Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Motion de censure contre le gouvernement - L'assemblée nationale rejette le texte de l'opposition

Les débats ont été houleux, tendus parfois, mais les députés de la majorité ont rejeté la motion de censure qui leur avait été proposée par le Groupe libéral et démocratique et quelques députés non inscrits, demandant la démission du gouvernement Abdoul Mbaye.

Finalement les députés ont rejeté, hier, la motion de censure qui leur avait été proposée par 16 de leurs collègues. Après quatre tours d'horloge d'un débat houleux et passionné, seuls 14 sur les 16 signataires ont voté pour cette motion de censure dont l'unique but était de « provoquer la démission du gouvernement Abdoul Mbaye ». Les signataires de cette motion, essentiellement composés du Groupe parlementaire libéral et démocratique, ont été loin du compte, puisqu'il leur fallait totaliser 76 voix pour démettre le gouvernement. Mais cette 5ème motion de censure de l'histoire parlementaire du Sénégal, ne sera pas comme celle de 1962 qui avait permis de destituer Mamadou Dia, alors Premier ministre du Sénégal. D'ailleurs, l'explication servie par Modou Diagne Fada, président des Libéraux et démocrates, accusant Abdoul Mbaye d'avoir recelé des biens et une fortune appartenant au peuple tchadien, n'a pas convaincu la majorité des députés.

Farce et diversion

Au perchoir, Diagne Fada s'est fondé sur une information de la « Lettre du continent » dans sa publication n°645 du 25 octobre 2012, mettant en exergue « certaines pratiques de blanchiment d'argent opérées au niveau d'une banque installée au Sénégal dont l'actuel Premier ministre était le Directeur général, de 1989 à 1997 ». D'après lui, l'ancien chef de l'Etat tchadien, Hissène Habré, aurait détourné 16 milliards FCfa dans son pays qu'il va déposer auprès de banques primaires. Fada de pointer alors un doigt accusateur sur le Premier ministre. « A l'approche du procès de Monsieur Hissène Habré, est-il acceptable que Monsieur Abdoul Mbaye, qui a joué un rôle important dans le transfert et la dissimulation de l'argent de M. Habré, mal acquis du Trésor public tchadien, puisse continuer à diriger le gouvernement du Sénégal, étant entendu qu'à un moment, les autorités tchadiennes ou même les parties civiles pourront l'installer dans la cause ?»

Ainsi libellé, cette motion de censure a été qualifiée de « farce et de diversion » par la plupart des intervenants qui ont plutôt soutenu l'action du Premier ministre, Abdoul Mbaye, et de son gouvernement. « Comment peut-on, en sept mois d'exercice de l'actuel gouvernement, présenter une motion de censure pour le destituer, ce n'est pas sérieux », a accusé Moustapha Cissé Lô. Quant à Aïssata Tall Sall, elle a purement rejeté cette motion qui leur avait été présentée. Pour elle, « c'est fondé sur la diffamation et sur une hypothèse qui ne se réalisera pas », tout en demandant à Abdoul Mbaye de porter plainte contre ses auteurs. El Hadji Diouf, qui a la particularité d'être un des avocats de l'ancien président tchadien, a apporté des précisions. Selon lui, Habré n'a jamais été poursuivi pour vol, escroquerie ou pour détournement de fonds. « Aucun délit financier n'a été reproché à Habré. Depuis 22 ans, le Tchad n'a jamais réclamé un sous à Habré », a-t-il dit dans un style qui est le sien. Mamadou Lamine Diallo souligne quant à lui que dans cette affaire, « il n'y a pas de violation bancaire de la loi bancaire ».

L'éthique et la morale

D'autres députés ont battu en brèche les principes d'éthique et de morale évoqués par les auteurs de la motion pour appeler à la démission du gouvernement. C'est le cas d'Ibrahima Sané, qui estime que ceux qui en parlent « n'ont aucune autorité pour parler d'éthique ou de morale ». Sa collègue Awa Guèye d'asséner : « Où étaient l'éthique et la morale quand il y avait l'affaire Alex Segura, ou encore dans l'affaire Wikileaks qui a fait des révélations sur M. 15% ».

