Magharebia (Washington DC)

11 Janvier 2013

Afrique du Nord: Le printemps arabe ne répond pas aux attentes

"Le Printemps arabe est devenu un hiver islamiste", ont déclaré les spécialistes de la région, le 8 janvier à Alger.

Deux ans après que le jeune vendeur ambulant tunisien Mohamed Bouazizi se fut immolé par le feu et déclenché le Printemps arabe, de nombreux habitants du Maghreb se demandent ce qu'il est advenu de leur révolution.

Les critiques font valoir les manifestations et les agitations en cours, les préoccupations sécuritaires et le rythme lent des progrès économiques pour expliquer que les résultats n'ont pas répondu aux ambitions et aux espoirs des forces qui ont initié ces changements.

Les observateurs s'interrogent également sur certaines carences imprévues qui ont porté des courants extrémistes au pouvoir.

"La phase que traverse la région arabe est morose sous certains aspects", a reconnu le ministre algérien des Affaires étrangères Mourad Medelci lors de la séance parlementaire du mardi 8 janvier.

Les peuples de Tunisie, d'Egypte et de Libye "voulaient changer leurs relations avec leurs régimes et leurs gouvernements", a-t-il ajouté.

La mesure de leur succès a été le thème d'une conférence organisée à Alger par le Centre international de recherche et d'étude sur le terrorisme et d'aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT) basé à Paris et l'Association algérienne de solidarité avec les femmes en milieu rural (AASFR).

Placée sous le thème "Révolution arabe : réalité ou illusion", cette conférence a montré que deux ans après que la vague de changement eut commencé en Tunisie, les nouveaux gouvernements ne sont pas parvenus à tenir leurs promesses de démocratie et de vie meilleure pour tous les citoyens.

"Le Printemps arabe est devenu un hiver islamiste", ont conclu les participants.

"Les résultats engendrés par les révolutions arabes en Libye, en Tunisie et en Egypte ont été contraires aux attentes et ont eu des conséquences négatives dans ces pays et dans d'autres de la région", a déclaré la présidente et fondatrice de l'AASFR Saida Benhabyles.

Une détérioration globale est enregistrée en matière de droits de l'Homme, de statut des femmes et de sécurité.

"Ces révolutions ont modifié la trajectoire et les objectifs des véritables révolutions, dont le but est d'instaurer la liberté, la justice, la sécurité et la stabilité", a-t-elle ajouté.

L'Algérie n'est pas non plus à l'abri de ces courants extrémistes, malgré l'échec des islamistes aux élections législatives de 2012.

Le ministre des Affaires religieuses Bouabdallah Ghlamallah a récemment accusé le mouvement salafiste dans le pays de chercher à s'emparer du pouvoir.

"Que veulent ces gens ?", s'est-il interrogé lors d'un séminaire organisé le 1er janvier à Dar El Imam, à Alger.

Au Maroc, une série de manifestations et d'appels au changement émanant du Mouvement du 20-Février (M20F) conduit par la jeunesse a contraint le Roi Mohammed VI à promettre des réformes constitutionnelles. Le référendum portant sur la nouvelle constitution a été approuvé à la quasi-unanimité.

Du mouvement Ennahda en Tunisie au Parti pour la justice et le développement (PJD) au Maroc, le Printemps arabe a entraîné une vague de partis islamistes. Mais bien que le mouvement marocain soit salué comme le plus ouvert de tous ces courants, le PJD est critiqué pour ne pas faire assez pour améliorer la situation économique.

La hausse des prix alimentaires a entraîné une crise économique et suscité la colère dans l'opinion. Fin décembre, Marrakech a été le théâtre d'importantes manifestations contre la hausse du prix de l'eau et de l'électricité.

La Tunisie, jadis modèle de démocratie au Maghreb et berceau du Printemps arabe, connaît une forte dégradation de la situation économique et un mécontentement populaire de plus en plus perceptible.

Un rapport publié par The Guardian montre que de nombreux laïcs tunisiens expriment leurs craintes de voir le parti islamiste Ennahda au pouvoir imposer une dictature idéologique, restreindre la liberté d'expression, et laisser la Tunisie revenir au type de contrôle d'opinion répressif qui avait caractérisé le régime de l'ancien Président déchu Zine El Abidine Ben Ali pendant vingt-trois ans.

En Libye, après que les révolutionnaires eurent renversé le régime de Mouammar Kadhafi, Ansar al-Sharia et des dizaines de groupuscules d'islamistes radicaux ont fait leur apparition, entraînant le pays au bord de la guerre civile. Les combats entre ces diverses factions, l'attaque contre le consulat des Etats-Unis, la liquidation des adversaires politiques et les intimidations envers les citoyens ont fragilisé un pays qui a instamment besoin de calme et de la reconstruction.

Le résultat le plus dangereux de la révolution libyenne a été le flux d'armes à destination du nord du Mali, où al-Qaida et les terroristes du MUJAO, aux côtés de leurs alliés islamistes radicaux, profitent du chaos consécutif au coup d'Etat pour tenter de mettre en place un émirat salafiste.

Leur vision religieuse radicale est contraire à l'esprit d'ouverture de l'Islam et à l'esprit laïc de la population originaire de la région.

En imposant leur interprétation rigoriste de la sharia sur une large partie du Mali, ils prennent la population civile en otage.

Dans la Mauritanie voisine, les islamistes se sont également renforcés, même si le pays n'a pas connu son propre Printemps arabe.

"Nous assistons à une tendance à l'unilatéralisme et au conflit avec la démocratie dans la plupart des groupes islamistes politiques, tant avant qu'après le Printemps arabe", a estimé l'intellectuel mauritanien Aboul Abbas Ould Borham.

Mais dans toute la région, ces groupes n'ont pas montré qu'ils étaient en mesure de gouverner de manière équitable ni d'améliorer la vie des citoyens, a expliqué à Magharebia l'analyste et journaliste mauritanien Fata Ould Matali.

"Certes, les islamistes ont récolté les fruits de ces révolutions, mais ils ont également récolté les épines de pays arabes qui étaient déjà plongés dans la marginalisation des peuples", a-t-il expliqué.

"Les islamistes ont pris le train en marche avant d'avoir offert un modèle valable de lutte dans le monde arabe", estime le politologue Habiballah Ould Ahmed. "Le mauvais usage qu'ils ont fait de ces soit-disantes révolutions arabes a déçu les populations."

Pour El Dod Ould Sheikh Ibrahim, jeune militant mauritanien du Mouvement du 25-Février en Mauritanie, les résultats du Printemps arabe "n'ont pas répondu aux attentes et aux aspirations" de ceux qui ont lutté.

"Les islamistes ont tiré parti des cendres de Bouazizi", explique-t-il. "L'Islam politique a tenté de récolter les fruits d'un combat dont chacun a payé le prix."

"Nous avons un dicton qui affirme : Même si vous mettez une grenouille sur un trône d'or, très vite, elle sautera dans le marigot", a ajouté ce jeune militant.

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