20 Février 2013

Afrique de l'Ouest: La menace régionale posée par les militants maliens

Photo: Photo: Brahima Ouedraogo/IRIN
Un commandant du MUJAO à Gao (photo d’archives)

Les militants islamistes qui ont fui le nord du Mali sous la pression des forces françaises pourraient compromettre la sécurité des pays voisins, dont certains seraient originaires.

Ils pourraient également obtenir le soutien des milices de la région qui sont sympathiques à leur cause et même cibler les pays qui abritent de vastes communautés d'expatriés, selon les analystes.

On croit en effet que des membres d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI - un groupe islamiste extrémiste apparu dans les années 1990), du Mouvement pour l'unicité et le djihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO), qui se présente comme une faction dissidente d'AQMI, et d'Ansar Dine (un groupe touareg créé en 2012) se sont repliés dans une région montagneuse du Mali située près de la frontière algérienne.

La capacité de ces groupes à mener des attaques à l'extérieur du Mali dépend toutefois largement de la puissance de leurs réseaux à l'étranger et de l'ampleur du soutien que recevra l'intervention militaire (actuellement dirigée par la France et à laquelle au moins huit pays d'Afrique de l'Ouest doivent prendre part) auprès de leurs opposants.

On ignore encore l'étendue des dommages infligés à ces groupes par les forces aériennes françaises.

Depuis avril 2012, le conflit qui sévit dans le Nord a entraîné le déplacement interne de quelque 227 206 Maliens et forcé 167 245 autres à trouver refuge au Burkina Faso, au Niger et en Mauritanie.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies estime à environ 4,3 millions le nombre de Maliens qui auront besoin d'aide cette année.

En date du 13 février toutefois, les bailleurs de fonds avaient promis le versement de 10 millions de dollars seulement sur les 377 millions de dollars demandés dans le cadre de l'appel de fonds.

Où sont les rebelles ?

« Il est difficile de se faire une idée de la destination de ces gens-là, d'autant plus qu'ils n'ont pas encore tout à fait abandonné le territoire malien.

Je pensais qu'ils fuiraient dans les montagnes dans un premier temps et se disperseraient ensuite dans d'autres pays, mais les attaques comme celles qu'on a vues à Gao semblent indiquer qu'ils ne renoncent pas à une présence sur le sol malien », a dit Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel et maître de conférence en développement international à l'université d'East Anglia.

On ignore aussi combien de combattants se trouvaient dans les rangs des groupes islamistes et combien y sont toujours. Selon les observateurs, les trois groupes comptaient environ 3 000 hommes au total.

« Sur ces 3 000, la moitié au moins ont probablement disparu et regagné leur foyer dès que les Français ont lancé l'assaut.

Il est donc possible que leur nombre ait rapidement diminué et qu'il n'y ait plus qu'un noyau dur composé de 1 000 combattants islamistes ou moins », a dit Jeremy Keenan, chargé de recherche à l'École d'études orientales et africaines de l'université de Londres.

Les États voisins du Mali ne sont cependant pas à l'abri d'un débordement de la crise, au moins autour des zones frontalières, qui demeurent poreuses, a indiqué Gilles Yabi, de l'International Crisis Group (ICG).

« AQMI pourrait se replier vers le Nord en utilisant les réseaux qu'il a tissés en Libye grâce au trafic. Il pourrait aller aussi loin que le sud de la Tunisie, où il y a récemment eu un important afflux d'armes », a dit M. Guichaoua à IRIN.

« Le MUJAO, dont la composition est plus cosmopolite et qui regroupe des combattants du Niger, du Nigeria, des Maures de Mauritanie [et] des Sahraouis, risque plutôt de se replier au Niger ou en Mauritanie. Le MUJAO est cependant moins structuré et il pourrait se diviser en fonction de l'origine de ses membres. »

Les Maures et les Sahraouis sont des peuples qui habitent les régions les plus occidentales de l'Afrique, soit le Maroc, l'ouest de l'Algérie et la Mauritanie. Ils ont des ancêtres africains et arabes.

Des groupes armés indépendants pourraient être poussés à l'action par l'intervention étrangère au Mali. « C'est ce qui est arrivé en Algérie.

