La Presse (Tunis)

12 Février 2013

Tunisie: Hier à l'ANC - la transition en panne

Les députés démocrates ont confirmé hier leur décision de suspendre leur participation à l'ANC aussi bien aux plénières qu'aux commissions. Exception faite de la commission de tri de l'Isie. On pensait avoir de la visibilité en ce début de semaine, mais c'est l'inverse qui s'est produit, le pays s'enfonce dans le brouillard.

La grande dame Besma, veuve de Chokri Belaïd, était hier devant l'ANC à partir de midi, drapée de sa dignité et de l'étendard rouge et blanc. Elle est venue acclamer le départ du gouvernement «qui a échoué» et une prise de conscience du peuple tunisien. Les traits tirés, la voix éteinte, l'avocate Besma Khalfaoui n'en paraît pas moins une femme forte et battante qui ne compte pas lâcher prise, qui a des positions claires et sait, visiblement, les défendre. Elle a promis de venir tous les jours devant l'ANC en ajoutant chaque jour une heure de plus à son sit-in, qui a réuni hier un millier de personnes de tous les âges, qui ont scandé à tue-tête des slogans hostiles au parti Ennahdha notamment. Mme Belaïd déclare exclusivement à La Presse que les Tunisiens doivent se défendre et s'unir. «Levons-nous, a-t-elle lancé, les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux». Pour ajouter qu'elle joue ce rôle politique parce que le gouvernement n'entend pas et ne voit pas. A la question posée sur les réactions de l'opposition, Mme Belaïd trouve qu'elle est en train de jouer son rôle et qu'elle lui fait confiance, «même si cela traîne un peu, ils finiront par trouver la bonne décision». Le chef du gouvernement doit prendre ses responsabilités, a-t-elle ajouté, tenace, avant de conclure: «Quitte à y passer la nuit, je ferai entendre ma voix».

La réunion de l'opposition entre décisions et tergiversations

Pendant ce temps se tient à l'ANC une réunion des députés de l'opposition. Les 58 constituants qui ont répondu à l'appel, représentent les partis de l'opposition et quelques indépendants. Cette réunion prévue depuis la fin de la semaine dernière a eu à traiter de deux points à l'ordre du jour : prendre position par rapport à la participation ou au boycott des travaux de l'ANC, et soutenir ou non l'initiative du chef du gouvernement pour former un cabinet restreint de technocrates.

Cette réunion houleuse, selon quelques indiscrétions, qui s'est tenue à huis clos dans la salle N°5 du premier étage du Bardo, a été un moment interrompue. Les hommes et les femmes de l'opposition sont allés par petits groupes, formant une foule compacte pour rejoindre la veuve, devenue icône, pour lui exprimer leur solidarité. Les assises de l'opposition se sont poursuivies juste après, parallèlement à une plénière convoquée in extremis par le président de l'ANC, pour débattre d'un projet de loi sur les télécommunications.

La présidente de la réunion de l'opposition, Selma Baccar déclare à notre journal, à la sortie, que les députés de son camp, communément appelés les démocrates, sont tombés d'accord pour réclamer au président de l'ANC, via les présidents des groupes parlementaires, de consacrer tout le temps de l'Assemblée à la rédaction de la constitution. «Quant à l'initiative du chef du gouvernement, nous a-t-elle encore précisé, nous la soutenons dans l'absolu, mais les députés doivent se concerter avec leurs partis respectifs. La liste des noms pressentis devant être connue et débattue, selon certains, au préalable».

