Mauritanie: Ne pas sous-estimer les besoins de la Mauritanie

Malgré les bonnes récoltes et la quantité de pâturages suffisante pour le bétail, les organisations d'aide humanitaire disent qu'il ne faut pas sous-estimer la vulnérabilité des Mauritaniens. Elles admettent en effet que les bailleurs de fonds et elles-mêmes avaient gravement sous-évalué l'ampleur de la crise de 2012 à cause de systèmes d'évaluations inadaptés et d'appels de fonds insuffisants.

« Nous avions sous-estimé l'ampleur de la crise - tous : la communauté internationale et l'ensemble de nos partenaires », a dit Alain Cordeil, directeur du Programme alimentaire mondial (PAM), lors d'un récent entretien téléphonique depuis la capitale, Nouakchott. « Nous reconnaissons et admettons cette erreur ».

En 2011, selon le PAM, la production agricole avait enregistré une baisse « incroyable » de 40 pour cent. « Cela n'avait jamais été observé par le passé », a dit M. Cordeil.

En avril 2012, le PAM était enfin prêt à effectuer une intervention de grande ampleur. En attendant, de nombreux habitants n'avaient reçu qu'une aide très limitée ou étaient restés livrés à eux-mêmes pendant près d'un an. « Ils étaient très vulnérables ». Le PAM admet être intervenu très tard.

Selon les perspectives du Réseau de systèmes d'alerte précoce contre la famine (FEWSNET) de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) pour la période de janvier à juin, grâce aux précipitations abondantes, la production de céréales cultivées sous pluie (riz, millet et sorgho) est 25 pour cent supérieure à la moyenne des cinq dernières années en Mauritanie. Les récoltes des cultures de décrue ne sont quant à elles pas encore terminées. Le prix des céréales importées - qui comblent 70 pour cent des besoins en céréales de la Mauritanie - est par ailleurs relativement stable.

Les organisations humanitaires présentes en Mauritanie ont cependant doublé le montant de leur appel de fonds par rapport à 2012 et demandent 180 millions de dollars pour 2013.

Cela s'explique principalement par le fait que l'estimation du nombre de personnes en situation d'insécurité alimentaire est passée de 700 000 début 2012 à 1,1 million, principalement à cause des vulnérabilités accumulées en 2012.

« En 2013, il ne sera pas question [d'une nouvelle] crise, mais des effets de la crise [de 2012] », a dit Sandrine Flament, directrice d'Action contre la faim (ACF - Espagne) en Mauritanie.

Selon les prévisions, quelque 72 000 Mauritaniens risquent de souffrir de malnutrition modérée ou sévère en 2013.

Des évaluations trop rares

Des évaluations sur la sécurité alimentaire et la nutrition sont réalisées deux fois par an dans toute la Mauritanie, généralement en décembre et en juin. Or, selon le PAM, bien des choses peuvent se passer en l'espace de six mois et des évaluations plus rapprochées sont nécessaires pour montrer l'évolution d'une crise.

L'évaluation de décembre 2011 sur la sécurité alimentaire estimait à 800 000 le nombre de personnes souffrant de la faim en Mauritanie. Ce chiffre est cependant monté en flèche pour atteindre 1,2 million en juin 2012 et, selon M. Cordeil, il aurait pu être encore plus élevé. L'évaluation des besoins pour 2013 est plus proche de ce dernier chiffre.

« Nous étions aveugles. Pendant six mois, vous ne pouvez pas voir d'évolution. »

Les évaluations de la sécurité alimentaire coûtent cher : 90 000 dollars chacune. Les enquêtes nutritionnelles suivant la méthodologie SMART coûtent quant à elles 150 000 dollars. « Nous n'avons pas les moyens d'en réaliser davantage », a dit M. Cordeil.

Les organisations humanitaires commencent cependant à adopter quelques changements. Le PAM envisage de mettre sur pied une unité de surveillance en collaboration avec le Commissariat à la sécurité alimentaire (CSA) du gouvernement. Des points d'observation seraient installés dans les régions les plus vulnérables où le CSA réaliserait chaque mois des enquêtes à domicile limitées et ciblées afin de donner un aperçu des principales évolutions.

ACF milite également pour la mise en place de meilleures évaluations dans certaines régions. L'organisation préconise des analyses hebdomadaires de la situation des marchés et de l'état nutritionnel de la population. Elle réalise en ce moment un programme pilote visant à rassembler de meilleures données sur la malnutrition pouvant être envoyées par SMS afin de suivre la situation en temps réel.

« Problème d'image »

Les travailleurs humanitaires interrogés par IRIN ont dit qu'ils espéraient que de meilleures informations leur permettraient de mieux convaincre les bailleurs de fonds. La population relativement faible du pays constitue également un « problème d'image ». « Les bailleurs de fonds préfèrent donner un dollar au Burkina, dont la population est trois à quatre fois plus élevée que celle de la Mauritanie », a dit M. Cordeil (le Burkina Faso compte environ 17 millions d'habitants, contre 3,3 millions pour la Mauritanie).

Les résultats relativement peu élevés des évaluations (en Mauritanie, le nombre d'habitants en situation d'insécurité alimentaire était estimé à 700 000 avant que ce chiffre ne grimpe en flèche, alors qu'ils étaient 6,4 millions au Niger et 4,6 millions au Mali) incitent souvent les organisations d'aide humanitaire à se censurer d'une certaine manière et à limiter le montant de leurs appels de fonds. « Il existe une barrière psychologique qui empêche les gens de demander trop, alors on se dit que l'on va essayer de faire ce que l'on peut avec le peu que l'on a », a expliqué M. Cordeil.

Selon les prévisions de FEWSNET, de nombreux agriculteurs fortement endettés vont pouvoir réduire leur dette cette année et éventuellement reconstituer les réserves de céréales de leurs villages. Toutefois, le réseau prévoit également une baisse de l'aide humanitaire en 2013, alors qu'elle était pourtant vitale pour de nombreuses personnes en 2012. Certains habitants, notamment la minorité qui n'a pas eu de bonnes récoltes cette année, risquent ainsi de se trouver en situation de grande vulnérabilité.

En décembre 2012, IRIN a interviewé des agriculteurs dont les récoltes avaient été anéanties par des inondations lorsque les digues qui les protégeaient avaient cédé. Selon FEWSNET, les sauterelles et les oiseaux ont par ailleurs dévoré les semences de certains paysans. Les éleveurs risquent en outre de rencontrer des difficultés pour accéder aux pâturages, car une grande partie de la frontière avec le Mali sera probablement plus ou moins inaccessible en raison de la crise qui secoue ce pays.

L'appel de fonds de 2013 pour le Sahel souligne l'importance de la résilience et de la nécessité de répondre aux causes sous-jacentes de la faim et de la pauvreté. Or, selon ACF et le PAM, si 2013 promet d'être une meilleure année que 2012, la vulnérabilité chronique à laquelle sont confrontés les agriculteurs et les éleveurs à peu à voir avec la résilience, dans un contexte où la priorité a jusqu'alors été donnée à des solutions d'urgence à court terme.

« Ils parlent de résilience », a dit M. Cordeil, « alors qu'ici, la population meurt. »

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