Magharebia (Washington DC)

25 Janvier 2013

Afrique du Nord: Mohammed Benhammou - "Les menaces pesant sur le maghreb commencent au Mali"

interview

Casablanca — "Nous sommes face à un ennemi menaçant au visage masqué", a mis en garde Mohammed Benhammou, l'organisateur du Forum sur la sécurité à Marrakcsh.

Diplomates, responsables et analystes venus de soixante-sept pays se réunissent vendredi 25 janvier pour le 4ème Forum sur la sécurité de Marrakech, organisé par la Fédération africaine d'études stratégiques (FAES) et le Centre marocain d'études stratégiques (CMES).

Magharebia a rencontré Mohammed Benhammou, directeur de ces deux groupes de réflexion, pour l'interroger sur l'avenir des groupes terroristes dans la région, les perspectives à long terme de l'intervention au Mali, et les retombées mondiales de l'instabilité au Sahel.

Magharebia : Comment réagissez-vous à l'intervention militaire internationale dans le nord du Mali ?

Mohammed Benhammou : Il est certain que les groupes extrémistes armés présents dans la région, ainsi que dans les pays voisins, vont, comme à leur habitude, profiter de cette intervention pour parler de croisade, de guerre contre l'Islam et d'atteinte à la dignité des Musulmans au Mali.

C'est la seule chose que nous pouvons escompter de ces groupes, qui exploitent toutes les occasions d'enflammer la rue et de gagner des partisans et de nouvelles recrues pour atteindre leurs objectifs, quitte à modifier les faits.

Le fait est que la situation au Mali et les menaces que l'on voit au Sahel ont imposé l'option militaire et sécuritaire. Ce ne devrait toutefois pas être la seule option, en ce sens qu'elle devrait aller de pair avec d'autres stratégies visant à résoudre l'ensemble des crises que connaît la région.

Magharebia : A quel type d'ennemi sommes-nous confrontés ?

Benhammou : Nous sommes face à un type de guerre non conventionnelle, où les forces régulières affrontent des gangs multiples et variés. Les armées régulières participant à cette opération militaire peuvent certes reprendre le contrôle des villes et des régions et les libérer des groupes armées, mais il sera toujours difficile de préciser la nature de ces succès. S'agit-il de véritables victoires et d'une avancée sur la route visant à éradiquer le risque que font peser ces groupes, ou s'agit-il seulement d'une tactique de la part de groupes extrémistes qui pourraient avoir choisi de se retirer pour éviter une confrontation directe avec ces armées ?

Ces groupes extrémistes cherchent à transformer le théâtre d'opération en un champ de mines, dans lequel ils veulent attirer de grandes armées.

Nous avons pu remarquer ces derniers temps, avant-même l'intervention militaire, qu'un certain nombre de combattants appartenant à ces groupes étaient partis dans des pays voisins. D'autres se sont mêlés aux populations civiles et ont abandonné leurs uniformes de combat. Un autre groupe est parti chercher refuge dans une région difficile d'accès offrant de nombreux abris contre les frappes des armées qui avancent.

Magharebia : Avant le lancement des opérations militaires, il était question d'une solution politique. Reste-t-elle encore possible ?

Benhammou : Il faudrait un dialogue sérieux pour trouver une solution politique à cette crise. Je pense que l'étape en cours exige qu'il soit mis fin à tous les conflits territoriaux, ethniques, raciaux et politiques que connaissent le Sahel, le Sahara, l'Afrique du Nord et l'Afrique de l'Ouest. Ces conflits sont autant d'obstacles à la construction de l'avenir de la région. Et ils datent d'une époque depuis longtemps révolue, la Guerre froide, que nous aurions dû maintenant dépasser. C'est le cas pour les Touaregs.

Quant aux groupes extrémistes armés, en particulier al-Qaida au Maghreb islamique, le MUJAO et d'autres, je pense que tout dialogue avec eux est hors de question. D'une part, ces groupes n'affichent pas leur désir de sortir de la logique de la violence. Et d'autre part, les pays de la région refusent, et à juste titre, de conférer une quelconque légitimité à ces groupes ou de s'engager avec eux dans une quelconque forme de dialogue.

