La Tribune (Algiers)

15 Février 2013

Mali: Après «la promenade» des premiers jours de l'invasion, les armées française et maliennes face aux terroristes dans les villes

Les groupes terroristes sont passés à l'action. Après avoir laissé les troupes françaises et maliennes avancer, le Mujao, Ansar Eddine et Aqmi dont une partie s'est retranchée dans les villes, ont commencé à mettre en oeuvre leur stratégie de guérilla urbaine, d'attentats à l'explosif et d'attentats kamikazes.

Cette évolution, prévisible, fait craindre le pire, notamment pour les troupes africaines au sol qui n'ont pas d'expérience dans la lutte antiterroriste et ne connaissent pas les techniques de guérilla. A Gao, la plus importante métropole du nord du Mali, la situation est complexe. Les jihadistes ont manifestement fait croire aux troupes françaises qu'ils ont fui les villes d'où la propagande de l'état major français qui n'a cessé de faire circuler cette information. Les montagnes et canions d'Ifoghas abritent depuis longtemps le quartier général des différents groupes terroristes, notamment Aqmi et le Mujao. Les otages peuvent y être retenus et seront utilisés comme bouclier humain en cas d'attaques aériennes.

A ce propos, l'armée française a affirmé à Paris qu'elle se trouvait «dans une phase de sécurisation» des zones où elle est présente dans le nord du Mali, en particulier dans l'extrême Nord-Est, vers Tessalit, près de la frontière algérienne, où elle recueille également des renseignements. C'est dans cette région du massif des Ifoghas qu'ont trouvé refuge une partie des chefs et combattants jihadistes. La traque des groupes terroristes dans l'extrême nord du Mali, vise essentiellement à s'assurer de la présence des otages français dans la région. Dans les villes du Nord, les armées française et africaines sont toujours sur le qui vive d'autant plus que les éléments terroristes se sont mêlés aux populations et sont difficilement repérables. C'est un véritable travail de police qui s'impose en pareilles situations.

Manifestement, cette alternative n'a pas été prise en compte dès le départ. Les exactions que commettent les éléments de l'armée malienne contre les populations touareg, arabes et peuls, ne facilitent pas la traque des terroristes. Ces expéditions punitives

rapportées par les journalistes, le HCR et HRW, n'ont qu'un seul objectif : pousser le Mnla et les populations à réagir violemment afin de légitimer leur répression en impliquant les forces armées étrangères présentes dans le nord du Mali. Ainsi, Bamako aura réglé le problème des Touareg par les armes et éviter les négociations politiques auxquelles appelle la communauté internationale. A ce propos, le secrétaire d'Etat américain, M. John Kerry, a appelé jeudi dernier les autorités maliennes à des négociations avec les groupes du nord du Mali qui se dissocient du terrorisme. «Nous exhortons le gouvernement (malien) à poursuivre le processus de transition politique vers des élections et à intensifier les négociations avec les groupes non-extrémistes dans le nord malien», a-t-il déclaré devant la presse à l'occasion de sa rencontre avec le Secrétaire général de l'ONU, M. Ban Ki-moon, au département d'Etat. S'exprimant également sur la crise malienne, le chef de l'ONU a affirmé, pour sa part, que les acteurs régionaux et internationaux avaient soutenu l'action militaire française et malienne. Il a ajouté qu'il appréciait «le soutien du gouvernement américain à cette opération et son engagement continu en faveur de la paix et de la stabilité au Mali». L'ONU, a-t-il poursuivi, travaille en étroite collaboration avec les partenaires clés, dont l'Union africaine et la Cédéao, pour «une solution pacifique qui rétablit l'ordre constitutionnel, répond aux véritables revendications, promeut la réconciliation, et assure l'intégrité territoriale du pays».

Vraisemblablement, les autorités de Bamako refusent d'engager en urgence des négociations avec les représentants des populations du nord du Mali. Le pouvoir central malien profite de ce soutien international pour en finir avec les revendications politiques des populations du Nord et avec la rébellion touarègue. Ce calcul risque de coûter cher au Mali. Pourtant, et au-delà de la légitimité des revendications socioéconomiques et politiques des différentes ethnies vivant dans le Nord, au plan tactique, l'ouverture de négociations avec les représentants des populations, pourrait accélérer la décantation et un retournement de situation de nature à isoler les groupes terroristes retranchés dans les villes.

Risque d'enlisement

L'entêtement de Bamako va jusqu'à l'arrestation de responsables du Mnla, qui est pourtant disposé à offrir son expertise dans la guérilla et dans la connaissance du terrain, tant topographique que sociologique, aux armées française et africaine.

L'armée malienne a confirmé l'arrestation d'Abdoulkarim Ag Matafa, un cadre du Mnla, le Mouvement national de libération de l'Azawad et de trois autres membres qui l'accompagnaient. Depuis leur interpellation, les quatre hommes sont retenus à Ménaka, ville qui était aux mains du Mnla depuis le 5 février et a été reprise par l'armée malienne au cours du week-end. Ils pourraient ensuite être menés à Gao, avant d'être transférés vers Bamako. Aucun de ces quatre éléments du Mnla n'apparaît dans les mandats d'arrêts émis par Bamako il y a quelques jours.

