Cote d'Ivoire: La réconciliation doit venir des dirigeants politiques

analyse

Abidjan — La responsabilité de réconcilier la société ivoirienne divisée par des années de conflit, de rébellion et d'instabilité incombe principalement à ses dirigeants, mais les rivalités politiques de longue date et un climat de suspicion généralisée attisent les tensions et bloquent les efforts d'apaisement des divisions, d'après les analystes.

« Les divisions des dix dernières années étaient dues à plusieurs difficultés économiques et différends fonciers, exacerbés par la manipulation politique et la stigmatisation », a déclaré Christophe Kouamé, le président de la Convention de la Société civile ivoirienne (CSCI). « Les Ivoiriens ne sont pas profondément divisés ».

La Côte d'Ivoire dénombre plus de 60 groupes ethniques et les unions intercommunautaires sont courantes.

« On nous dit qu'il faut nous réconcilier mais nous réconcilier avec qui ? Je n'ai aucun problème avec mes voisins. Ce sont les responsables politiques qui doivent se réconcilier entre eux », a déclaré Fabrice, un habitant du quartier de Yopougon à Abidjan, la capitale commerciale.

« Dans ma famille élargie, nous avons des gens de groupes ethniques différents, dont certains sont considérés [par d'autres] comme des ennemis », a affirmé Isidore, du quartier de Cocody à Abidjan.

Peu de temps après son indépendance en 1960, la Côte d'Ivoire est devenue l'une des économies les plus prospères d'Afrique grâce à une économie stimulée par de fortes exportations agricoles, notamment de cacao. Cependant, une crise économique déclenchée par la chute brutale des cours mondiaux des produits de base dans les années 1980 a frappé durement le pays, pesant lourd sur les fonds publics. La Côte d'Ivoire a ensuite été secouée par une rivalité politique à la mort du président fondateur Félix Houphouet Boigny en 1993 et par la naissance d'une politique multipartite.

« La crise (du pays) est de nature politique. Elle est due à la classe politique qui, après l'effondrement du modèle économique ivoirien, a adopté une stratégie fondée sur l'identité ethnique pour compenser le manque de politiques axées sur la résolution des problèmes sociaux », a déclaré Rodrigue Koné, un sociologue d'Abidjan.

« L'opinion populaire est déterminée à la base par les dirigeants politiques. La réconciliation doit venir des responsables politiques ».

Des relations politiques tendues

Depuis la fin des troubles de 2010-2011 liés à la crise électorale, les relations entre le Rassemblement des républicains (RDR), le parti du président Alassane Ouattara, et celui de son prédécesseur, le parti du Front populaire ivoirien (FPI), restent tendues. En mars, la réunion entre le FPI et le président de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR), membre observateur du parti, à l'occasion d'une conférence politique nationale a constitué le seul contact officiel entre les deux camps.

Le FPI, qui a boycotté les élections parlementaires de 2011, exige que toute négociation avec le gouvernement se fasse à la condition que soient retirées les accusations qui pèsent sur l'ancien président Laurent Gbagbo, inculpé de crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale (ICC). Mais, cette exigence est largement perçue comme irréaliste.

« Ce que nous avons eu jusqu'à présent est un semblant de rassemblements et de réconciliation politique », a indiqué Moussa Fofona, sociologue à l'université de Bouaké dans le centre de la Côte d'Ivoire.

En août et en septembre, des attaques armées contre des postes de police et de l'armée à Abidjan et dans d'autres endroits du pays ont anéanti les efforts de réconciliation entre les camps pro-Gbagbo et pro-Ouattara. Le gouvernement accuse les partisans de Laurent Gbagbo d'être responsables des raids qui ont tué au moins 15 soldats. Les partisans pro-Gbagbo nient toute implication.

Au cours des dix dernières années, la Côte d'Ivoire a été secouée par un climat d'instabilité et de violence déclenché par l'éviction du président Henri Konan Bédié en 1999. Un an plus tard, un soulèvement populaire a renversé le chef de la junte Robert Gueï qui a été remplacé par Laurent Gbagbo. En 2002, une mutinerie de l'armée s'est muée en une véritable insurrection qui a séparé le pays en deux, avec les rebelles contrôlant la moitié nord du pays et le gouvernement, la moitié sud.

