Magharebia (Washington DC)

21 Décembre 2012

Afrique du Nord: Al-Qaida cherche à s'implanter en Libye

L'attaque contre le consulat américain de Benghazi pourrait s'inscrire dans le cadre de la stratégie al-Qaidienne d'ouvrir un nouveau front en Afrique du Nord, estiment les analystes.

Par Essam Mohamed à Tripoli, Asma Elourfi à Benghazi, Monia Ghanmi à Tunis et Jemal Oumar à Nouakchott pour Magharebia - 21/12/12

Trois mois après l'attaque meurtrière contre le consulat américain à Benghazi, l'enquête avance pour traduire ses auteurs en justice.

"Une date sera fixée pour le procès", a déclaré le Premier ministre libyen Ali Zidan mercredi 19 décembre à Tripoli.

Mais la liste des suspects laisse à penser que les racines de cette attaque pourraient remonter bien plus loin que les frontières de la Libye, et que cette dernière pourrait faire partie d'un plan plus large d'al-Qaida visant à implanter une nouvelle branche dans la région.

En octobre, deux ressortissants tunisiens avaient été arrêtés en Turquie en relation avec cette attaque à Benghazi. Ali Harzi, 26 ans, avait été remis aux autorités tunisiennes.

"Deux Tunisiens ont été arrêtés par les autorités tunisiennes, qui les ont par la suite extradés. L'un d'eux est encore en liberté, l'autre a été arrêté et est soupçonné d'avoir été impliqué dans cette attaque à Benghazi", avait expliqué le ministre de l'Intérieur Ali Laraeydh lors d'un entretien à la télévision, le 31 octobre.

Harzi a refusé d'être interrogé par le Federal Bureau of Investigation (FBI). Son avocat, Me Abdelbasset Ben Mbarek, a expliqué à l'AFP que les enquêteurs avaient demandé à parler avec Harzi "en tant que témoin, pas en tant que suspect".

En début de mois, les forces de sécurité égyptiennes avaient arrêté le leader d'un réseau terroriste également soupçonné d'être impliqué dans cette attaque du 11 septembre.

Mohamed Jamal Abou Ahmed, 45 ans, avait été libéré l'année dernière de sa prison égyptienne après le soulèvement populaire qui avait conduit à la chute de l'ancien Président Hosni Moubarak.

Dans les années 1990, Abou Ahmed avait été accusé d'appartenir au Groupe du djihad islamique, dirigé par Ayman al-Zawahiri. Ce groupe était connu pour son rejet absolu des appels à renoncer à la violence lancés par al-Islamiyya d'Al-Gama et le djihad islamique au milieu des années 1990.

Depuis sa libération, Abou Ahmed a tenté d'implanter une nouvelle branche d'al-Qaida en Libye, expliquent les analystes. Il avait fondé une cellule terroriste, baptisée Réseau Jamal, et offert un entraînement militaire aux djihadistes en Libye et en Egypte.

"L'arrestation du Libyen Mohammed Jamal Abou Ahmed en Egypte et l'extradition d'Ali Harzi en Tunisie par la Turquie sapent les tentatives d'al-Qaida de mettre en place une filiale en Libye, un pays qui a connu une grande instabilité depuis sa révolution. Ce sont des développements positifs", a expliqué Mohammed Ali Barhoum, originaire de Benghazi.

Il a rappelé que les Libyens adhèrent à l'école malékite de l'Islam, qui rejette la violence. "Ceux qui alimentent ces agitations par suite de leur adoption de l'idéologie salafiste militante sont des étrangers, et la société libyenne ne leur permettra pas de vivre au sein de sa population", a expliqué Barhoum.

"Nous sommes parfaitement conscients du fait que nous devons payer le prix de la stabilité d'un pays fondé sur la démocratie et sur les principes de la justice. Tous les pays qui sont passés par ce stade ont dû faire face à des saboteurs, et dans ce cas, ces saboteurs sont membres d'al-Qaida", a-t-il conclu.

Un avis que ne partage cependant pas Abdullah Drissi, brigadier de Benghazi et spécialiste de la sécurité. Il considère en effet que l'arrestation de Mohamed Jamal Abou Ahmed en Egypte était fondée sur des accusations sans fondement et fait valoir que "al-Qaida n'a aucune racine en Libye".

Drissi a mentionné la présence de certaines visées aujourd'hui dans le pays comme le résultat du vide sécuritaire en Libye et des conflits entre des services de renseignement étrangers qui complotent pour faire avancer leurs propres visions des choses.

Au lendemain de l'attaque du 11 septembre, le président du Congrès national Mohamed al-Magarief avait déclaré que cet incident était "un acte de terrorisme planifié", qui n'avait rien à faire avec le film islamophobe.

"La coïncidence avec l'attaque du 11 septembre n'était pas un hasard, mais un acte significatif et très clair", avait-il commenté. "Nous n'excluons pas la possibilité de découvrer des liens entre al-Qaida et l'attaque du consulat américain."