«Les autorités politiques et judiciaires décideront de leur sort», lorsqu'ils auront atteint la capitale malienne, affirme un porte-parole de l'armée malienne. Ce dernier assure également que la France n'est pour rien dans ces arrestations. «Ces hommes ont été arrêtés par l'armée malienne, sans coordination avec l'armée française», insiste-t-il. Ce sont des soldats dirigés par le colonel Ag Gamou, un Touareg loyal aux forces nationales, qui ont pris cette initiative, apparemment sans en avertir Bamako.

Dans un premier communiqué, le Mnla désignait la France comme «entièrement responsable de cette situation», avant de faire marche arrière et de «suspendre» ce communiqué, «en attendant une totale clarification». Du côté de l'armée française, la seule réponse sur cette affaire est : «pas de commentaire». Ces arrestations et l'imbroglio qu'elles occasionnent risquent en tout cas de laisser des traces dans les «relations fonctionnelles» que le ministre français de la Défense, Jean-Yves le Drian, assurait jusqu'ici avoir avec le Mnla. Un médiateur français tenterait actuellement de trouver une solution à cet imbroglio. Une solution acceptable à la fois pour le Mali et pour le Mnla. La France qui a précipité la guerre au Mali est la première responsable moralement et politiquement de l'attitude des autorité maliennes à l'égard des populations du Nord. Le risque d'enlisement est réel et la guerre pourrait durer plus longtemps que prévue si la traque des terroristes n'est pas accompagnée par une dynamique politique et de réconciliation entre le nord et le sud du Mali. Redoutant cette perspective, des associations anticolonialistes, réunies à Paris, ont affirmé jeudi dernier que les conséquences de l'intervention militaire française au Mali sont «dévastatrices» et que l'opération Serval, lancée le 11 janvier 2013, est désormais annoncée pour une durée indéterminée et risque de laisser place à des comportements de revanche violents contre la population du nord du pays.

«Avec un objectif politique aussi flou et malléable que «la lutte contre le terrorisme», une telle guerre peut être sans fin», ont prévenu le Collectif Sortir du Colonialisme, Survie et l'Association française de soutien aux peuples d'Afrique (Afaspa), lors d'un forum-débat sur le Mali, pays en conflit depuis l'autoproclamation de l'indépendance de sa partie Nord par des groupes islamistes armés et des Touareg.

Dans une déclaration commune lue par Patrick Farbiaz, du Collectif Sortir du Colonialisme, ces associations estiment que le remède (intervention) est, à terme, «pire que le mal», prévenant que cette logique de guerre risque même de «déstabiliser le Sahel tout entier, par la dissémination des groupes armés et la présence de troupes étrangères offrant le prétexte idéal à de nouvelles prises d'otages et à la mobilisation de nouveaux djihadistes, parmi la population locale ou en provenance d'autres régions du monde». Selon elles, la «rhétorique belliciste» de la guerre contre le terrorisme «renforce le djihadisme et l'idéologie de la guerre de civilisation, sans rien résoudre sur le terrain». Ces associations en voulaient pour preuve les exemples tunisien et libyen où, estiment-t-elles, cette rhétorique est d'autant plus dangereuse qu'elle y favorise le renforcement des courants djihadistes.

Les signataires de la Déclaration s'interrogent, par ailleurs, sur la base de quel mandat cette guerre a-t-elle été déclenchée, estimant que l'intervention française a été décidée «dans l'ombre», sans consultation préalable du Parlement et «ne s'inscrit pas dans le cadre des résolutions de l'ONU», contrairement à ce que veut faire croire le gouvernement français. Pour Augusta Epanya, de l'Union des populations du Cameroun, la France est «largement complice» de l'état dans lequel se trouvent nombre de pays africains dont le Mali, et du maintien de certains régimes dictatoriaux. «En aucun cas un peuple africain sera libéré par l'ancienne force coloniale. Le défi aujourd'hui est de peser de tout notre poids pour l'ébauche d'un véritable processus démocratique au Mali», a-t-elle affirmé.

Le vice-président de l'Association Survie, Mathieu Lopez, a relevé, de son côté, que l'armée française «n'est jamais partie de l'Afrique» et que l'intervention française au Mali s'inscrit dans la «continuité de la colonisation» et une logique de «légitimation de certaines dictatures» dans le continent. Selon Jean-Claude Rabeherifara de l'Afaspa, l'intervention militaire au Mali tendait à «réhabiliter l'image française après l'échec en Côte-d'Ivoire» et non la recherche d'une solution «politique et souveraine» au peuple malien. Les intervenants ont fait remarquer enfin que l'intervention militaire franco-britannique en Libye dont les conséquences furent la dissémination d'armes dans la région et le reflux au Mali de milliers de mercenaires, a engendré le «chaos et l'occupation du nord du Mali par les groupes armés», affirmant qu'une solution militaire, a fortiori, une intervention militaire étrangère, «ne résout aucun de ces problèmes, bien au contraire».