Face à tous ces contre-arguments apportés par le camp de la majorité, Ousmane Ngom du Groupe des libéraux et démocrates a fait, comme si de rien n'était, en raillant ses collègues : « Ceux qui s'attendent au procès de Hissène Habré vont assister au procès du Sénégal et de son Premier ministre ». Ses autres collègues comme Oumar Sarr ont été plus virulent en traitant Abdoul Mbaye de « délinquant ». Le Premier ministre, qui était particulièrement visé par cette motion de censure, est convaincu que cette motion n'a qu'un seul but : « détourner l'attention des Sénégalais de l'entreprise d'assainissement de la vie publique qui est en cours, tout en tentant de ralentir les efforts de l'Etat dans ce sens ». Mais, pour Abdoul Mbaye qui ne manquait guère d'arguments pour se défendre : « Rien n'atténuera la force du vent de la transparence qui s'est levé dans notre pays. Car la transparence est la condition de triple redressement que nous voulons pour le Sénégal : moral d'abord, économique ensuite, social enfin ».

Huées, invectives et sabotages : Niasse met de l'ordre dans l'Hémicycle

L'Assemblée nationale a vécu, hier, une journée mémorable avec ce rejet de la motion de censure présentée par le Groupe des Libéraux et démocrates et quelques non inscrits. Même s'ils savaient pertinemment que cette motion n'allait guère passer, les signataires semblaient faire plus de bruit que tous leurs autres collègues de la majorité de Benno bokk yaakaar. Modou Diagne Fada, Oumar Sarr, Ousmane Ngom et Aïda Mbodji n'ont cessé d'élever la voix pour tenter de convaincre. Qu'à cela ne tienne, la journée d'hier, 26 décembre, n'était guère pour eux, même s'ils étaient parvenus à faire venir quelques-uns de leurs militants qui, perchés en haut de l'hémicycle, donnaient de la voix pour déstabiliser ceux qui n'étaient pas de leur bord.

Huées, invectives, perturbations de la session de temps et autre, tout était bon pour saboter. Surtout des députés comme Moustapha Cissé Lô qui, imperturbable, les a taxés de « badauds » qui n'avaient guère leur place au sein de cette illustre assemblée. A un moment donné, ces gens, qui étaient venus pour un autre but, avaient réussi leur coup, obligeant le président de l'Assemblée nationale, Moustapha Niasse, d'imposer à tout le monde la discipline. A ses collègues députés et aux quidams qui étaient là pour leurs propres yeux.

En bon père-fouetteur, Niasse a rétabli l'autorité de l'Assemblée, rappelant, de temps à autre, les articles de la loi organique qui régissaient le cours des débats. Ceux qui n'ont pas suivi ses recommandations ont été tout bonnement évacués de la salle par les gendarmes. A la Place Soweto également, les éléments du Gmi étaient bien présents pour régler la circulation, certes, mais aussi et surtout pour dissuader d'éventuels fauteurs de troubles. Au finish, tout s'est bien terminé même s'il faisait déjà nuit à la fin de la séance.

Modou Fada, groupe libéraux et démocrates : « Le Premier ministre a tenu un discours politique »

« En présentant cette motion de censure, on a voulu sauvegarder l'image de notre pays pour qu'il ne soit pas le rusé du monde. Mais malheureusement le Premier ministre a tenu un discours politique. Il a fait hors sujet.

Mais, on va continuer à l'interpeller sur les fonds de Habré. Nous ne sommes pas surpris car les députés de Benno représentent la majorité mais en tant que démocrates on a fait ce qu'il fallait faire. C'est que la Constitution et le règlement intérieur de l'Assemblée nationale nous autorisent. Les Sénégalais doivent rendre grâce à Dieu en ayant une opposition qui utilise les lois et règlements en vigueur pour mener sa lutte. Cette notion de censure n'a pas permis au Premier ministre de convaincre les Sénégalais de son intégrité mais aussi du fait qu'il ne s'est pas impliqué dans le transfert des fonds Habré au Sénégal. Il l'a même avoué qu'il a participé au transfèrement de ces fonds et à leur recyclage».

