Le Pays (Ouagadougou)

Togo: Manifestations de femmes- Une autre dimension de la crise

Les femmes du Collectif sauvons le Togo (CST) ont décidé de passer à la vitesse supérieure. Battre le macadam aux côtés de leurs homologues hommes lors des traditionnelles manifestations ne leur suffit plus. Il leur fallait trouver autre chose pour montrer leur degré d'engagement en vue d'une sortie de crise au Togo. Et, leur première arme secrète fut d'abord de décréter une grève du sexe.

Ce mouvement difficile à mesurer a-t-il atteint ses objectifs ? Toujours est-il qu'il visait à booster l'ardeur de leurs hommes dans la lutte pour plus de démocratie au Togo. Mais, loin d'être satisfaites d'avoir au moins réussi un coup médiatique avec ce mot d'ordre, les femmes du CST ont imaginé une autre forme de pression, cette fois-ci à l'endroit du pouvoir : marcher en tenue d'Eve dans les rues de Lomé. Le projet est si chargé de symbole qu'il a fait le tour du pays et même du continent. Car, en Afrique, c'est mauvais signe de voir des femmes exprimer leur mécontentement de cette façon.

Dans les croyances africaines, cela s'assimile même à de la malédiction. On a beau être dans une démarche démocratique, donc rationnelle, il ne demeure pas moins que les coutumes ont la vie dure sous nos cieux. Le syncrétisme est bien ancré dans les consciences. Les femmes togolaises veulent donc frapper fort. Le pouvoir togolais, frileux sur les bords en matière d'expression des libertés, n'autorisera sans doute pas une telle marche.

Il a un argument béton qu'il pourra brandir : l'atteinte à la pudeur. Les limites d'un tel exercice, en effet, sont qu'il touche à la nudité de la femme et donc à la pudeur si chère à nos sociétés. Cette manifestation pourrait de ce fait avoir aussi un effet boomerang pour ses organisateurs. Au total, pouvoir et opposition ont intérêt à ce que cette marche atypique reste à l'état de projet.

Mais l'idée même de monter ainsi crescendo dans les formes de protestation montre le degré de ras-le-bol des femmes togolaises. Depuis la fin des années 90, le pays vit en effet une crise sociopolitique chronique qui a aggravé les conditions de vie des femmes. Beaucoup d'entre elles sont devenues des chefs de famille parce que les hommes n'arrivaient plus à assumer ce rôle qui leur est dévolu dans ce type de société, pour diverses raisons.

Tous ceux qui vont à Lomé constatent, du reste, le rôle important de la femme dans l'économie. Mais, beaucoup de femmes ont laissé des plumes dans cette lutte pour la survie quotidienne, à l'image des fameuses Nana-Benz. Ces opératrices économiques prospères spécialisées dans le commerce des pagnes, surnommées ainsi à cause de leurs limousines, ont quasiment disparu du paysage économique togolais. Les femmes sont à ce titre les premières victimes de la longue période de troubles que connaît le Togo.

Il faudra donc les écouter car, elles sont porteuses des souffrances du peuple togolais. Le pouvoir sera-t-il sensible à cette complainte ou alors exhibera-t-il comme toujours la matraque ? Une chose est sûre, tout le monde doit travailler à ce que les femmes n'aillent pas jusqu'à marcher nues. Cela passe par un retour au dialogue entre opposition et pouvoir, en vue de trouver un minimum de consensus sur un aggiornamento politique au Togo.

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