RSF dénonce les difficultés rencontrées par la presse pour couvrir le conflit armé

Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé mardi dernier les difficultés rencontrées par les journalistes à accéder à l'information depuis l'intervention militaire française, notamment en zone de combat au Mali.

Les interpellations de plusieurs journalistes étrangers au Mali et l'agression de l'un d'entre eux en marge de

l'attaque de la caserne des «bérets rouges», la garde rapprochée de l'ancien président Amadou Toumani Touré, par les «bérets verts», à l'origine du coup d'Etat du 22 mars 2012, ont été signalés par cette ONG. «L'agression et

l'interpellation de ces journalistes, ainsi que la confiscation de leur matériel professionnel, constituent une entrave

inacceptable à la liberté de l'information», a-t-elle déploré. Les «bérets verts», les gendarmes et la garde nationale «ont délibérément mis à l'écart les journalistes, témoins gênants, pour empêcher la circulation d'images

compromettantes», a-t-elle ajouté. RSF relève que dimanche «l'attaque inattendue des islamistes sur Gao a permis aux reporters déjà présents sur place de tourner pour la première fois des images des combats et qu'une cinquantaine de journalistes ont été évacués par l'armée française vers l'aéroport». «Souvent maintenus à distance, parfois

malmenés, les journalistes sont en effet victimes des obstacles imposés par les autorités», témoigne cette ONG.

«Les villes restent inaccessibles plusieurs jours après la fin des combats, et les professionnels de l'information sont

maintenus loin des lignes de front», poursuit-elle. Elle rappelle que fin janvier, les médias internationaux avaient reproché aux autorités françaises de n'autoriser que des journalistes français à «embarquer avec les troupes».

«Les violations de la liberté de la presse sont devenues endémiques au sud du pays et le 8 février dernier, alors que les

journalistes se trouvaient sur les lieux même des affrontements à Djicoroni, les autorités militaires maliennes ont démontré leur volonté d'aveugler les médias internationaux pour ne laisser transparaître que leur communication

militaire», déplore RSF. Elle rapporte aussi que le 31 janvier, deux journalistes d'une chaîne française avaient vu leur matériel saisi par les renseignements militaires alors qu'ils couvraient une manifestation de «bérets rouges»

demandant leur réintégration dans l'armée malienne, ajoutant qu'une partie de ce matériel ne leur a toujours pas été restituée.

Les frontières du sud de l'Algérie sont sécurisées

Le ministre de l'Intérieur et des Collectivités locales, M. Daho Ould Kablia a affirmé, jeudi dernier à Illizi, que les frontières de l'Algérie avec les pays du Sahel, et à leur tête le Mali, sont «protégées». «Il n'y a aucune crainte quant à la situation sécuritaire aux frontières du sud du pays, car elles sont protégées par l'Armée nationale populaire», a déclaré le ministre, lors d'une rencontre régionale sur le

développement dans la wilaya d'Illizi, regroupant les acteurs du développement et de la société civile. A une réponse sur les craintes de la population de cette région des répercussions de la crise malienne sur le développement des régions du sud, M. Ould Kablia a indiqué que «les habitants ont un rôle dans la stabilité de la sécurité des frontières». Les représentants de la société civile et les acteurs locaux ayant pris part à cette rencontre ont condamné vigoureusement l'attaque de Tiguentourine.

Un avion de l'armée britannique a transporté des troupes ghanéennes au Mali

Un avion de l'armée de l'air britannique a transporté 120 soldats ghanéens à Bamako, dans le cadre du soutien de la Grande-Bretagne à l'intervention internationale au Mali, a annoncé jeudi dernier le ministère de la Défense. Des véhicules et du matériel ont également été acheminés avec ces militaires du génie ghanéens, qui doivent construire des logements et participer à des projets d'infrastructures, telles que des routes. Le ministère a répondu à une demande émise la semaine dernière par des Ghanéens qui souhaitaient qu'un avion cargo C17 soit mis à leur disposition, a-t-il précisé dans un communiqué. Le détachement ghanéen devrait normalement rester «six mois», a précisé M'Bawine Atintande, le responsable des relations publiques pour les forces ghanéennes.

Ottawa prolonge d'un mois son soutien logistique à la France au Mali

Le Canada a décidé jeudi dernier de prolonger d'un mois la mission de son avion géant C-17, mis à la disposition de la France pour transporter de l'équipement et des militaires participant aux opérations contre des groupes terroristes au Mali. La mission devait prendre fin vendredi, mais le ministre de la Défense Peter MacKay a annoncé qu'elle irait jusqu'au 15 mars, selon sa porte-parole. Ottawa avait annoncé le 15 janvier qu'il mettait à la disposition de l'armée française un appareil de transport C17, d'abord pour une semaine. Ce délai a ensuite été porté à un mois. La France, qui intervient au Mali depuis le 11 janvier, est soutenue aussi par les Etats-Unis, dont plusieurs avions C17 effectuent des missions de transport. Washington a également annoncé une aide militaire d'urgence de 50 millions de dollars au Mali et au Tchad et soutient les Français en matière de renseignement

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