27 Février 2013

Cote d'Ivoire: Le manioc remplacé par le caoutchouc près d'Abidjan

 Des agriculteurs des environs d'Abidjan, la capitale commerciale de la Côte d'Ivoire, délaissent le manioc, l'aliment de base de nombreux Ivoiriens, au profit du caoutchouc naturel. Selon les analystes, cette tendance pourrait compromettre l'autosuffisance alimentaire du pays.

Au cours des dix dernières années, de nombreux agriculteurs ont commencé à s'intéresser à la culture des hévéas en raison d'une augmentation de la demande mondiale en caoutchouc et de la hausse subséquente des prix, a dit à IRIN Alphonse Gnaoré Koh, un expert de l'Agence nationale d'appui au développement rural (ANADER) à Dabou, un important centre de production de caoutchouc situé à 50 kilomètres à l'ouest d'Abidjan.

Les prix sont passés de 200 à 1 200 francs CFA par kilo entre 2002 et 2007, mais ils ont ensuite diminué pour atteindre 550 francs CFA par kilo, a-t-il dit.

La ruée vers le caoutchouc pousse les agriculteurs à abandonner la culture du manioc, a dit à IRIN Daouda Dahaux, agro-économiste auprès du Centre suisse de recherche scientifique (CSRC) d'Abidjan. Certains éléments portent à croire que la culture du cacao serait bientôt détrônée elle aussi.

Les premières plantations industrielles d'hévéas datent des années 1950, mais ce type de culture s'est développé dans les années 1980 avec la création des plantations villageoises, selon M. Koh.

Au départ, les hévéas étaient surtout cultivés dans les régions forestières du Sud, situées le long de la côte, mais on les retrouve désormais aussi plus au nord, en particulier dans les régions du centre-ouest et du centre-est du pays.

Un revenu stable

Les agriculteurs estiment que l'hévéaculture leur apporte un revenu plus stable et prévisible, car, contrairement au manioc, qui est récolté une fois par année seulement, le caoutchouc peut être collecté 10 mois par année.

La culture du manioc est aussi plus exigeante que celle de l'hévéa, a dit M. Dahaux. Les arbres peuvent par ailleurs vivre jusqu'à 40 ans.

« Avec le caoutchouc, on récolte et on touche de l'argent chaque mois. C'est un peu comme si on était des fonctionnaires », a dit à IRIN Jean Essis N'Guessan, un agriculteur de Débrimou, un village situé près de Dabou. M.

N'Guessan a commencé l'an dernier à cultiver des hévéas sur sa plantation de manioc et prévoit de remplacer tous ses plants de manioc dans trois ans, quand les hévéas auront poussé. Le caoutchouc naturel peut être récolté sept ans après avoir mis les arbres en terre.

Son frère, David Esmel, un fonctionnaire à la retraite, a planté des hévéas et du manioc il y a deux ans. « Pour de nombreux agriculteurs, le caoutchouc est désormais plus important que le manioc », a dit M. N'Guessan à IRIN.

Les revenus du caoutchouc sont en effet beaucoup plus élevés que ceux du manioc, a-t-il ajouté. « L'hévéaculture vous permet d'avoir le style de vie de quelqu'un qui travaille à Abidjan. C'est alléchant. »

Un hectare d'hévéas peut fournir un revenu mensuel brut d'environ 400 000 francs CFA (800 dollars), a dit M. Koh. Le salaire minimum en Côte d'Ivoire est de 36 600 francs CFA par mois.

L'intérêt des agriculteurs pour le caoutchouc a aussi été stimulé par la crise politique qui a secoué le pays au cours des dix dernières années, a dit M. Dahaux à IRIN. « Face à l'incertitude politique, les Ivoiriens ont été nombreux à opter pour des cultures pérennes. »

La Côte d'Ivoire, septième producteur mondial de caoutchouc et numéro un du secteur en Afrique, a produit 230 000 tonnes de caoutchouc en 2012, selon Albert Konan, secrétaire exécutif du Fonds de développement de l'hévéa. L'objectif est de produire 600 000 tonnes par année d'ici 2025, a-t-il dit.

Un homme récolte le latex d'hévéa près de Dabou

Environ deux tiers des terres arables de la région de Dabou sont utilisées pour faire pousser des hévéas et la tendance est à la hausse, a dit M. Koh.

Une tradition culturelle en péril ?

Dans le sud de la Côte d'Ivoire, le manioc est largement utilisé pour préparer l'attiéké, une sorte de semoule qui accompagne la plupart des repas. Or, la fièvre du caoutchouc pourrait entraîner des pénuries de manioc dans un avenir rapproché.

« Si rien n'est fait pour encourager la culture du manioc, et si on considère la croissance démographique dans une ville comme Abidjan, on risque de connaître d'importantes pénuries d'ici 10 à 15 ans », a dit M. Dahaux. « La menace est réelle. »

Les habitants de Débrimou ont dit à IRIN que les premiers signes d'une pénurie de manioc avaient déjà commencé à apparaître.

« Il y a de moins en moins de manioc dans la région », a dit à IRIN Madeleine Coulibaly, une mère de trois enfants de 48 ans. « Sans le manioc, que mangerons-nous ? »

Certains groupes ethniques du sud du pays, notamment les Adioukrou de Dabou, confectionnent des boules d'attiéké pour les vendre, mais ils doivent désormais parcourir jusqu'à 150 kilomètres pour acheter du manioc, dont le prix a augmenté en conséquence, a dit Mme Coulibaly.

Une boule d'attiéké, qui coûtait 250 francs CFA (0,50 dollar) il y a quelques années, se vend désormais entre 300 et 400 francs CFA (0,70-0,80 dollar), a dit M. Koh.

« Sans le manioc, les femmes Adioukrou n'ont plus rien à faire », a dit Joséphine Koproyeï, 62 ans.

Au cours des dernières années, le Centre national de recherche agronomique a créé des variétés de manioc ayant un meilleur rendement, offrant du même coup aux femmes une plus grande autonomie et un sentiment d'accomplissement.

Mme Coulibaly déplore que ce ne soit pas le cas du caoutchouc. « Nos maris plantent des hévéas pour eux, et pour eux seuls. Ça ne nous convient pas », a-t-elle dit.

C'est toute une tradition qui est en péril, estime Jacques Lathes, chef d'un quartier de Débrimou. « L'attiéké fait partie intégrante de la culture du peuple Adioukrou et notre région doit sa richesse au manioc. »

« Toutes les plantations de manioc restantes sont sur le point d'être remplacées par des hévéas », a dit M. Lathes à IRIN. « C'est inquiétant. »

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