22 Janvier 2013

Erythrée: Que se cache-t-il derrière la mutinerie d'Asmara ?

Photo: Jacapo
A street in Asmara, Eritrea (file photo).

La prise de contrôle du ministère érythréen de l'Information par des soldats mutins, ce lundi 21 janvier, pourrait n'être qu'un épisode dans une histoire plus large. Le niveau de frustration dans l'armée est si grand que quelques officiers en rupture de ban avec le pouvoir semblent avoir voulu montrer de quoi ils étaient capables.

Une étrange démonstration de force a eu lieu ce lundi 21 janvier à Asmara, quand une unité de l'armée érythréenne a pris le contrôle du ministère de l'Information, avant de se retirer pacifiquement sans avoir précisé publiquement ses intentions.

Mardi matin, les employés du ministère se sont rendus à leur bureau sans encombre. Les rues d'Asmara étaient calmes, selon plusieurs témoins. Boutiques et banques étaient ouvertes. Malgré la présence de soldats non identifiés dans l'arrière-cour et les va-et-vient de civils armés dans le bâtiment, ils ont reçu l'ordre de vaquer normalement à leurs occupations.

Un pays ultra-militarisé

Alors, que s'est-il passé ? Ce coup de force d'une unité de l'armée érythréenne est unique dans l'histoire de l'une des nations les plus fermées du monde. Dans un pays reclus, dirigé par une junte de généraux regroupés autour du tout-puissant président Issayas Afeworki, toute dissidence est payée au prix fort. Les réformistes du parti unique et les principaux directeurs des quelques journaux créés après l'indépendance en 1993 croupissent en prison depuis septembre 2001. Selon les rares informations qui sortent du pays, ils sombrent dans la folie ou se suicident l'un après l'autre.

Quadrillé par des mouchards, l'Erythrée est un pays militarisé à l'extrême, où la quasi-totalité de la population est enrôlée dans l'armée dès l'âge de 17 ans et n'est démobilisée qu'à partir de la quarantaine. Après dix-huit mois de service militaire, les citoyens érythréens restent à la disposition du ministère de la Défense. Celui-ci affecte les recrues à des emplois aléatoires et sous-payés, partout dans le pays. Les plus chanceux sont envoyés dans les ministères. Les moins chanceux, ou les plus turbulents, sont envoyés sur des chantiers de construction, dans des provinces perdues.

Pas de contre-offensive

Dans ce contexte, toute contestation est difficilement envisageable, sauf à déchaîner la répression la plus féroce. Or, l'opération de lundi n'a rencontré aucune résistance de la part des forces gouvernementales. Aucun coup de feu n'a été signalé à Asmara, même si aucune information n'a encore filtré sur la situation dans les autres villes du pays. Les 6 000 hommes de la garde prétorienne du président ne se sont pas manifestés. Mardi, aucune arrestation n'a été signalée, dans ce pays pourtant habitué aux rafles de « suspects ».

Selon le site awate.com, généralement bien informé, les soldats mutins sont désormais positionnés à Serejaka, une installation appartenant au ministère de la Défense, à quelques kilomètres à l'ouest d'Asmara. Ils étaient commandés par le colonel Saleh Osman, un officier à forte tête issu des casernes du port d'Assab, la cité stratégique de la côte, sur la route de Djibouti. Cet officier sorti du rang de la guérilla faisait partie des officiers qui, lors de la terrible guerre contre l'Ethiopie entre 1998 et 2000, avait refusé malgré les ordres de se retirer de la ville et avait résisté à l'avancée des troupes ennemies.

Cela semble indiquer que les mutins n'ont peut-être pas dit leur dernier mot. Comme la tradition érythréenne le veut, les crises ne sont pas réglées publiquement. Les tractations d'alcôves et les règlements de comptes discrets prévalaient déjà, pendant les trente ans de guerre d'indépendance contre l'Ethiopie, entre 1961 et 1991. Cela pourrait expliquer l'absence totale de communication des mutins, hormis le bref communiqué lu sur l'antenne d'Eri-TV dans la matinée (lire encadré ci-dessous).

Selon plusieurs sources, des négociations pour une transition politique entre les officiers rebelles et « le bureau du Président » auraient été engagés dès lundi. La prise du ministère de l'Information pourrait donc être la démonstration de force d'officiers sortis du rang, en rupture de ban avec des généraux corrompus et un appareil gouvernemental aveugle. Désormais à l'affût à l'extérieur de la capitale, les mutins auraient ainsi montré de quoi ils sont capables.

Un cadre plus large

Depuis plusieurs mois, il est certain que le niveau de frustration dans les rangs de l'armée érythréenne grandit. Etranglée par les sanctions de l'ONU, isolée sur la scène internationale en raison de ses agissements dans la région, l'Erythrée est une terre de pénuries et d'exode. La jeunesse érythréenne fuit par centaines chaque mois, traversant clandestinement la frontière avec l'Ethiopie et le Soudan, selon les décomptes effectués par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Les camps de regroupement d'Afrique, les prisons de Libye et les camps d'internement du Sinaï, sont pleins d'Erythréens, s'alarment de nombreuses ONG depuis des années. La plupart échouent finalement sur des embarcations qui viennent couler au large de la Sicile ou dans les banlieues hostiles de Tel-Aviv.

L'électricité est régulièrement coupée à Asmara, faute de gasoil et de pièces de rechange pour la centrale de Hirgigo. On manque de tout, d'essence, de viande, d'eau propre. Et surtout de libertés. L'entêtement du gouvernement érythréen a conduit le pays dans l'impasse, alors qu'il était l'un des fleurons de la « renaissance africaine » des années 1990. Aujourd'hui, les prisons sont pleines, les disparus innombrables. Mais le président Issaias Afeworki s'obstine à répéter que tout va bien et que les difficultés sont dues aux « complots de la CIA » que ce pur maoïste décèle partout.

On ignore encore le niveau d'organisation des mutins ou leur nombre exact. Ce qui est sûr, c'est qu'un retour à la normale si rapide est définitivement suspect. Si ce n'était pas un coup d'Etat, la prise du ministère de l'Information était à n'en pas douter une mutinerie ayant des visées politiques. Elle pourrait n'être que le premier épisode d'une histoire plus longue que la seule journée du 21 janvier.

Douze heures dans le ministère de l'Information

Autour de neuf heures du matin lundi 21 janvier, une centaine de militaires agissant sous les ordres d'au moins quatre officiers ont fait irruption dans l'immense complexe abritant les services du ministère et les studios des médias d'Etat, sur une colline dominant Asmara. Appuyés par au moins trois tanks et quelques véhicules blindés, ils ont calmement pris position autour du bâtiment. Polis et cordiaux, ils ont demandé aux employés de rester à leur poste. Les cadres de l'appareil de propagande, dont la propre fille du président Issayas Afeworki, ont été enfermés dans une salle du deuxième étage.

Le directeur de la chaîne de télévision, Asmelash Abreha, a été prié de lire un court communiqué sur les antennes d'Eri-TV. « Nous allons libérer les prisonniers politiques, disait le texte. Nous allons mettre en application la Constitution. » Le signal hertzien de la radio et de la télévision a ensuite été coupé. La situation est restée calme tout au long de la journée. Des témoins ont affirmé que des militaires avaient également pris position autour de l'aéroport et de la Banque centrale, sans pouvoir formellement les identifier. Les mutins se sont finalement retirés dans la soirée, sans qu'un coup de feu n'ait été tiré. Le gouvernement affirme que la situation est sous contrôle, admettant tout de même du bout des lèvres l'existence d'un « incident ».

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