Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Retrospectives 2012 - Une année judiciaire pleine de surprises

L'actualité judiciaire au Sénégal a connu, au cours de l'année 2012, des développements aussi surprenants qu'inattendus. Avec l'affaire du double meurtre à Médinatoul Salam qui a valu l'arrestation et l'inculpation de Cheikh Béthio Thioune, celle de la drogue du Lamantin Beach dans laquelle le promoteur de lutte Luc Nicolaï serait impliqué et les dossiers de viol ou d'acte contre nature pour lesquels le journaliste Cheikh Yérim Seck et Tamsir Jupiter Ndiaye ont été condamnés respectivement à trois et quatre ans ferme, les Sénégalais sont allés de surprise en surprise. Retour sur quelques pépites de l'année 2012.

Les nouvelles autorités ne s'attendaient guère, un mois après leur arrivée au pouvoir, à faire face à un dossier aussi brûlant que celui qui impliquerait le guide des « thiantacounes » Cheikh Béthio Thioune. Mais le président de la République, Macky Sall, avait annoncé les couleurs dès son accession à la magistrature suprême. « Je ne protégerai personne ». L'arrestation et l'inculpation pour complicité de meurtre, association de malfaiteurs, recel de cadavre et violation des règles d'inhumation de Cheikh Béthio Thioune et d'une dizaine de ses talibés se sont déroulées très vite. Tout est parti des échauffourées entre « thiantacounes », talibés du Cheikh, à Médinatoul Salam qui se sont soldées par la mort de deux disciples du Cheikh : Bara Sow et Babacar Diagne, le 22 avril 2012. Après le démenti de Cheikh Béthio Thioune, quant à la réalité du double meurtre, la gendarmerie parvient à localiser l'endroit où les deux corps ont été discrètement ensevelis dans une forêt.

La chute du cheikh

La maison du Cheikh refuse du monde. Mais la présence massive des gendarmes sur les lieux indique qu'un sinistre événement s'y est produit la veille. Assis à même le sol, des groupes de talibés s'interrogent sur la présence des forces de l'ordre dans cette zone habitée exclusivement par des « thiantacounes ». Les quatre coins de la maison sont étroitement surveillés par des gendarmes. Le temps passe, les minutes s'égrènent. La nuit commence à tomber à Médinatoul Salam. Les véhicules allument les clignotants pour annoncer un départ imminent. Le Cheikh et ses neuf disciples sont arrêtés. Le cortège composé de 27 véhicules s'ébranle ainsi vers Thiès. C'est la tristesse qui se lit sur les visages de ses talibés impuissants face à l'arrestation de leur guide spirituel. Dans la nuit, le procureur de la République près du tribunal de Thiès, Ibrahima Ndao, tient un point de presse pour revenir sur les péripéties de l'arrestation du Cheikh.

Après son arrestation et son inculpation, ses avocats ont introduit quatre demandes de mise en liberté provisoire du Cheikh. Deux sur la table du juge d'instruction près du tribunal régional de Thiès qui a hérité du dossier, deux autres devant la Chambre d'accusation de la Cour d'appel de Dakar. Les arguments avancés par les conseils du guide des « thiantacounes » étaient que l'état de santé de leur client n'était pas compatible avec un séjour carcéral. Mais toutes les demandes ont été rejetées. Le Cheikh est alors transféré à Rebeuss puis au Pavillon spécial de l'hôpital Aristide Le Dantec. Le sort du Cheikh reste suspendu à la décision de la Chambre d'accusation qui devra se prononcer pour dire si l'affaire du double meurtre de Médinatoul Salam sera renvoyée ou non devant la Cour d'assises de Thiès pour son jugement.