Magharebia : Comment voyez-vous l'avenir de ces groupes terroristes ? Pouvons-nous les éliminer ?

Benhammou : La vie et la résistance de ces groupes se fondent sur leur petite taille. Chaque fois qu'ils deviennent plus importants, ils se divisent et reviennent à une taille normale, des petites cellules ou des groupuscules. Je pense donc que la multiplicité de ces groupes, et leur éclatement en groupes encore plus petits, est normale dès lors qu'ils trouvent un terrain fertile et un climat favorable.

Nous sommes face à un ennemi menaçant au visage masqué et aux coutours flous. Un ennemi dont la force tient à sa grande capacité à se déplacer et se réimplanter, et à s'adapter à toutes les conditions. Leur force réside aussi dans leur capacité à s'adapter au tissu social et humain dans lequel ils se trouvent.

Nous sommes donc face à des groupes qui ont de meilleures chances de survie lorsqu'ils sont en petits nombres. Ils ne peuvent exister sous la forme d'une armée régulière habituée à des règles, avec une direction centrale parfaitement identifiée, des quartiers généraux clairement définis, et soumise à un style d'organisation traditionnelle. Je m'attends donc à ce que la croissance et la prolifération de ces groupes se poursuivent.

Plus ils seront mis sous pression dans cette région, plus nous assisterons à cela.

Magharebia : Comment les choses en sont-elles arrivées là dans la région du Sahel, et quels sont les moyens de sortir de cette situation ?

Benhammou : C'est précisément ce qui sera discuté par les responsables militaires et les spécialistes internationaux de la sécurité venus de soixante-sept pays qui se réuniront les 25 et 26 février à Marrakech lors du Forum sur la sécurité.

Dans la région du Sahel, nous ne sommes pas face à une crise spécifique, mais plutôt à des crises multiples et complexes. Certaines sont anciennes et chroniques, comme la crise des Touaregs, et de nature territoriale et ethnique. D'autres résultent de l'échec de l'Etat et de ses faiblesses.

Les pays du Sahel comptent parmi les plus pauvres du monde, et sont incapables de jouer leur rôle en tant qu'Etat et d'assurer le contrôle du territoire, en particulier lorsque celui-ci se compose de terres vastes, arides et inhospitalières présentant une faible densité de population.

En conséquence, d'importantes régions de ces pays sont devenues des hâvres pour les groupes terroristes. Au départ, ces groupes avaient fui l'Algérie après l'intensification de la guerre lancée par les autorités algériennes et avaient trouvé un refuge sûr au Sahel, où ils ont rebondi, se sont développés et ont proliféré.

On y trouve aussi des gangs de criminels internationaux spécialisés dans les trafics d'armes et de drogue, ainsi que dans le trafic d'êtres humains et dans l'immigration clandestine. Le Sahel est aujourd'hui connu comme la route de la cocaïne, et des tonnes de drogue en provenance d'Amérique du Sud traversent la région en direction de l'Europe.

Le Sahel d'aujourd'hui est également le théâtre de la circulation et de la prolifération d'armements lourds, en particulier depuis l'effondrement du régime de Kadhafi. Les mercenaires qui avaient combattu pour Kadhafi sont retournés dans leurs régions d'origine dans les pays du Sahel.

Tous ces facteurs ont transformé la région en une antre de menaces pour la paix et la sécurité régionales et internationales. Et la solution à ce dilemme nécessite, outre l'option militaire, des stratégies complètes de développement humain, économique et social, ainsi que la remise sur pied des institutions du Sahel.

L'option militaire est devenue nécessaire pour désarmorcer les menaces à la sécurité et à la stabilité du monde, mais elle doit se doubler de stratégies qui répondent aux attentes de la population afin de parvenir à une position durable de sécurité.

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