La Tribune (Algiers)

11 Février 2013

Tunisie: Le pays face à ses réalités politiques et économiques

La liquidation de Chokri Belaïd a produit l'effet inverse de celui attendu par les commanditaires de cet assassinat politique.

Après la symbolique de résistance du martyre de Bouâzizi en décembre 2010, le martyre de Chokri Belaïd a doté les Tunisiens d'un symbole politique et programmatique qui semble réussir à transcender les clivages partisans et idéologiques et favoriser la constitution d'un front unique contre un état de fait et pour un idéal commun de toute l'opposition et de la majorité des Tunisiens.

Avec ses 37% de sièges à l'Assemblée nationale constituante, Ennahda fait fi de la réalité socio-politique du pays et s'en tient aux résultats des urnes qui peuvent changer à tout moment.

Deux partis séculiers, le PCR du président Merzougui et Ettakatol ont donné la possibilité à Ennahda de gouverner au nom d'une alliance, en apparence contre nature.

La pression de la rue et la mise à l'index d'Ennahda comme responsable du blocage politique, de la violence et des assassinats politiques, ont provoqué une crise non seulement au sein d'Ennahda mais aussi au sein de la troïka au pouvoir.

Face à l'échec de la constitution d'un gouvernement d'union national ouvert sur toute la classe politique, le Premier ministre d'obédience islamiste dite modérée, a décidé de façon unilatérale de mette en place un gouvernement apolitique de technocrates devant gérer les affaires courantes jusqu'aux prochaines élections législatives, prévues initialement en juin prochain et dont la tenue dépend en faite de l'adoption de la nouvelle constitution par l'ANC.

Se sentant doublée, Ennahda a émis son veto faisant de Hamadi Jebali un rebelle qui échappe au contrôle de l'ANC, celle-là même qui lui avait accordé tous les pouvoirs de Premier ministre. Juridiquement Hamadi Jebali est dans son droit de colorer son gouvernement à sa guise.

Politiquement, son entêtement fait la part belle à l'opposition qui boycott l'ANC qui devient caduque et à la rue qui attend l'éclatement de la Troïka. Cette alternative risque de se concrétiser d'autant plus que le Parti du congrès pour la république (CPR), partenaire de la coalition au pouvoir a décidé de retirer ses ministres du gouvernement.

En effet, le CPR dirigé par le président de la République Moncef Marzouki, a décidé, à l'issue de ses réunions, de se retirer du gouvernement car le mouvement Ennahdha au pouvoir a maintenu sa position en refusant de céder les portefeuilles des ministères de la Justice et des Affaires étrangères.

Le parti avait demandé également la formation d'une commission représentative des partis de la coalition au sein de la présidence tunisienne, pour effectuer des concertations concernant les décisions politiques et économiques ainsi que les désignations aux hauts postes.

Mais pour les observateurs, ce retrait est plutôt motivé par la décision prise par le chef du gouvernement provisoire, Hamadi Jebali, de former un gouvernement de technocrates pour diriger les affaires du pays en attendant les prochaines échéances électorales.

Cependant, le mouvement islamiste Ennahda, qui dirige la troïka au pouvoir, a rejeté la décision du chef du gouvernement estimant que le pays a besoin d'un gouvernement politique d'entente devant être constitué sur la base des élections du 23 octobre 2011 qui ont mené à la formation de la troïka au pouvoir (Ennahda, le Congrès et Ettakattol).

Redoutant l'isolement après avoir été vilipendée par les grandioses manifestations lors des obsèques de Chokri Belaïd, vendredi dernier, Ennahda a tenté vainement d'occuper la rue pour faire, d'une part, une démonstration de force et, d'autre part, pour discréditer le Premier ministre, dont l'attitude à l'égard de son parti en fait de facto un transfuge.

Des milliers de sympathisants de ce parti islamiste sont descendus samedi dernier dans les rues pour manifester «leur soutien au pouvoir légitime» en scandant des slogans favorables à l'assemblée constituante, légitime à leurs yeux, et soutenant leur parti dans la gestion du gouvernement.

Ces manifestants ont estimé que les propositions visant la dissolution de l'Assemblée nationale constituante avaient pour «objectif» de créer un climat de «carence politique» de nature à plonger le pays dans l'anarchie.

Pour les observateurs politiques, M. Hamadi Jebali, en prenant la décision de désigner un gouvernement de technocrates, appelait à l'aide de «compétences apolitiques et de représentants de la société civile, et partant, de se libérer des contraintes dont il fait l'objet de la part des éléments durs du parti islamiste Ennahda à qui il appartient».

C'est pourquoi Hamadi Jebali a proposé un gouvernement «politiquement impartial» chargé uniquement de gérer les affaires de l'Etat, en prévision des prochaines élections présidentielles et législatives, après l'élaboration de la nouvelle constitution dont dépendront toutes les échéances.

Parallèlement, il a menacé de démissionner au cas où ses efforts échoueraient dans la formation d'un nouveau gouvernement, ou que celui-ci n'aurait pas obtenu la confiance requise, facteur qui pourrait encore aggraver davantage la tension, estiment encore les observateurs.