L'attaque [de janvier] contre [le complexe gazier algérien d']In Amenas avait été planifiée il y a longtemps, mais le conflit dans le nord du Mali a été utilisé comme élément déclencheur pour mettre en place ce qui avait été préparé.

C'est aussi ce qui s'est passé en janvier quand une faction du groupe islamiste nigérian Boko Haram (appelé Jama'atu Ansarul Muslimina Fi Biladi Sudan) a attaqué des soldats nigérians en partance vers le Mali », a expliqué M. Yabi.

Les étrangers courent-ils un risque plus élevé ?

« À court terme, l'intervention militaire augmente le risque d'attaques terroristes. En outre, le premier attentat suicide à Gao signifie que la guerre asymétrique à laquelle on pensait commence maintenant.

Ça veut dire qu'il y a des gens qui sont candidats au suicide dans le nord du Mali et on ne peut exclure qu'ils soient tentés de se faire exploser ailleurs aussi », a ajouté M. Yabi.

Les pays où vivent un grand nombre d'étrangers, comme le Sénégal, ont plus de risques d'être ciblés par des attaques.

La capitale sénégalaise, Dakar, abrite des dizaines d'organisations internationales et des dizaines de milliers d'expatriés.

« Le risque d'attentat est plus élevé qu'avant », a dit Alex Thurston, qui écrit régulièrement sur le Sahel. Début février, les autorités sénégalaises ont arrêté plusieurs étrangers soupçonnés d'être des djihadistes.

Les expatriés qui travaillent dans l'industrie minière pourraient également être pris pour cibles. Selon les observateurs, l'envoi de troupes françaises pour protéger la mine d'uranium nigérienne d'Arlit, annoncé en janvier, témoigne des craintes [de la communauté internationale] à ce sujet.

« Le risque d'enlèvement est aussi extrêmement élevé et pourrait se propager. Nous pourrions assister à un plus grand nombre de kidnappings commis par des personnes opportunistes ou par des individus ayant des liens avec AQMI », a dit M. Thurston.

« En fin de compte, cela dépendra beaucoup de la façon dont les soldats français, maliens et africains se comportent. Si l'intervention tourne au vinaigre et que de nombreuses violations des droits de l'homme sont commises, et si les habitants du Nord sont exclus, elle pourrait provoquer une immense colère dans la région. »

Quels sont les pays les plus vulnérables et pourquoi ?

Niger

Les experts estiment que le Niger, situé à l'est du Mali, est le pays le plus vulnérable de la région. Il y a en effet eu des enlèvements d'étrangers par le passé et le territoire est traversé par plusieurs routes de contrebande.

La capitale, Niamey, est en effet située sur « l'axe Gao-Tillabéri [route transfrontalière], qui est régulièrement emprunté par les trafiquants et les djihadistes, et abrite une communauté arabe qui pourrait nouer des liens avec les anciens combattants du MUJAO », a dit M. Guichaoua.

Au fil des ans, le gouvernement du président Mahamadou Issoufou a tenté de gérer les menaces internes en passant des accords avec les leaders arabes, en offrant aux Touaregs des sièges au gouvernement et en promettant de développer le nord du pays.

Ses efforts ont permis de maintenir la stabilité du pays jusqu'à présent, mais les soupçons de corruption, les promesses de développement non tenues et la perception du régime comme étant trop favorable à la présence militaire des Occidentaux dans la région pourraient mettre en péril cette fragile stabilité.

Si les jeunes Touaregs nigériens sont insatisfaits de leurs dirigeants, leur colère n'a cependant pas encore entraîné de soulèvement populaire.

Au cours des dernières années, la population touarègue du Niger a réclamé une plus grande autonomie en matière de gouvernance, mais aucun véritable mouvement séparatiste n'a vu le jour.

Ses demandes concernaient essentiellement la répartition des richesses et des emplois dans les secteurs minier et public, a dit M. Guichaoua.

L'insurrection menée par le Boko Haram au sud, de l'autre côté de la frontière avec le Nigeria, pourrait également être source d'instabilité.

Algérie

« Le cas de l'Algérie est plus spécifique, car AQMI est d'abord un problème algérien », a dit M. Yabi. L'Algérie a toujours agi avec fermeté envers le groupe terroriste, mais elle n'a pas réussi à éradiquer la menace.