Dans une vidéo diffusée cette année à la veille de l'anniversaire du 11 septembre, Ayman al-Zawahiri appelait à venger la mort du responsable de la propagande d'al-Qaida Abou Yahya al-Libi.

"Après le martyr de Sheikh Abou Yahya, puisse Allah avoir pitié de lui, les gens adhéreront encore plus à ses écrits et à son appel, si Allah le veut", avait déclaré al-Zawahiri dans un discours considéré par beaucoup comme un appel à viser les Occidentaux en Libye.

Selon le journaliste libyen Ali Shoaib, ce discours contenait des "indications" relatives à cette future attaque.

"Malheureusement, les groupes terroristes ont profité des conditions précaires dans notre pays pour intensifier leur présence en créant des camps d'entraînement, profitant de l'énorme quantité d'armes qu'ils ont entre leurs mains après la chute de l'ancien régime", a expliqué à Magharebia Hamid Chwich, un habitant de l'est du pays.

"Ils font tout ce qu'ils peuvent pour consolider leur présence et étendre leurs relations avec d'autres groupes islamistes", a-t-il ajouté.

Des témoins ont expliqué cette semaine à Magharebia qu'un drapeau d'al-Qaida avait été vu flottant sur l'ancien bâtiment des services publics à Benghazi.

"Les groupes islamistes en Libye tentent d'entrer en contact avec al-Qaida", explique al-Motaz el-Aribe, militant du Centre des médias du 17-Février, basé à Benghazi.

Mais les habitants affichent une forte opposition à l'enracinement d'al-Qaida dans leur région. Ali al-Mislati, un jeune Libyen,explique que son pays ne deviendra pas un "terreau" pour les groupes islamistes armés.

"Les radicaux ne représentent rien en Libye", fait-il valoir. "Certains d'entre eux sont entrés dans le pays pendant la révolution, mais ils sont rejetés par la société. C'est la raison pour laquelle les gens sont descendus dans la rue lors de la manifestation Sauvez Benghazi."

Le groupe terroriste "exploite ceux qui sont jeunes et sans travail", selon Hisham al-Madani, chauffeur de taxi.

"Le nouveau gouvernement intérimaire devrait tenir compte de cette situation, ajoute-t-il. "Il devrait également résoudre le problème par la force de l'armée et de la police. Ils devraient donner à la police et à l'armée tout ce qui est nécessaire pour qu'ils puissent remplir parfaitement leur mission."

L'un des moyens par lesquels les forces de sécurité libyennes gardent un oeil sur de possibles activités d'al-Qaida consiste à utiliser des appareils de surveillance mis à disposition par les pays partenaires.

Selon Abdel Razzak al-Bakhbakhi, responsable des communications militaires, la reconnaissance aérienne par ces drones apporte "des solutions majeures pour la collecte d'informations".

"Ils sont moins chers et plus faciles à utiliser que les appareils classiques, notamment dans la mesure où notre pays est très vaste et dipose des frontières très étendues avec plusieurs pays", a-t-il ajouté.

Ces drones sont un élément "important" dans la traque des terroristes, a reconnu Asad al-Alem, ancien officier de haut rang de l'armée de l'air.

Ce type de surveillance intervient à un moment critique pour la sécurité du pays. Comme l'explique le scénariste Ahmed al-Obeidi, "les éléments d'al-Qaida en Libye sont sérieusement à la recherche d'une base solide".

"Nous avons remarqué durant la période précédente des signes et des signaux de leur présence, notamment dans la région orientale", explique-t-il à Magharebia. "Jabal al Akhdhar est devenu pour eux un bastion et un bunker. Dans certaines régions et sur le toit de certains véhicules, nous voyons le drapeau d'al-Qaida."

Al-Obeidi souligne que les terroristes sont des "corps étrangers qui menacent la légitimité" du peuple libyen et "n'ont rien à voir avec l'Islam".

"Notre Islam est clair et rejette les médiateurs qui parlent comme s'ils étaient des demi-dieux, font preuve d'intransigeance et refusent le dialogue, la logique et la raison", explique-t-il.

Les groupes terroristes tentent de "voler la révolution et de couper l'herbe sous le pied de ceux qui ont donné leur sang pour renverser la tyrannie", selon Abdelfattah Abou Saida, enseignant à Tripoli.

"L'arrestation de Mohammed Jamal Abou Ahmed signifiera que les forces de sécurité libyennes ont mis un terme au rêve d'al-Qaida d'établir un réseau terroriste. C'était leur objectif avec l'aide d'al-Qaida au Yémen", a expliqué Mohamed Ould Zein, spécialiste du terrorisme.

Abdelhakim Milouti, un habitant de Tunis, explique pour sa part à Magharebia : "Si elle avait le soutien de tous les Musulmans, al-Qaida aurait triomphé il y a longtemps."

"L'absence de victoire à ce stade montre que cette organisation est inacceptable pour nous", ajoute-t-il.

Ads by Google

Copyright © 2012 Magharebia. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 2,000 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 200 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.