Parallèlement à cette affaire, les talibés du Cheikh avaient manifesté les 19 et 22 octobre derniers pour protester contre l'arrestation de leur guide et ont exigé sa libération, prenant de court les forces de l'ordre. En une matinée, les disciples du Cheikh ont mis Dakar à sac. Rien à été épargné. Une centaine de véhicules saccagés. 55 prévenus dont 11 femmes ont été arrêtés. Devant la barre du tribunal des flagrants délits, elles ont nié les faits et même leur appartenance au mouvement des « thiantacounes ». Dans son délibéré, le tribunal a relaxé 22 prévenus. Les 33 restants ont été déclarés coupables et condamnés à des peines fermes de six mois à un an.

VIP des médias et épicuriens

L'affaire de viol commis sur Ndèye Aïssatou Tall, fille du magistrat Boubou Diouf Tall, impliquant l'administrateur du site dakaractu.com, ancien de l'hebdomadaire panafricain « Jeune Afrique », Cheikh Yérim Seck, a aussi défrayé la chronique.

Lors du procès tout comme à la barre du tribunal des flagrants délits, le journaliste et l'étudiante de 20 ans ont tenu des versions différentes sur ce qui s'est passé le 8 septembre dernier, dans la chambre 9 de la résidence Madamel, sise sur la route des Almadies. Là où la fille du magistrat dit avoir été déshabillée de force et violée, l'administrateur du site dakaractu.com persiste et signe en disant que c'est la plaignante qui s'est ôtée les habits la première et s'est jetée dans ses bras. Cheikh Yérim Seck a été finalement déclaré coupable de viol et condamné à trois ans ferme. Lors de son face-à-face avec la styliste Thioro Balbaki devant le tribunal correctionnel, le journaliste avait jugé sa condamnation « illégale ».

Mais ce n'était pas fini pour les journalistes. L'arrestation du chroniqueur de l'hebdomadaire « Nouvel Horizon », Tamsir Birame Ndiaye, plus connu sous le nom de Tamsir Jupiter Ndiaye, ainsi que de Mactar Diop Diagne, âgé de 27 ans, pour des faits d'acte contre nature, de coups et blessures volontaires et de détention illégale d'arme blanche, survient ainsi le 10 octobre 2012. Elle a ému plus d'un. Devant la barre, le chroniqueur a reconnu avoir pénétré son partenaire dans son bureau. Mais il a expliqué qu'il était ivre au moment des faits. Le tribunal n'est pas allé d'une main morte en condamnant le chroniqueur de « Nouvel Horizon » Tamsir Jupiter Ndiaye et Mactar Diop Diagne respectivement à 4 ans et 3 ans ferme.

Le paradis artificiel du LamaNtin Beach

L'affaire de la drogue de l'hôtel Lamantin Beach de Saly, qui impliquerait le promoteur de lutte Luc Nicolaï, deux douaniers, deux employés de ladite société ainsi que leur patron Bertrand Touly, constitue l'autre fait marquant de l'actualité judiciaire de l'année 2012. Lors du procès devant le tribunal des flagrants délits de Thiès, tenu en novembre 2012, les avocats de Bertrand Touly ont soulevé des exceptions relatives à la nullité de la procédure et même à l'incompétence de la juridiction. L'un des avocats de Bertrand Touly, Me Cire Clédor Ly, était convaincu que le dossier de Luc Nicolaï ainsi que les douaniers devraient être confié à un juge d'instruction. Et qu'il n'était pas question qu'il soit évoqué en flagrants délits. Il était d'avis que les deux affaires avaient un lien de connexité évident.

Me Ly a ainsi introduit une requête en « règlement des juges » déposée à la Cour Suprême de Dakar, afin que celle-ci apprécie sur la saisine des deux procédures. La juridiction supérieure lui avait donné raison en ordonnant la suspension de toutes les actions et poursuites dans le dossier du Lamantin Beach. La Cour a demandé qu'on lui transmette tous les dossiers qui sont devant le juge d'instruction et au tribunal des flagrants délits. Après avoir obtenu gain de cause, Me Ly a introduit une demande de mise en liberté provisoire de M. Touly. Le juge d'instruction a accédé à sa demande. La Cour Suprême a confié le dossier au doyen des juges d'instruction Mahawa Sémou Diouf qui a entendu les mis en cause en début décembre. Luc Nicolaï reste en prison alors que M. Touly jouit d'une liberté provisoire.