Mamadou Lamine DIALLO, depute : « Il n'y a pas de violation de la loi bancaire au Sénégal »

Il faut reconnaître que les procédures bancaires ne sont pas toujours accessibles aux novices et, hier, la plupart des députés n'ont guère donné de solides arguments pour éclairer la lanterne des Sénégalais. Excepté bien sûr le député Mamadou Lamine Diallo qui, en tant que économiste ayant travaillé à la Banque centrale qui a permis une compréhension de cette affaire. Selon lui, il appartient dans ce genre d'affaire à une commission bancaire de voir si exactement la loi a été ou non bafouée par un banquier, avant de prononcer une sanction. Et pour le cas de Abdoul Mbaye dans cette affaire, le député estime rien ne peut être reproché au Premier ministre. Mieux, souligne-t-il « il n'y a pas de violation bancaire de la loi ici au Sénégal ». Ce qu'il faut plutôt, selon lui, c'est qu'on permette à ceux qui ont gagné les élections de gouverner et aux opposants de jouer leur rôle.

Abdou Latif Coulibaly, ministre de la bonne gouvernance : « C'est une victoire de la démocratie »

« Sur les 150 députés de l'Assemblée nationale, seuls les 14 ont voté la motion de censure. C'est une victoire de la démocratie et du Sénégal. Mais cela va nous permettre d'expliquer aux Sénégalais qui sont véritablement ces gens qui ont déposé cette motion de censure et quelles étaient leurs motivations. Ce sont eux qui ont pris 6 milliards FCfa pour désinfecter en achetant des bouteilles de Yotox, alors qu'au fond, ils n'ont mis que 700 millions pour le faire. C'est de cela que les gens doivent parler.

Cette motion, c'est une bonne chose pour nous, car cela a permis à notre Premier ministre de s'adresser aux Sénégalais et d'établir la vérité ».

Me El Adj Diouf, députe : « Abdoul Mbaye ne peut être nullement inquiété »

« C'était prévisible, c'était une grosse farce. Ici, on est en présence du voleur qui crie au voleur. Il y a des gens qui doivent s'expliquer sur les milliards volés dans ce pays.

Au lieu de répondre à cela, ils s'en prennent au Premier ministre qui ne peut nullement être inquiété dans l'affaire Habré. Ce dernier n'a jamais été poursuivi pour vol, escroquerie, abus de confiance ou détournement de deniers publics. Habré est poursuivi pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et torture. Comment peut-on se lever un bon jour pour dire que le Premier ministre, parce que le procès est imminent, doit quitter parce que c'est un receleur.

Alors que lui, il n'est pas témoin de la guerre, il n'est pas témoin de la torture. C'est injuste. Mais la volonté affichée des Libéraux était de manipuler l'opinion, de détourner l'opinion et faire oublier les crimes économiques qui ont été commis sous Wade. C'est cela qui est inacceptable ».

Me Aïssata Tall Sall, député : « La République n'est pas un jardin d'enfant»

«La République, ce n'est pas un jardin d'enfant, c'est un cadre que l'ensemble du peuple s'est choisi pour mener son action et sa pensée politique. C'est la haute conscience que nous devons avoir des responsabilités que le peuple nous a fait incomber en nous conférant ce mandat. C'est pour quoi je dénonce cette motion de censure, parce qu'elle est fondée sur la diffamation, sur une hypothèse qui ne se réalisera jamais». Les signatures de cette motion disent qu'ils veulent censurer le gouvernement d'Abdoul Mbaye, non parce qu'il n'a pas travaillé, mais parce que, peut-être, demain, au procès de Habré, le Premier ministre peut comparaître. Comment se fait-il que c'est une frange de députés qui vient ici pour se substituer au juge, au peuple tchadien et à Habré» ?

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