La Presse (Tunis)

1 Février 2013

Tunisie: Violence dans les hôpitaux - Le seuil du tolérable franchi

La démission des blouses blanches oeuvrant dans les établissements de la santé publique intrigue les Tunisiens. Ces derniers s'inquiètent pour leur droit à des prestations sanitaires garanties de qualité car assurées par la compétence confirmée du cadre médical.

L'impact de l'information sur les 200 démissions déposées au ministère de tutelle sur l'opinion publique était notable, comme s'il était question de vider les hôpitaux et les centres hospitalo-universitaires des médecins sans penser à les remplacer par d'autres, probablement plus jeunes, où comme si les médecins ont décidé de rompre ce contrat de confiance qu'ils entretenaient avec la société.

Il faut dire que, depuis la révolution, les conditions morales de travail au sein des établissements de la santé publique sont placées sous le signe de l'irrespect, voire de la violence proprement dite. Le comportement des patients en quête de soins a, semble-t-il, négativement changé, laissant primer désormais la loi du plus fort, soit le peuple qui n'accepte plus de faire des concessions.

Supportant mal cette situation, certains médecins ont jugé bon de démissionner de leurs fonctions dans les hôpitaux et les CHU pour s'installer à leur propre compte ou encore intégrer les cliniques privées où ils bénéficieront de conditions de travail nettement meilleures. D'autres ont déposé des demandes de démissions pour des motifs personnels, familiaux ou autres. Pour le Dr. Laâmouri, médecin démissionnaire, sa décision est fondée, principalement, sur des motifs personnels.

Toutefois, il ne passe pas sous silence les conditions de travail de plus en plus pénibles dans le secteur public. «Après la révolution, les gens sont devenus très agressifs. Les patients exigent le principe de l'ici-maintenant et sollicitent des interventions immédiates, ne se souciant guère des contraintes. D'autant plus qu'avec les moyens qui manquent sensiblement aux établissements de la santé publique, les choses ne semblent point rassurantes», indique le médecin. Le Dr. Héla Mazlout, ophtalmologue, a déposé une demande de démission le 31 juillet 2012, et ce, pour des raisons familiales.

«J'ai passé huit ans à faire la navette entre Hammamet et l'Ariana. Aujourd'hui, pour des raisons familiales, j'ai besoin de m'installer dans ma ville natale et d'ouvrir un cabinet à mon propre compte», indique-t-elle. Elle ajoute que le droit à la démission relève d'une liberté individuelle et ne doit aucunement être rejeté. «La situation dans les établissements de la santé publique est devenue telle que les médecins ont perdu leur dignité et le droit au respect. Personnellement, j'ai perdu ma propre estime, ce qui m'empêche de continuer dans ce sens», renchérit-elle.

L'information concernant les 200 médecins démissionnaires est juste, à une différence près: si l'on se réfère aux chiffres fournis par le ministère de la Santé publique et relatifs aux demandes de démissions déposées et celles acceptées en 2012, et si l'on établit une comparaison entre ces mêmes chiffres et ceux relatifs aux années précédentes, l'on se rend compte qu'il ne s'agit aucunement d'un boom.

«Les demandes de démissions des médecins ne sont pas un événement anormal. Cette année, nous n'avons remarqué aucune évolution notable en matière de démissions des médecins. Chaque année, nous recevons plusieurs demandes pour des motifs différents, dont le projet d'intégration dans le secteur privé, les problèmes familiaux et le rapprochement des conjoints. Depuis la révolution, certains médecins supportant mal le comportement agressif des patients recourent à la démission comme solution ultime et salvatrice», explique M. Mondher Lounissi, chargé de mission auprès du ministre de la Santé publique.

Mesures sécuritaires au sein des hôpitaux

Les chiffres montrent, en effet, que les demandes de démissions pour l'année qui vient de s'écouler sont de l'ordre de 154 demandes dont 60 déposées par des médecins oeuvrant dans le sous-secteur sanitaire (dans les hôpitaux) et 94 relevant du sous-secteur hospitalo-universitaire. «En 2011, les demandes étaient autour de 160. Elles étaient à peu près de l'ordre de 170 en 2010», ajoute M. Lounissi.

Parmi ces demandes, 62 ont été acceptées, dont 58 relèvent du sous-secteur hospitalo-universitaire. Par ailleurs, les données fournies par le ministère de Tutelle montrent que le taux des démissions acceptées, et en comparaison avec le nombre des médecins, est situé, depuis trois ans, à 3%. «L'acceptation ou le rejet d'une demande de démission dépendent de certains critères, ainsi que de leurs impacts sur les impératifs du système de la santé publique», souligne le responsable.

Il fait remarquer, par ailleurs, que le nombre des agressions est estimé à 15 actes de violence, dont 13 agressions verbales, et deux agressions physiques. «Durant les sept derniers mois, nous avons constaté quatre actes de violence effectués sur le cadre médical à Bizerte, à Sfax, au Kef et à Kasserine. Les agresseurs ont été poursuivis en justice», ajoute-t-il. Il est à noter que, parallèlement à l'acceptation des 62 demandes de démissions, le ministère a recruté, au titre de 2012, quelque 974 médecins.

Le problème de la violence dans les établissements de la santé publique revient, essentiellement, au changement de comportement du citoyen-patient post-révolutionnaire. Le problème acquiert une ampleur considérable, poussant la partie concernée à intervenir en collaboration notamment avec le ministère de l'Intérieur afin de mettre en place une série de mesures et de dispositifs à même de garantir aux cadres médical et paramédical un minimum de sécurité.

Aussi, les ministères de la Santé publique et de l'Intérieur ont-il mis en place une commission chargée de l'aspect sécuritaire dans les établissements de la santé publique. D'autres commissions à caractère régional et local sont mises en oeuvre. Il est à noter que le ministère de la Santé publique est doté, désormais, d'une unité centrale de sécurité.

«Nous avons installé une ligne ouverte (hotline) entre la cellule de crise (chocroom) et la salle des opérations relevant du ministère de l'Intérieur. Nous avons également entamé la mise en place de caméras de surveillance dans les hôpitaux. D'un autre côté, nous avons concocté un programme de formation pour les agents de sécurité propre aux établissements de santé. Sans oublier l'apport des agents de police désormais présents en permanence dans les hôpitaux», renchérit M. Lounissi.

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