Pendant ce temps, cinq gendarmes auxiliaires (Ibrahima Diouf, Cheikh Tidiane Diallo, Abdoulaye Diallo, Boubacar Diarra et Sadio Traoré Danfakha), présumés meurtriers du sourd muet de Kédougou Kékouta Sidibé pour une histoire de détention de drogue, ont été inculpés et placés sous mandat de dépôt par le juge d'instruction du 6e cabinet du tribunal régional hors classe de Dakar, Barou Diop, pour coups et blessures volontaires ayant entrainé la mort sans l'intention de la donner. Deux semaines après, la sentence est alors tombée, le Mdl-chef Ameth Bessine Diop, ex-commandant adjoint de la brigade de gendarmerie de Kédougou, lui-aussi impliqué dans cette affaire, a été déclaré coupable par la Cour d'appel de Kaolack et condamné à deux ans de prison ferme. Dans la foulée, un mandat de dépôt à l'audience a été prononcé contre lui.

Les grands pas de l'affaire Habré

Les députés sénégalais ont voté le 19 décembre dernier une loi ouvrant la voie à un éventuel procès, au Sénégal, de l'ancien dirigeant tchadien Hissène Habré, accusé de crimes contre l'humanité, crimes de guerre et de tortures durant ses huit années au pouvoir, de 1982 à 1990. Conformément à un accord conclu avec l'Union africaine (Ua), le texte approuvé par l'Assemblée nationale sénégalaise permet la création de différentes chambres extraordinaires, composées de magistrats africains, au sein de l'appareil judiciaire sénégalais. Ces juridictions spéciales seront chargées de l'instruction, du procès en lui-même et des procédures d'appel. Accusé d'actes de torture et d'assassinats au Tchad, Hissène Habré vit en exil au Sénégal depuis 22 ans, mais il a échappé à tout procès sous la présidence d'Abdoulaye Wade, malgré les pressions internationales sur l'ancien chef de l'Etat sénégalais. L'arrivée au pouvoir de Macky Sall en avril à Dakar semble avoir contribué à accélérer la procédure.

Musulmans et Chrétiens en deuil

L'année s'achève sur une note de tristesse avec la perte de grands guides des deux religions les plus en vue au Sénégal. En effet, au moment où les Chrétiens pleuraient leur Evêque Emérite, Monseigneur Augustin Sagna, leurs frères musulmans en faisaient autant avec la disparition du khalife général des Tidianes, Serigne Mouhamadou Mansour Sy « Borom dara-yi ».

L'année 2012 se termine avec sa traînée d'amertume. En quatre jours d'intervalle, le Sénégal a perdu deux grandes figures religieuses. D'abord, c'est la Oummah Islamique et la communauté Tidiane qui pleuraient leur khalife, en la personne de Serigne Mouhamadou Mansour Sy « Borom dara-yi », arraché à notre affection le dimanche 9 décembre en France, des suites d'une maladie. Il avait 87 ans.

Un « océan de savoir » qui laisse un très grand vide à Tivaouane, capitale de la Tidianya au Sénégal. Serigne Mouhamadou Mansour Sy « Borom Daara-yi » était incontestablement un guide éclairé qui ne jurait que par son Grand-père El hadji Maodo Malick Sy.

L'ancien khalife général des Tidianes, Serigne Mouhamadou Mansour Sy « Borom dara-yi », incarnait la douceur, l'intelligence, le guide parfait, l'homme affable, la tendresse, le généreux, le donateur, la pacificateur, l'homme qui savait s'habiller également. Aussi, son rappel à Dieu aura-t-il été une grande perte pour toute la communauté Tidiane, le Sénégal et toute la Oummah islamique. Le Khalife général des Tidianes Serigne Mouhamadou Mansour Sy qui s'est éteint dans la nuit du samedi au dimanche, à l'American Hôpital of Paris (Hôpital Américain de Paris) situé à Neuilly-sur-Seine, a été inhumé dans la nuit du dimanche à Tivaouane. Son corps a été rapatrié à Dakar par un vol spécial affrété par la présidence de la République. La communauté Tidiane attend toujours le successeur de celui qui avait la lourde charge de maintenir haut le flambeau que lui avait remis, il y a 15 ans, Moulaye Dabbakh Abdoul Aziz Sy « Le Sage ».