La transition démocratique signifie trois choses essentiellement: rédiger la constitution, mettre en place les instances régulatrices, médias, justice et élections, et arrêter une feuille de route, entre autres pour les élections. Or ces trois moteurs de la démocratie sont désespérément en panne. La crise politique a débordé sur les institutions et paralyse désormais l'ANC, la rédaction de la constitution et le fonctionnement de l'exécutif. Le pays est dans l'incertitude. On s'achemine, sauf coup de théâtre, vers un blocage qui risque de durer. Ce serait les prémices qui incitent à tout faire pour éviter les scénarios tragiques. Bien qu'avant-hier tard dans la soirée, le chef du gouvernement ait posté sur sa page officielle cette profession de foi très touchante vu les circonstances : «C'est toi que j'ai choisi mon pays», que l'on peut interpréter de différentes manières. La question est : parviendra-t-il à faire entendre raison aux siens ?

Témoignages

A la sortie de la réunion de l'opposition, nous avons recueilli à chaud les déclarations de deux députées femmes remarquées par leurs prises de positon et interventions dans l'hémicycle. Karima Souid, dissidente d'Ettakatol, désormais indépendante, et Selma Baccar, célèbre députée du parti El Massar.

Karima Souid : «La seule issue à la crise que nous traversons, c'est ce gouvernement de compétences»

Il est important de recentrer aujourd'hui le rôle du député et exiger du président de l'ANC qu'il arrête une feuille de route bien claire. D'un autre côté, et pour ma part, j'appuie effectivement l'initiative du chef du gouvernement, à une seule condition : que les compétences soient nouvelles. Abderrazak Kilani, par exemple, ministre chargé des Relations entre l'Assemblée et le gouvernement, s'il est écarté de ce poste ne doit pas être placé ailleurs. Il ne faut garder que la Défense, à mon avis. Ce que j'espère aussi c'est que l'article 17 de l'organisation provisoire des pouvoirs publics autorise le chef du gouvernement de ne pas passer par l'ANC mais le risque vient du fait que probablement le CPR et Ennahdha peuvent le bloquer par une motion de censure. Ils prendront leurs responsabilités, dans ce cas, vis-à-vis de l'histoire et du peuple tunisien. Parce qu'en ce moment, la seule issue à la crise que nous traversons, c'est ce gouvernement de compétences pour qu'il n'y ait plus de décisions partisanes. Et écarter cette Troïka qui a démontré son échec dans la gestion du pays, et à réaliser les objectifs de la révolution. L'ANC se doit de rédiger une constitution au plus vite, ce pour quoi elle a été élue, et mettre les instances en place. Sinon ce serait dramatique.

Selma Baccar : «Les slogans réclament la légitimité de ce peuple qui est au-dessus de celle des urnes»

La situation du pays est préoccupante. Cela fait une semaine que le martyr Belaïd est parti, et nous avons décidé de suspendre nos activités à l'ANC. Nous attendons une position claire du gouvernement, mais également du président de l'ANC de préciser les modalités du travail, nous ne pouvons plus continuer à supporter ce manque d'organisation. Maintenant le président de l'ANC décide de convoquer une plénière et arrête l'ordre du jour sans même consulter son bureau. Ils nous ramènent quelques projets de loi bricolés dans la précipitation pour donner l'impression que soi disant l'Assemblée continue de tourner. Alors que le problème actuel, c'est l'assassinat de Chokri Belaïd. D'un autre côté, ironie du sort, c'est nous qui soutenons l'initiative de Hamadi Jebali, et Ennahdha s'y oppose. Pour une fois que l'un d'entre eux fait prévaloir les intérêts suprêmes de la nation, son parti ne le soutient pas. A l'ANC, s'ils pensent contourner la présence de l'opposition, qu'ils osent. Ils sont en train de creuser leur tombe par cette obstination et ce manque de réalisme, cette incapacité de voir et réaliser que le pays est en péril. Ils doivent placer les intérêts de ce pays au-dessus de tout, de leurs intérêts personnels et partisans. Le peuple que je connais, c'est un million quatre cent mille Tunisiens qui sont venus assister aux funérailles et avec qui j'ai marché pendant quatre heures. Leurs slogans réclament la légitimité de ce peuple qui est au-dessus de celle des urnes. Les gens que j'ai rencontrés regrettent d'avoir voté Ennahdha et le disent ouvertement.

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