19 Février 2013

Ouganda: Qu'est-ce qui fait courir le pasteur homophobe ?

SebaSpace, blogueur ougandais, rapproche dans l'analyse qui suit le pasteur Martin Ssempa à Jerry Falwell, ancien révérend conservateur américain. Et espère qu'il connaîtra la même fin.

Martin Ssempa, le pasteur le plus provocateur et l'un des plus grands partisans homophobes que l'Ouganda ait jamais connu, essaye de rester digne d'intérêt dans le débat en cours sur l'homosexualité. Il dispose d'un talk-show radio, est sur Twitter et semble s'être tiré d'une condamnation pénale en bonne forme. Alors, qu'est-ce qui fait courir Martin Ssempa ? Comment se fait-il qu'il parvienne toujours à faire autant de vagues en Ouganda ?

Pour cerner ce pasteur, il s'avère utile de le comparer à un autre personnage qui fut jadis en croisade contre les homosexuels : le révérend Jerry Falwell.

Une faveur à l'homosexualité

Lorsque Jerry Falwell meurt en 2007, la Bible Belt américaine perd l'un de ses plus prolixes leaders anti-gays et le mouvement gay perd l'un de ses ennemis les plus prolixes. Avec le mouvement qu'il créa en 1979, Falwell va fustiger l'avortement, l'homosexualité et la pornographie. Sa Moral Majority [Majorité morale] mobilisait la droite religieuse derrière tout candidat politique qui était d'accord avec leur message. Mais ils ont aussi involontairement fait une faveur à l'homosexualité : il en ont fait un sujet de discussion ordinaire, permettant à l'Amérique de se rendre graduellement compte que les homosexuels n'étaient pas la menace que Falwell disait qu'ils représentaient.

Après tout, Falwell avait condamné un personnage de l'émission pour enfants Teletubbies de la BBC pour son homosexualité. Puis il avait, comme chacun le sait, mis en cause les gays dans le cadre des attaques terroristes du 11 septembre. Embarrassés, même ses adeptes les plus inconditionnels se sont faits tout petits. Au fil des ans, les auditeurs se sont demandé comment la prédication de la haine était compatible avec le message biblique d'amour.

Ainsi, grâce à son message contre les homosexuels, les prostituées et les mères célibataires, les Américains les plus sensibles ont fait appel au bon sens et à la décence naturels. Ils ont de moins en moins prêté attention à Falwell.

L'argent ne fait pas le croyant...

Certes, la virulence anti-gay de Falwell et de Ssempaa ont des similitudes frappantes, mais un élément essentiel différencie les deux hommes : l'argent.

Sachant toujours pouvoir compter sur ses fidèles pour la collecte de fonds, Falwell n'avait pas de problème d'argent. Le pasteur Ssempa est, lui, pratiquement fauché. Il a longtemps compté sur des subventions d'organisations, telles que la Canyon Ridge Christian Church à Las Vegas. Mais elles ont toutes rompu leurs relations lorsque son message a dégénéré pour se transformer en un appel à l'exécution judiciaire de ses concitoyens.

Le problème persistant de Ssempa est double. Grâce à certaines actions militantes spectaculaires, Sexual Minorities Uganda (SMUG) et Freedom and Roam Uganda (FARUG) ont à plusieurs reprises remporté des succès retentissants, jusque'à forcer le président Museveni à admettre dans des interviews accordés aux médias internationaux que l'homosexualité n'est pas une importation occidentale comme de nombreux détracteurs ignorants aiment faire valoir.

Sous la houlette de Frank Mugisha (SMUG) et Kasha Nabagesera (FARUG), ces deux organisations ont remporté un succès phénoménal en ce qui concerne l'amélioration de l'image du mouvement gay en Ouganda. Avec cela, des appuis sont venus des personnalités telles que Hillary Clinton et le Robert Kennedy Human Rights Award.

Pour le meilleur ou le pire, l'activisme gay a été le mouvement le plus efficace en matière de défense des droits des minorités en Ouganda au cours des dernières années.

Des vidéos pornographiques pendant les offices religieux

Comparons cela aux réalisations de Ssempa au cours de la même période. Tout d'abord, il a aliéné ses amis évangéliques américains en projetant des vidéos pornographiques pendant les offices religieux. Puis il s'est empêtré dans un stratagème visant à ternir l'image de son collègue pasteur Robert Kayanja en le traitant de pédophile, motif pour lequel Ssempa a été poursuivi et condamné fin 2012.

La deuxième frustration dans la tentative permanente de Ssempa pour convaincre les Ougandais qu'il est toujours dans le coup est une question de génération. Il prêche surtout devant les jeunes et étudiants ayant une formation universitaire. Mais il est de plus en plus évident que c'est précisément cette génération (50 % de la population ougandaise a moins de 25 ans) qui voit le sexe et la sexualité de plus en plus à travers un prisme moralement plus nuancé.

Par conséquent, Ssempa tente de convertir précisément ceux a) qui n'ont pas beaucoup d'argent pour payer sa croisade en perdition et b) ceux dont la socialisation beaucoup plus libérale fait que ses bizarres vitupérations anti-gays ne trouvent pas un terreau fertile pour s'enraciner.

Il est assez instruit pour savoir que c'est impossible

Il y a un autre problème avec Ssempa. En fait, il s'en fiche quant à savoir si l'on peut éradiquer l'homosexualité de l'Ouganda parce que, bien sûr, il est assez instruit pour savoir que c'est impossible. Il a tendance à s'accrocher à l'argument selon lequel la majorité des Ougandais seraient contre l'homosexualité. Mais lorsqu'on lui demande s'il aurait rejoint les 73 % d'Américains qui soutenaient les lois anti-métissages qui empêchaient aux noirs et blancs de se marier entre eux et cela jusqu'à l'intervention profondément impopulaire de la Cour suprême en 1967 (la femme de Ssempa est blanche), il ignore cette question.

En un mot, le pasteur Ssempa mène une campagne cynique et hypocrite basée sur le mensonge, la démagogie et le sophisme. Son pire cauchemar est que ce qui soit arrivé à Falwell lui arrive : que son pays procède à un examen intelligent et sérieux des arguments. D'où son comportement consistant à projeter du porno à l'église, agiter des accessoires sexuels à la télévision et à délirer comme un fou. Il espère que, s'il fait un maximum de bruit pour rien, les arguments raisonnables pour la tolérance et le bon sens seront étouffés.

Si la marée en Ouganda continue de refluer loin de se type de simulacre, Ssempa suivra Falwell dans un déclin lent et inexorable pour finir par ne plus avoir de raison d'être du tout. Puis, comme le révérend au crépuscule de sa vie, Ssempa renverra l'image d'une personne triste et délaissée, vieillissante et prêchant dans le désert.

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