Quatre jours seulement après son rappel à Dieu, la communauté chrétienne perdait Monseigneur Augustin Sagna, Evêque Emérite de Ziguinchor et premier Evêque noir de la Casamance naturelle (le diocèse de Ziguinchor, à cette époque, couvrait aussi Kolda).

Monseigneur Augustin Sagna s'est éteint mercredi 12 décembre 2012 à l'hôpital régional de Ziguinchor. Agé de 95 ans, il a été sacré le 15 janvier 1967 à la cathédrale Saint Antoine de Padoue. Il fut le 3ème évêque de la région de Casamance, après Monseigneur Joseph Faye et Monseigneur Dodds. Il a été sacré évêque par feu Cardinal Thiandoum assisté de l'ancien archevêque de Bamako Luc Sangaré, le 15 janvier 1967, à la cathédrale Saint Antoine de Padoue de Ziguinchor, en replacement de Joseph Faye. En 1992, frappé par le poids de l'âge, le Pape Jean Paul II lui adjoint Mgr Maixent Coly (rappelé à Dieu en Août 2011) pour l'aider dans ses fonctions. Et en 1995, ce dernier devient évêque plein et toutes les fonctions de l'Eglise lui reviennent. Monseigneur Augustin Sagna fut aussi un grand combattant de la paix impliqué dans la résolution de la crise casamançaise. Survenue sous son magistère avec l'implication d'un prêtre au coeur de la déconvenue en 1985, Mgr Sagna a travaillé à restaurer la dignité de la foi chrétienne, en prêchant le pardon et la réconciliation entre le gouvernement et le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc). Ainsi donc 2012 aura été une année « noire » pour les deux communautés qui continueront à pleurer leurs illustres disparus.

Crise Casamançaise : Espoir d'un retour de paix avec la libération des militaires capturés par le Mfdc

Huit militaires, dont un gendarme et un sapeur-pompier, capturés par les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) pendant plus d'un an ont été libérés. Attrapés en décembre 2011, lors d'une attaque contre un cantonnement militaire de l'armée dans la localité de Kabeum, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Ziguinchor, ils ont été libérés le 9 décembre. Les rebelles ont mis ces soldats à la disposition des autorités gambiennes grâce à l'intervention des organismes comme le Comité international de la Croix-Rouge (Cicr), la communauté catholique de Sant'Egidio et certaines personnalités sénégalaises. Une libération qui a été un énorme « ouf » de soulagement pour les familles et les autorités étatiques.

Avec la libération des huit otages, certains observateurs pensent déjà à la fin de cette crise parce que les militaires ont été libérés sans condition. « Par l'acte d'aujourd'hui, le Mfdc prend à témoin la communauté internationale de la bonne volonté qui l'anime depuis toujours de résoudre ce conflit par la voie pacifique, contrairement à la calomnie dont il a toujours été victime », avait déclaré père Romano, représentant de la communauté de Sant'Egidio. « C'est un premier pas vers la paix, un geste humanitaire qui peut aider à instaurer un climat favorable à la négociation afin de trouver une solution à la crise, la plus ancienne d'Afrique », s'est félicité le Père Romano à sa sortie d'audience avec le président Macky Sall. Il a ajouté que de nouvelles discussions étaient en préparation.

Cependant, l'un des chefs rebelles, Salif Sadio, précise dans les ondes d'une radio que « la libération des huit prisonniers ne signifie nullement la fin de la lutte que nous menons et encore moins la renonciation à l'option indépendantiste qui nous anime. Donc le combat pour l'indépendance nationale continue ». Malgré ces propos, les populations sénégalaises sont optimistes à un retour définitif de la paix en Casamance.

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