Le Pays (Ouagadougou)

27 Février 2013

Afrique: Cinéma africain - Le défi de la relance

Avec la 23e édition du FESPACO qui se tient, depuis le 23 février, dans la capitale du Burkina Faso, c'est tout le continent africain qui célèbre le septième art.

Aujourd'hui, ce festival qui fait la fierté du pays hôte fête aussi ses quarante-quatre ans d'existence. C'est dire que l'édition actuelle célèbre, comme seul l'art sait le faire, avec une intensité, particulière, ces instants où le passé vient enrichir le présent et où le futur stimule ce qui existe dans le présent.

Et comme l'avait souvent si bien écrit, l'éminent philosophe américain, John Dewey, « nul n'entre dans le royaume de l 'art s'il n'est affamé et assoiffé ».

Mais de quoi nos cinéastes, nos producteurs, nos distributeurs, nos publics sont-ils « affamés » et « assoiffés » ? Dans une Afrique constamment marquée par le désordre, l'instabilité, et dominée par les contraintes politiques, économiques et sociales, quels sont les défis que doit relever le septième art ?

Evidemment, le cinéma africain ne doit pas se reposer sur son passé, il doit utiliser ses anciennes réussites et ses échecs actuels pour agir sur le présent, ici et maintenant.

Mais on ne peut qu'admirer, avec raison et sagesse, l'extraordinaire odyssée du cinéma africain, à travers sa vitrine internationale, le FESPACO. Les fondateurs et pionniers de ce festival ont bel et bien eu raison d'avoir recours, en son temps, à leur imagination, et surtout à leur intuition.

Et, quand a-t-on affaire à une intuition ? Quand, justement, l'ancien et le nouveau, le passé et le présent jaillissent de concert, à la manière d'étincelles quand deux pôles se rencontrent. Et tant que l'imagination ne prend pas forme, il ne peut exister d'oeuvre d'art.

La création cinématographique est d'abord et avant tout, une expérience imaginative. Cependant, ce qui menace le cinéma africain, c'est ce que nous nommerons ici, l'inertie de l'habitude. En 1947, deux célèbres philosophes allemands, Adorno et Horkheimer, fondent l'école de Francfort.

Et c'est au sein de cette école philosophique, désormais mythique, qu'ils vont produire le concept d' « industrie culturelle », c'est-à-dire l'analyse critique des processus de marchandisation des oeuvres d'art et de la massification du contenu des produits culturels, avec la radio, le cinéma et la télévision.

Mais le concept d'industrie culturelle initié par l'Ecole de Francfort, va très vite, subir une métamorphose quantitative, à partir des années 70, pour désigner, purement et simplement, l'analyse économique des modalités de production et de diffusion des biens et services culturels.

Dans un document publié en 2009, l'UNESCO définira les industries culturelles et créatives comme « les secteurs d'activité ayant comme objet principal la création, le développement, la production, la reproduction, la promotion, la diffusion ou la commercialisation de biens, de services et activités qui ont un contenu culturel, artistique ou patrimonial ».

A l'heure de la mondialisation, le secteur des industries culturelles et créatives, constitue un énorme potentiel de croissance économique pour les pays africains.

Ce secteur, contrairement à ce que disent les tenants de la novlangue orwelienne, est très rentable, et surtout générateur d'emplois.

La nouvelle économie accorde un rôle capital aux industries culturelles et créatives, c'est-à-dire à leur importance économique et commerciale. Or, que constatons-nous en analysant les stratégies actuelles de nos Etats ?

Avant d'être une démarche créatrice individuelle privée, le cinéma est d'abord une industrie publique. En cela, il mérite d'être protégé, et soutenu par la puissance publique.

Mais point n'est besoin d'être un empiriste chevronné pour connaître les maux et les tares ataviques du cinéma africain : manque de soutien fort des Etats africains aux cinéastes, faiblesse, voire inexistence du mécénat culturel, frilosité des secteurs privés et bancaires, vétusté des salles de cinéma, difficultés d'accès d’œuvres africaines au marché international, faiblesse du marché intérieur, piètre qualité de certains films, et un public sous-éduqué à l'art.

A cela, il faut ajouter la douloureuse problématique de cette version tropicale de la « guerre des Anciens et des Modernes », c'est-à-dire la relève générationnelle.

Reconnaissons-le, bien qu'attractif et compétitif, le secteur culturel reste, malheureusement, le parent pauvre des budgets nationaux africains.

Mais, ce n'est pas une exception africaine, on retrouve les mêmes lacunes et failles dans les pays dits développés. Pourtant le public africain aspire à un vrai cinéma, c'est-à-dire à des films de qualité.

Disons-le franchement : les Africains aiment et apprécient les films africains, et ce, malgré la concurrence impitoyable menée par « l'industrie du piratage et du téléchargement ».

Non, les NTIC ne feront disparaître, ni ce plaisir métaphysique de voir des films en salles, ni le livre papier. Les adeptes de « la modernité liquide » si bien décrite par Zygmunt Bouman, se trompent lourdement.

Qu'est-ce que la tradition ? Juste une modernité renouvelée. Mais ne nous voilons pas la face, car, pour qu'il existe un public qui sait juger de la qualité des œuvres de nos cinéastes, il lui faut des salles de cinéma dignes de ce nom.

Or, dans certaines capitales africaines, pénétrer dans une salle de cinéma, ressemble à un exercice philosophique, c'est-à-dire, pénétrer avec crainte et tremblement, dans la caverne platonicienne, ou un « camp de prisonniers », tellement ces salles engendrent dégoût et répulsion.

D'ailleurs nombre de salles de cinéma sur le continent africain sont souvent transformées en lieux de culte par des Eglises aux dénominations multiples, voire vertigineuses.

Il faut s'attaquer sérieusement à cette incontournable et décisive question des salles, sinon, le cinéma africain continuera de mourir de sa belle mort. Bien qu'organisateur et principal distributeur financier du FESPACO, le Burkina Faso ne doit pas continuer, à porter, tout seul, « le fardeau » du cinéma africain.

Certes, les partenaires européens, ainsi que les organismes internationaux, soutiennent activement ce cinéma. Mais il appartient aux Africains eux-mêmes de mettre en place des stratégies innovantes pour un cinéma plus signifiant, plus attractif, et puissant.

A l'heure où se pose l'épineuse question de l'adaptation d'oeuvres d'écrivains africains au cinéma, le temps est venu de donner, concrètement, un contenu panafricaniste au cinéma, à travers une mutualisation des coûts et des investissements par les Etats de notre continent. Il faut sortir des sponsoring folkloriques, sans lendemain, et des bricolages autoapaisants qui n'engendrent aucune avancée réelle.

Nos habitudes, nos concepts, nos conventions sociales nous voilent notre rapport à la vie et au monde. Et seul le cinéma en tant qu'art, est capable de briser tout cela, en soulevant ce voile. Oui, un cinéma bien adapté à son époque, est et deviendra, la réalité et la raison d'être de l'existence négro-africaine.

Car, il réalise ce miracle, qui consiste à nous donner du bonheur , en nous faisant entrer dans un monde libre. Avec leurs films, les cinéastes africains, confrontés eux aussi à leur réforme intellectuelle et mentale, ne font que mettre le public africain à la recherche infinie, toujours reprise, de leur « patrie intérieure ».

Nous, Africains, ne devons pas continuer à rester d'éternels consommateurs passifs de produits et biens culturels étrangers. Il nous faut relever le défi des nouvelles formes d'aliénation culturelle.

Ads by Google

Copyright © 2013 Le Pays. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 2,000 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 200 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.