Et après...

La crise politique en Tunisie est une crise d'alternative globale exacerbée par les fantasmes d'Ennahda et les agendas extérieurs qui veulent faire de la Tunisie un laboratoire de recettes concoctées par des officines étrangères. Quel est le chef des Frères musulmans qui n'ait pas séjourné à Doha ?

Depuis quelques temps, le Qatar est devenu la Mecque des islamistes candidats au pouvoir y compris Ansar Eddine financé par les pétrodollars. Ennahda n'a pas échappé à la règle. Qatar use et abuse de son statut d'allié des Etats-Unis et de sa manne financière pour déstabiliser des pays.

Jouant à l'apprenti démocrate, le Qatar ressemble à la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf. Selon certaines indiscrétions rapportées par le quotidien arabophone El Fadjr, la crise qui mine Ennahda serait due à un accord secret entre le Qatar et Ghannouchi devant permettre à ce dernier de gagner les prochaines législatives et de remporter les présidentielles.

C'est ce qui explique l'attachement d'Ennahda au régime parlementaire qui légifère conformément aux desideratas d'Ennahda et qui élit le président de la République. Selon le même accord, Ennahda une fois installée au pouvoir, devra permettre au Qatar de faire main basse sur le Maghreb.

Les velléités de la chaîne qatari El djazira semblent confirmer ces plans et le financement d'Ansar Eddine et du Mujao au Sahel s'inscrit dans cette stratégie. En Libye, le Qatar a été plus offensif et a financé les islamistes avec la France dans le but de se partager des gisements de gaz dont la Libye est riche.

Un accord a même été conclu entre la France et le Qatar à ce sujet mais qui n'a pas abouti en raison du comportement du Qatar dans le Sahel.

Manifestement, une partie de la direction d'Ennahda, dont Hamadi Jebali, s'oppose à ce plan machiavélique et a commencé à remettre en cause le pouvoir de Ghannouchi qui va au-delà du simple jeu politique.

La stabilité de la Tunisie dépend en grande partie de la stabilité du Maghreb et essentiellement de l'Algérie et de la Libye. Si au-delà de ses frontières sud-est, la situation est inquiétante, la Tunisie ne tient pas à ce que les choses se détériorent à ses frontières ouest.

Mieux encore, la Tunisie compte sur la stabilité de l'Algérie pour l'aider, du moins sur les plans économique et sécuritaire, pour dépasser la crise multidimensionnelle qu'elle vit depuis deux ans. En effet, l'autre facette de la crise tunisienne qu'Ennahda évite d'aborder, c'est la dimension socioéconomique qui alimente la colère de la rue.

Si Ennahda détourne son regard des problèmes sociaux et économiques des Tunisiens c'est parce qu'elle n'a pas de réponse.

Le tourisme qui est la source principale du pays, est dans une situation désastreuse aggravant un contexte vicié par les ambitions politiciennes partisanes et personnelles.

Ne disposant pas d'une vision claire ni d'un programme économique viable, Ennahda fait de la diversion et temporise le temps de se tailler une constitution sur mesure et accaparer le pouvoir administratif pour s'assurer une victoire aux prochaines législatives et présidentielles.

Le véritable enjeu de la crise tunisienne est le volet économique. Si les régions côtières de la Tunisie subissent de plein fouet la crise du secteur du tourisme, le pays profond voit ses difficultés sociales et économiques s'aggraver.

Selon le rapport publié fin 2012 par Ernst&Young, le mental des chefs d'entreprise tunisiens est au plus bas. 80% d'entre eux trouvent la situation économique mauvaise, et plus de la moitié pense qu'elle va continuer à se détériorer en 2013.

«L'espoir soulevé par la Révolution était formidable, à l'époque les entrepreneurs s'attendaient à un retour à la normale dans les deux ans», explique Boutheina Guidara, senior manager chez Ernst&Young.

«Aujourd'hui, ils ne voient pas d'amélioration avant cinq ans.» Pour ces opérateurs économiques, la situation politique est responsable du pourrissement économique.

«La situation politique ne suscitait pas d'appréhension en 2011, maintenant : oui», poursuit BoutheinaGuidara. En 2012, 75% des entrepreneurs interrogés estiment qu'elle aura un impact sur la situation économique, et la placent même dans leurs priorités avant la situation sociale (57%).

La véritable bombe en Tunisie est sociale et risque d'exploser, comme en 2010, dans le pays profond. Les laissés pour compte du régime Ben Ali constituent la majorité du peuple qui occupe l'intérieur du pays. La plupart de ces régions affichent des taux de chômage allant de 20% (Siliana) à 50% (Tataouine).

Ce qui aggrave la situation c'est l'attitude des entrepreneurs tunisiens, dont près de «65% ne souhaitent pas investir dans ces régions de l'intérieur, constate Boutheina Guidara pour Ernst&Young, c'est une différence notable par rapport à 2011.»

C'est sur ce volet qu'Ennahda va perdre la bataille politique si l'opposition construit un discours économique et élabore un programme commun axé sur la problématique sociale.

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