Nigeria: La menace Boko Haram toujours active

interview

La violence meurtrière a augmenté au Nigeria en 2012. Elle est principalement le fait de la secte islamiste Boko Haram et des affrontements interconfessionnels dans la ville de Jos.

Le président Goodluck Jonathan a récemment affirmé que la plupart des terroristes islamistes avaient été neutralisés. Il n'en est rien, affirme Marc-Antoine Pérouse de Montclos, chercheur, spécialiste du Nigeria à l'Institut de recherche pour le développement (IRD).

La violence religieuse au Nigeria emporte presque chaque jour son lot de vies, dans une relative indifférence. Pourtant, à l'IRD, vous dites que la violence meurtrière a augmenté au Nigeria en 2012.

Oui, effectivement, nous avons monté un observatoire de la violence meurtrière au Nigeria, qui a démarré en 2006. Et ce qu'on observait généralement, c'est une augmentation de la violence, pendant les années de l'élection présidentielle, donc en l'occurrence en 2007 et 2011.

Mais dans l'intervalle de ces années, on assistait plutôt à un fléchissement de la violence. Or là, pour la première fois en 2012, on a une augmentation sensible de cette violence mortifère, notamment politique et religieuse, en dehors d'une année d'élection présidentielle.

Comment l'expliquez-vous ?

Ça vient essentiellement de deux phénomènes. Les affrontements récurrents entre les musulmans et les chrétiens de Jos, et d'autre part l'insurrection islamiste de Boko Haram, et puis de ses dissidences, notamment celle qui vient récemment d'enlever un ingénieur français...

Un enlèvement perpétré dans l'Etat de Katsina par un autre groupe islamiste, mais qui est lié à Boko Haram ?

Un autre groupe islamiste qui est une dissidence, en fait, de Boko Haram, et qui s'appelle Ansarou, et qui justement, reproche à Boko Haram de s'en prendre, selon eux, à de mauvaises cibles, en l'occurrence les musulmans du nord-Nigeria, car il ne faut pas l'oublier, les principales cibles de Boko Haram, ce ne sont pas les chrétiens, même si c'est souvent ce qui est le plus médiatisé en Occident. C'est l'Etat et les « mauvais musulmans », corrompus par la modernité occidentale.

Quatre personnes ont été tuées jeudi 3 janvier encore, dans un commissariat dans le nord-est du pays, le fief de Boko Haram. Le mode opératoire de la secte islamiste a-t-il évolué, au cours de l'année passée, selon vous ?

Il y a eu d'abord une première grosse rupture, qui est l'exécution extrajudiciaire, par la police, en 2009, à Maïdougouri, qui est le fief de Boko Haram. Cétait au départ une secte qui était certes, porteuse de violence, mais qui n'était pas engagée dans des actions terroristes.

Donc, le premier changement, ça a été déjà de recourir à des attentats-suicides à partir de 2010. Et le deuxième changement pour l'année 2012, cette fois-ci, ce sont effectivement de gros affrontements de masse, notamment à Kano, qui est la plus grosse ville du nord musulman du Nigeria, en janvier 2012. Depuis lors, on a des affrontements plus sporadiques, plus dispersés, mais qui, au total, sont bien aussi mortifères.

Le président du Nigeria Goodluck Jonathan, a déclaré lors de ses voeux, que la plupart des terroristes avaient été arrêtés. Faut-il lui donner raison, sur ce point ?

Pour l'instant, le président essaie de rassurer. Malheureusement, le souci c'est que l'Etat a plutôt utilisé le bâton, plutôt que la carotte, et que les négociations qui devaient démarrer en Arabie Saoudite avec des représentants de Boko Haram, finalement, ont tourné court. Donc, pour l'instant, il n'y a pas vraiment d'amélioration de la situation, tout au moins pour ce qui est de ces actions violentes, au quotidien quasiment.

La Force spéciale de l'armée nigériane, vous l'avez dit, est souvent accusée d'exécutions arbitraires et d'expéditions punitives. A-t-elle néanmoins marqué des points contre la secte ?

Il y a eu, effectivement, quelques personnes qui ont été arrêtées. Quelquefois, c'est extrêmement difficile d'avoir des informations fiables. Par exemple, le porte-parole de la secte, Abu Kaka, a été plusieurs fois déclaré comme arrêté, voire tué. Et puis à chaque fois ressuscité et reprenant ses communiqués.

Certes, le gouvernement, il y a deux ou trois mois, a marqué des points sur le plan purement militaire et sécuritaire. Mais depuis lors, on voit bien que non, cette nébuleuse islamiste plus ou moins connectée à al-Qaïda - tout au moins pour ce qui est d'Ansarou, qui a fait des déclarations claires en ce sens - on voit bien que cette mouvance est toujours opérationnelle.

Selon le département d'Etat à Washington, pour l'emporter face au terrorisme, le gouvernement nigérian doit redoubler d'efforts pour lutter contre la pauvreté. C'est aussi votre sentiment ?

La pauvreté n'explique pas tout. En revanche, ce qui est clair, c'est qu'on ne peut pas gagner la lutte contre le terrorisme, sans penser à gagner aussi ce que les stratèges, pendant la guerre du Vietnam, appelaient le «Wham» [NDR: Winning the hearts and minds, en français : gagner les coeurs et les esprits de la population]. Or aujourd'hui, c'est clair que l'armée nigériane est très loin d'avoir mis en oeuvre une stratégie contre insurrectionnelle qui ne viserait pas seulement utiliser le bâton, mais aussi à recourir à la carotte.

Et pourquoi pas, dans le cas du gouvernement, proposer une amnistie, comme il l'a fait par exemple avec d'autres groupes rebelles, comme le MEND dans le sud, dans le Delta du Niger pétrolifère, en sachant évidemment, que la grosse différence avec Boko Haram, c'est que le MEND, lui, s'est déployé dans une zone pétrolière qui fournit plus de 95 % des revenus de l'Etat, et que donc, ils avaient un pouvoir de blocage et une négociation plus fort que Boko Haram, qui lui, agit dans une région sans ressources, extrêmement pauvre, qui donc, a moins de leviers d'influence, on peut dire, sur le gouvernement. Ce qui peut expliquer d'ailleurs en partie sa dérive terroriste.

Diriez-vous que ces violences, par les islamistes, affaiblissent Goodluck Jonathan politiquement ?

Elles l'affaiblissent parce qu'elles montrent l'inefficacité du gouvernement, qui n'arrive pas à mettre un terme à ces actions terroristes. Mais aussi, plus grave, elles marquent une rupture entre le Nord à dominante musulmane, et Goodluck Jonathan, qui est un président chrétien originaire du Sud, et qui donne l'impression, effectivement, d'être très biaisé en faveur des gens de sa région, dans le Delta pétrolifère, plutôt que vis-à-vis des musulmans du nord.

Il y a eu, il y a deux ou trois mois, des inondations importantes dans le Sud, et Goodluck Jonathan s'est immédiatement déplacé pour aller exprimer sa compassion avec les victimes de ces inondations. Or, pour l'instant, il n'a jamais effectué ce voyage symbolique à Maïdougouri, par exemple, pour exprimer sa compassion auprès des victimes musulmanes de Boko Haram.

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