Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Pont sur le fleuve Gambie - Les commerçants n'en veulent pas

Si les Etats gambien et sénégalais veulent construire un pont au niveau de Farafeny où un bac assure la traversée du fleuve, les commerçants, eux, craignent la mort de leurs activités. Eliminer le ferry au profit d'un pont signifie, pour eux, l'enterrement de première classe de leurs revenus. (Envoyé spécial) -

C'est devant son étal constitué de sachets de sucre, de thé et de bonbons que le Guinéen Woury Diallo discute avec les passagers. Il réside à Soma, la première ville gambienne après avoir traversé le fleuve éponyme pour la Casamance. Depuis qu'il s'est installé sur les lieux, Diallo explique qu'il fait de bonnes affaires. Mais, la construction d'un pont n'est pas de son goût. «L'élimination du bac de Farafeny signe le décret de mort de nos activités.

L'installation d'un pont va constituer un énorme manque à gagner pour tous les commerçants», tranche net le vendeur, vêtu d'un pantalon jean et d'un tee-shirt rongés par le temps. Pour Diallo, si l'ouvrage est réalisé, tel que les Etats gambien et sénégalais le veulent, les passagers ne feront plus d'escales pour s'approvisionner en petites affaires. Du coup, Diallo devra se reconstruire un autre avenir : «Dieu est grand, on ira voir ailleurs. Déjà, les temps sont durs. Mais, c'est le Tout-puissant qui donne. Il suffit d'y croire», dit le vendeur assis sur un banc en bois. Avec ce flux de voyageurs avant et juste après la Korité, Diallo ne rentre pas à Soma avec au moins 30 mille francs Cfa, à la tombée de la nuit. Toutefois, les jours ordinaires comme on aime à le dire au bac, les recettes sont moins élevées chez les commerçants.

«Overside ! Overside ! (l'autre côté)», crie une femme un peu âgée pour désigner l'autre rive du fleuve. Avec l'effet de la chaleur, elle sue à grosses gouttes sous un abri de fortune. Commerçante, elle hèle les voyageurs, potentiels acheteurs qui attendent l'accostage du bac transportant leur véhicule pour continuer le trajet. «Ici, actuellement, on fait de bonnes affaires. Installer un pont, c'est nous amputer une partie de la vie», lance-t-elle dans un wolof anglicisé, préoccupée à vendre des sachets de sucre aux clients debout devant sa marchandise.

La veille de la fête de Korité fait que les rotations du ferry qui peut charger jusqu'à une dizaine de voitures, toutes catégories confondues, sont devenues plus nombreuses. Depuis l'aurore, l'engin en est à sa sixième rotation à midi passé. Il continue jusqu'à 21 heures parfois pour évacuer la très longue file d'automobiles. Le seul hic que les usagers déplorent, c'est sa lenteur. Mais, les responsables sont conscients, et s'affairent à installer un groupe électrogène au niveau d'un autre ferry moins grand pour soulager la souffrance des voyageurs qui peuvent attendre jusqu'à 9 heures sans voir leur voiture être débarquée à l'autre rive.

A quelque chose, malheur est bon... Sous les klaxons des véhicules et du ferry, cette lenteur fait l'affaire des vendeurs à la sauvette et pour ceux qui tiennent des étals. «Parfois même, ce sont les commerçants qui demandent aux responsables de la navigation d'utiliser un seul ferry. Car si la navigation est plus rapide, leurs affaires ne marchent pas bien», accuse Souleymane en partance pour Ziguinchor. Assis à l'étage du bateau, ce dernier raconte les difficultés qu'il a rencontrées l'année dernière à la veille de la fête de la Tabaski. «J'ai dormi deux nuits ici avant de voir mon véhicule être transporté. Constatant qu'ils vendaient moins, les commerçants ont donné de l'argent aux responsables des ferries pour qu'ils ralentissent la navigation.

Du coup, les chauffeurs sénégalais ont fustigé cette attitude des autorités gambiennes», dit Souleymane qui attend le départ du ferry pour rejoindre l'autre côté du fleuve. Il se souvient que l'année dernière, il avait dû repartir jusqu'à Keur Ayib, à une quinzaine de kilomètres, chercher du foin à son bétail affamé pour fêter la Tabaski en famille à Ziguinchor. Situé en territoire gambien, le bac de Farafeny est le passage obligé de milliers de personnes qui veulent rejoindre le Sud du Sénégal via Keur Ayib et Senoba, deux villes frontalières de part et d'autre des deux pays. Pour traverser le fleuve à bord du ferry, le voyageur paie 300 francs Cfa contre 2 500 à cinq mille francs pour les véhicules. C'est selon le poids de la voiture. Une véritable bouffée d'oxygène pour l'économie gambienne.

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