femme totale et demie". Les thèses contenues dans cet article sont très dangereuses et elles sont inacceptables».
Pour Rachida Enneïfer, constitutionnaliste, «le CSP est le premier texte de la Tunisie indépendante. Il est à la base de la Constitution sociale de la Tunisie.
Il revêt une importance primordiale dans la mesure où il a permis de réunifier les tribunaux (civils et charaïques) et a constitué le premier embryon de l'Etat civique instaurant l'égalité entre l'homme et la femme, égalité qui a été reconnue, dix ans après, soit en 1966, par le Pacte international des droits civiques et politiques. Aujourd'hui, le peuple se réapproprie le Code du statut personnel longtemps instrumentalisé par Ben Ali et personne ne le confisquera plus».
Quant à Randa Alibi, journaliste et militante de la société civile, elle reconnaîet : «Durant toute ma vie, je n'ai jamais senti la nécessité de fêter le 13 août que je ne considérais pas comme étant ma fête. Ma présence, en cette soirée ramadesque pas comme les autres, je la conçois comme une participation à l'édification de la Tunisie de demain.
J'ai la conviction que le destin de mon pays dépend de la préservation des acquis de la femme et de leur enrichissement. Quant aux partis politiques, plus particulièrement ceux au pouvoir, avec à leur tête Ennahdha, ils ne m'inspirent pas confiance et leurs promesses électorales sont là pour nous rappeler qu'ils ne sont pas crédibles».
«C'est un moment de mobilisation cruciale en vue de préserver les acquis de la femme qui sont, aujourd'hui, menacées réellement.
La fête du 13 août n'est pas la fête de la femme uniquement, c'est celle de la citoyenneté pleine et active. Notre objectif est de construire un nouvel ordre sociétal fondé sur l'égalité, la justice et la parité», estime pour sa part l'historienne Nelly Amri.
La Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'Homme était, aussi, de la partie. Son secrétaire général adjoint, Anouar Kouseri, est tranchant dans son analayse : «L'article 28 proposé par la commission des droits et des libertés constitue une reculade très grave.
Les traités internationaux dont la Tunisie fait partie consacrent l'égalité parfaite et interdisent toutes les discriminations entre les hommes et les femmes. La Ligue demeure vigilante avec ses partenaires de la société civile pour faire échec à toute régression».
Chokri Belaïd, coordinateur général du mouvement des Patriotes démocrates, considère, de son côté, que «la valeur de citoyenneté et d'égalité qui fait la distinction entre deux projets, celui prônant l'oppression et la régression et celui militant pour la liberté et l'égalité».
«L'atteinte aux acquis de la femme est une ligne rouge que personne ne pourra dépasser», martèle Abdelmajid Sahraoui, secrétaire général adjoint de l'Union syndicale des travailleurs du Maghreb arabe (Ustma).
Il exprime sa fierté de participer à la marche féminine en tant que syndicaliste d'abord et en tant que militant de la société civile ensuite.
«Notre attachement aux acquis de la femme est avant tout un signe de notre fidélité à la mémoire des pionniers, dont en premier les leaders syndicalistes qui ont donné leur vie pour la gloire de la Tunisie».

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