Selon les analystes, certains leaders d'AQMI n'ont jamais quitté l'Algérie et le groupe entretient toujours des liens avec des cellules situées à l'intérieur du pays.

« Certains indices nous permettent également de croire que des leaders des principaux groupes islamistes ont été ramenés en Algérie ou tentent d'y retourner, mais on ne peut pas vraiment vérifier ces informations pour l'instant.

Je crois personnellement que la plupart des leaders d'AQMI seront ramenés en Algérie parce qu'ils bénéficient du soutien là-bas », a dit M. Keenan.

Libye

« La Libye est un important vivier de terroristes dans la région. L'instabilité qui règne dans le pays en fait un terreau fertile pour les combattants », a fait remarquer M. Yabi.

Les liens entre AQMI dans le nord du Mali et la Libye ont été développés au fil des ans, principalement grâce au trafic. On raconte que le leader dissident d'AQMI Mokhtar Belmokhtar a joué un rôle clé dans la consolidation des liens avec la Libye.

Il a revendiqué la responsabilité de la prise d'otages au complexe gazier algérien d'In Amenas quelques jours après le début de l'offensive militaire française au Mali.

« On rapporte déjà la présence de combattants du Mali dans l'ensemble du Sahel, y compris en Libye, dont certains sont originaires. La situation pourrait se détériorer assez rapidement », a dit M. Thurston.

Nigeria

Les analystes interrogés par IRIN ont dit que certains éléments du Boko Haram avaient participé à l'insurrection dans le nord du Mali, mais qu'on ignorait encore dans quelle mesure.

Des rapports indiquent que le Boko Haram s'est battu aux côtés du MUJAO dans la bataille de Gao, et une vidéo tournée en novembre 2012 suggère que le commandant du Boko Haram Abubakar Shekau s'est rendu au moins une fois dans le nord du Mali.

Si le Nigeria a décidé de participer à l'intervention militaire au Mali, c'est notamment dans le but de détruire la base arrière du Boko Haram.

On ignore aussi quelles conséquences le retour des combattants du Boko Haram pourrait avoir sur le Nigeria et le reste de la région.

« Le Boko Haram n'a pas encore de stratégie internationale. Certains individus se déplacent et pourraient éventuellement passer à l'action au Niger, mais l'organisation demeure essentiellement un mouvement nigérian qui n'agit pas comme un groupe djihadiste mondialisé », a dit M. Guichaoua.

Mauritanie

La Mauritanie est l'un des premiers pays de la région à être confrontés à de graves menaces terroristes. Le gouvernement a sévi contre les militants islamistes extrémistes en adoptant une stratégie antiterroriste qui a reçu l'appui de l'armée américaine et en améliorant la coopération régionale en matière de sécurité.

« La Mauritanie s'est bien battue contre AQMI au cours des dernières années et elle s'en sortait bien », a dit Peter Pham, du Conseil de l'Atlantique, un groupe de réflexion basé aux États-Unis.

On craint toutefois que des éléments mauritaniens d'AQMI retournant au pays ne s'associent avec les bandits locaux, a dit M. Thurston, ajoutant que les autorités de Nouakchott ont récemment arrêté des sympathisants présumés d'AQMI.

Pourquoi les pays voisins s'inquiètent-ils de la signature éventuelle d'un accord avec les Touaregs ?

Selon les analystes, les autorités des États voisins du Mali qui abritent des populations touarègues s'inquiètent de l'adoption éventuelle d'un règlement politique accordant des concessions aux Touaregs autonomistes.

M. Guichaoua a expliqué que l'Algérie exerçait quant à elle un ferme contrôle sur sa population touarègue et avait fait en sorte qu'elle soit suffisamment satisfaite de sa situation pour ne pas se laisser influencer par les événements survenus de l'autre côté de la frontière.

Dans une récente interview avec Andy Morgan, journaliste et écrivain spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Sahel, le leader du tout nouveau Mouvement islamique de l'Azawad (MIA), Alghabass Ag Intalla, a dit : « Nous avons besoin d'une large autonomie de l'Azawad, une grande autonomie, comme celle des Kurdes en Irak ou un autre modèle. »

Les Touaregs du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) et les membres du MIA, créé par des dissidents d'Ansar Dine, ont exprimé leur volonté de négocier avec le gouvernement de Bamako.

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