En 2010, des élections présidentielles ont eu lieu, mais Laurent Gbagbo a refusé de reconnaître sa défaite face à Alassane Ouattara, ce qui a mis le pays à feu et à sang pendant des mois, jusqu'à l'arrestation de Laurent Gbagbo en avril 2011. Malgré une baisse des violences, le pays est resté divisé et le processus de réconciliation initié après les troubles n'a eu que peu d'effet.

Une presse partisane

Un article publié récemment par un journal pro-Gbagbo compare Alassane Ouattara à Adolf Hitler, tandis qu'un article publié sur le blog personnel du chef de l'Assemblée nationale, Guillaume Soro, ancien premier ministre (pro-Ouattara), appelle à l'éradication du FPI.

« Volet crucial de la réconciliation, le dialogue entre le pouvoir et l'opposition est gelé et ne va pas au-delà des déclarations d'intention », a déclaré l'organisation non gouvernementale International Crisis Group dans un rapport de novembre.

« Les remous politiques s'accompagnent d'un retour des propos haineux et dangereux relayés par une presse partisane aux ordres d'un camp ou de l'autre... La classe politique ne semble pas avoir tiré toutes les leçons de la crise postélectorale et reproduit les comportements qui ont conduit le pays au bord du gouffre », conclut le rapport.

Le gouvernement doit guider la réconciliation politique et le FPI, abandonner ses exigences pour prendre part aux négociations, a dit M. Kouamé, le président de la CSCI.

Les observateurs ont affirmé que la responsabilité de relancer la réconciliation politique revenait au président Ouattara.

« Je ne pense pas que ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire soit pire que l'histoire sud-africaine. Mais Nelson Mandela avait su créer une atmosphère de réconciliation », a dit le sociologue M. Koné. « Si le président veut la réconciliation, rien ne l'en empêche ».

La CDVR, chargée d'enquêter sur les violations des droits de l'homme qui ont eu lieu entre les élections de 2010 et le 15 mai 2011 et qui jouit d'un mandat de deux ans depuis septembre 2011, doit encore gagner la confiance de beaucoup d'Ivoriens. Le président de la commission, Charles Konan Banny, fait l'objet de critiques. M. Banny est membre de la coalition au pouvoir et l'un des gestionnaires de campagne de M. Ouattara. « Il a des liens politiques qui limitent sa capacité à agir », a déclaré M. Koné.

La CDVR a également décidé de créer 36 commissions de réconciliation à travers tout le pays afin d'encourager la participation locale, mais des doutes subsistent quant à leur efficacité.

Le gouvernement a aussi été critiqué pour sa justice sélective. Plus de 150 partisans pro-Gbagbo, notamment de hauts fonctionnaires du FPI, ont été inculpés pour avoir commis des infractions suite aux violences postélectorales. Aucun sympathisant de M. Ouattara n'a été inculpé.

Selon les analystes, l'abandon des charges contre les partisans pro- Gbagbo accusés de délits mineurs pourrait favoriser une atmosphère propice au dialogue.

Climat de méfiance

« Le président doit prendre des engagements, proclamer haut et fort : 'la guerre est finie, oublions le passé' mais pendant qu'il tend la main, les membres de l'opposition continuent d'être arrêtés », a déclaré Pascal Fobah, un membre du groupe d'opposition LIDER, formé par un ancien allié de Laurent Gbagbo qui avait quitté le FPI au motif que le parti n'était pas capable de clore le chapitre sur Laurent Gbagbo.

« Alassane Ouattara ne fait pas partie de la classe politique vindicative, mais il n'est pas en phase avec les réalités socio-politiques de son pays. C'est un keynésien. Il adhère à l'idéologie libérale. Il doit abandonner l'idée que l'économie est le catalyseur de la réconciliation, car c'est un raisonnement simpliste », a expliqué M. Koné.

Selon les analystes, si la classe politique doit diriger la réconciliation, il est également indispensable que les communautés divisées se rassemblent pour dialoguer afin d'assurer une stabilité durable.

« Les gens essayent de se réconcilier, mais la méfiance reste », a déclaré M. Fofana, sociologue de l'université de Bouaké. « De manière générale, les Ivoiriens ne se battent pas comme au temps de la crise. Ils sont prêts pour la réconciliation d'une certaine façon, mais ils ne reçoivent aucun soutien ».

La région ouest du pays est toujours en proie à l'agitation après la crise, avec des problèmes ethniques et fonciers qui restent sans solution. En juillet, un camp de réfugiés de la région de Duékoué accueillant des milliers de personnes ayant fui les violences a été incendié par un groupe d'hommes armés originaires du nord du pays.

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