Le Pays (Ouagadougou)

Mali: Investiture du capitaine Sanogo - A quoi rime cet arrangement ?

Le rôle qui incombe désormais au capitaine Amadou Haya Sanogo est très important. D'après le président Dioncounda Traoré lui-même, la nomination n'a rien de politique. En tout cas, le capitaine Sanogo a été officiellement investi mercredi dernier à Bamako, à la tête du Comité de réforme militaire par le chef de l'Etat par intérim du Mali.

Une cérémonie très protocolaire, qui fait couler beaucoup d'encre sous les ponts, d'autant qu'elle a eu pour cadre le palais de la présidence.

Cette nouvelle fonction permettra probablement au capitaine de Kati de coiffer des officiers supérieurs. Alors, ne finira-t-on pas par lui attribuer de nouveaux galons ?

La chose ne surprendra personne, la pratique étant devenue banale dans les armées africaines ! Depuis des décennies, on a fait des putschs des escalators pour parvenir à de telles fins, et même au-delà.

Quel véritable scénario se profile à Bamako ? La question se pose d'autant que le chef de l'Etat par intérim et le jeune officier n'ont pas tari d'éloges l'un envers l'autre.

Curieux tout de même, ce jeu de compliments entre Traoré et Sanogo : un chef d'Etat intérimaire qui, après avoir été molesté, avait à plusieurs reprises été rejeté avant d'être imposé par la communauté internationale ; et un officier putschiste qui a toujours donné le sentiment d'être un instrument aux mains d'acteurs politiques ambitieux !

Cela relève d'un sadomasochisme bien dosé ! Surtout que l'opinion n'a pas été suffisamment briefée quant aux résultats des pourparlers entre « Bérets verts » et « Bérets rouges » de l'armée malienne.

En investissant le jeune capitaine dans ses nouvelles prérogatives, le président Dioncounda Traoré s'est justifié en le qualifiant de formateur compétent qui saura réformer l'armée nationale comme il convient !

De quoi être perplexe quand on sait que le Mali traverse une des plus graves crises de son histoire, que le pays s'enlise dans une guerre larvée, et que l'armée nationale dispose de nombreux officiers supérieurs peut-être même plus outillés que l'intéressé. Sans doute l'analyse du rapport des forces a-t-elle conduit Dioncounda Traoré et ses proches à faire contre mauvaise fortune bon coeur ?

Auquel cas, l'on peut se demander jusqu'à quand ils vont endurer la présence du jeune capitaine dans les hautes sphères du commandement militaire.

Cette investiture, auréolée de promesses, n'est selon toute vraisemblance que poudre aux yeux. Parfaitement inconnu il y a quelque temps, le soldat Sanogo a suffisamment montré ce dont il est capable. Maintenant qu'il va disposer d'atouts considérables, que va-t-il en faire ?

Il va sûrement se calmer un temps, et faire attention. Mais, ne finira-t-il pas par utiliser l'armée à son profit ? Peut-on vraiment lui faire confiance après tout ce qui s'est passé ?

En tout cas, des doutes subsistent. Si les choses se déroulent comme il l'espère, le capitaine Sanogo fera-t-il prévaloir ses états de service pour négocier une éventuelle candidature au prochain scrutin présidentiel ? Si la chose ne se confirme pas dans l'immédiat, qu'en sera-t-il demain, lorsque le Mali se réveillera de son égarement ?

Car, il ne faut pas l'oublier : l'ex-junte dirigée par le capitaine Sanogo avait justifié son irruption sur la scène politique malienne par la mal gouvernance ayant caractérisé, selon elle, le régime du général Amadou Toumani Touré (ATT).

C'est dire que beaucoup de choses sont demeurées en travers de la gorge. Et ce serait une erreur de croire que les anciens mutins de Kati et de Bamako resteront les bras croisés. Une illusion, tant qu'ils seront convaincus que la classe politique est truffée de véreux, et que l'affairisme et la corruption rampante ont le dessus sur les intérêts du peuple malien.

Après avoir goûté aux premiers délices de la politique, Sanogo restera-t-il vraiment indifférent face à la renaissance de la vie politique et démocratique dans son pays ? Sur ce plan, l'expérience du passé instruit, tant à Bamako que dans les autres capitales africaines. Les attraits, mais aussi les tourments de la vie politique, pèseront sur les décisions futures de Sanogo.

Un véritable syndrome de Sisyphe nous semble guetter Sanogo. Longtemps encore sans doute, l'homme, adulé par certains éléments de l'armée, aura du mal à digérer son passage si bref à la tête de l'Etat. Ce n'est pas de sitôt que lui et ses partisans oublieront le putsch manqué de mars 2012.

Avec son rejet des coups d'Etat, la nouvelle Afrique leur avait enlevé le fromage de la bouche. Reste que sur le continent, la vie politique est pleine d'intrigues.

Le poste de Sanogo avait été annoncé au retour de Dioncounda Traoré de Paris où il était sous traitement après avoir été sérieusement molesté par les sbires des putschistes. L'homme est donc revenu au devant de la scène. Dans ces périodes de turbulence, comment qualifier donc ce qui passe pour un « gentlemen's agreement » ?

Le président Dioncounda Traoré se défend d'avoir implicitement organisé le retour aux affaires des putschistes, et même d'avoir fait la part trop belle au capitaine.

Certes, le chef de l'Etat par intérim a des problèmes de sécurité. Mais, le chef des prétoriens a lui aussi ses arrières à assurer. Dans tous les cas, une décantation a certainement paru nécessaire.

Toujours est-il que l'opinion demeure perplexe. En quoi le capitaine Sanogo constitue-t-il une référence dans une armée à restructurer ? Quels hauts faits de guerre et quelles réelles expériences pour insuffler du nouveau dans les rangs de l'armée républicaine à bâtir ?

Vient-il pour formater l'armée à son image, ou former comme il se doit des hommes susceptibles de jouer le rôle qui leur revient dans un Etat de droit démocratique, un Mali à reconstruire dans un cadre républicain et laïc ?

Assurément, le chef de l'ex-junte ne mérite pas la place qu'il occupe présentement, au regard de ses états de service. Il est loin d'être l'homme honnête et loyal dont on est en droit d'attendre pour une aussi importante mission.

A lui de montrer sur le terrain qu'il est bien l'officier intègre et capable de gérer la situation difficile dans laquelle se trouve actuellement l'armée malienne, comme il se présente lui-même.

En attendant, chacun devra désormais jouer son rôle : la politique aux acteurs politiques, et l'armée aux militaires. Mais le capitaine Sanogo, lui, pourra-t-il effectivement laisser les acteurs politiques jouer leur rôle ?

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