Libération (Casablanca)

9 Janvier 2014

Maroc: Fouzia Assouli, présidente de la Fédération de la Ligue démocratique des droits des femmes

interview

Les mouvements islamistes radicaux prennent la religion en otage Je salue le courage de Driss Lachguar parce qu'il va dans le sens de l'Histoire

L'USFP et son Premier secrétaire, Driss Lachguar, font l'objet d'une campagne apostasique ces dernières semaines. Comment qualifiez-vous cette campagne?

Nous avons réagi rapidement en diffusant un communiqué de presse, parce que ce qui s'est passé relève du terrorisme. C'est une incitation à la haine et une remise en question de la paix et de la stabilité du pays. C'est, en même temps, une façon de museler, voire d'interdire tout débat public sur des questions vitales de la société au moment où le Maroc a adhéré aux conventions et traités internationaux et au moment où il a adopté une Constitution qui garantit d'abord la liberté d'expression et qui interdit ensuite toute discrimination. L'Etat, par cette Constitution, s'est engagé sur la voie de la lutte contre cette discrimination à l'égard des femmes.

Votre association a été maintes fois l'objet de ce genre de campagne de la part des fanatiques...

Toutes les associations féminines, tous les défenseurs de droits de l'Homme et des libertés se trouvent aujourd'hui menacés par de tels propos. C'est inacceptable. On ne doit pas attendre pour revivre les évènements de 2003, ou revivre aujourd'hui ce qui s'est passé dans les autres pays arabes. Si on a voté une nouvelle Constitution en 2011, c'est justement pour avoir la stabilité, la paix, la liberté d'expression et le respect des droits humains aussi bien pour les hommes que pour les femmes, et pour mettre fin au monopole du sacré par certains mouvements islamistes radicaux qui prennent aujourd'hui en otage même la religion.

Comment expliquez-vous qu'à chaque fois qu'il y a une initiative ou un projet qui a trait aux droits de la femme, les fanatiques brandissent l'épée du sacré ?

C'est malheureux. Au lieu de s'attaquer aux vrais problèmes, ils s'en prennent aux personnes en instrumentalisant le sacré. Pour nous, le problème ce sont les rapports de genre, les rapports de domination masculine, et les privilèges insensés. Il faut savoir que la violation des droits des femmes coûte énormément au développement du pays. D'ailleurs, le Conseil économique et social a fait une étude sur cet aspect et conclu que le Maroc perd près de 25 % de sa croissance et de son développement à cause de cette discrimination. Mais ce qui est insensé, c'est qu'à chaque fois, on instrumentalise la religion pour légitimer et sacraliser ces rapports de genre et la domination masculine qui n'ont rien à voir avec la religion. L'islam est la religion de tous les Marocains, mais elle se trouve aujourd'hui confisquée par une petite minorité, voire un groupuscule qui, pour garder et légitimer ses privilèges, use de certaines monstruosités telles le Jihad du sexe, l'Imâa (les femmes esclaves). Elle instrumentalise quelques versets du Coran et en donne des interprétations tout à fait erronées, tout en passant sous silence le fait que la finalité de l'islam, c'est la paix et la justice. Est-ce que la polygamie relève de l'islam ? Est-ce l'un de ses piliers ? Ces gens s'accrochent à cette idée.

Il y a quelques années, votre association avait évoqué la question de l'héritage. Comment expliquez-vous que votre vision n'ait rien à voir avec le sacré ?

Effectivement, on avait défendu notre vision sur l'héritage il y a quelques années, mais au lieu de discuter avec nous de cela, on nous a traités de tous les noms. D'ailleurs, nous continuons de poser cette question et de défendre les droits de la femme. Nous savons très bien que l'héritage ne relève pas du sacré. Nous savons que dans un système tribal, les femmes étaient prises en charge par la tribu, par le mari, par le père... Et malgré ça, l'islam a donné à la femme le droit à l'héritage. Si on revient aux règles de celui-ci, force est de constater qu'elles ne sont pas basées sur le sexe, mais sur le sang pour sauvegarder les biens de la tribu. C'est pourquoi, il y a des fois où les femmes héritent plus que les hommes, il y a des fois où elles héritent la même chose que l'homme et parfois, elles bloquent même l'héritage de l'homme. Donc l'héritage ne relevait pas d'une discrimination basée sur le sexe. Aujourd'hui, les structures sociales ont changé. On est passé de la famille élargie à la famille nucléaire, de la tribu à l'individu. La femme aujourd'hui est active, elle est même chef de famille. Par exemple, 29 % des femmes sont chefs de famille. Par conséquent, cette finalité de justice qu'avait l'islam pour privilégier la femme s'est vidée de sa substance et la femme s'en est trouvée aujourd'hui lésée. Donc, c'est nuire à l'islam que de dire qu'il a avantagé aveuglément l'homme alors que Dieu a dit dans le Coran qu'il a créé la femme et l'homme d'une seule âme. Et il y a beaucoup de versets coraniques qui vont dans le même sens.

... Et comment réagissez-vous au communiqué du Conseil supérieur des oulémas concernant la question de l'héritage ?

Je suis vraiment scandalisée. La même chose s'était passée en 2008 quand on avait soulevé cette question. Le Conseil caresse dans le sens du poil le machisme dans notre pays et veut garder des privilèges qui portent atteinte à la dignité de la femme et qui sont coûteux par rapport au développement de notre pays. Les oulémas qui ont la charge d'interpréter les textes coraniques doivent le faire dans le sens de la justice et de l'égalité et contre la discrimination et pour les droits humains. Dire le contraire, c'est nuire à l'islam et à son image.

Malheureusement, on a besoin d'une vraie réforme de ces Conseils des oulémas. On l'avait dit en 2003 et continue à le réclamer, parce que pour qu'elle se développe et se modernise et que les citoyens et citoyennes vivent leur pleine citoyenneté, notre société a besoin d'un Conseil des oulémas éclairé. Aujourd'hui, le wahhabisme gagne de plus en plus de terrain dans notre pays.

Je saisis cette occasion pour faire une autre remarque, voire poser une autre question: est-ce que la classe politique est capable de défendre les droits de la femme, de prendre une position ferme et d'aller jusqu'au bout ? Moi, j'ai salué le courage de Driss Lachguar, car il s'inscrit dans le sens de l'Histoire. Et c'est ce que nous attendons. Il est en conformité avec toute la lutte de l'homme pour la démocratie et la citoyenneté. Je trouve insensée et scandaleuse la position des autres partis politiques. On attend qu'ils prennent position, car il s'agit là de la liberté d'expression et de l'avenir du pays. Il s'agit aussi de la garantie des droits des femmes. Il faut sortir du double discours, être clair sur certains points et avoir le courage de prendre des positions qui changent l'Histoire.

L'une des raisons qui ont poussé plusieurs militantes à quitter leurs partis politiques pour se consacrer à la cause féminine, c'est justement cette question-là. Parce que les partis politiques disent qu'ils ont des contraintes électorales, et donc pour ne pas perdre les voix, ils tombent dans le populisme. Ce n'est pas de cette façon qu'on va changer la société. Ils font un pari sur le court terme en laissant à la marge la classe moyenne qui peut normalement porter le changement, sans pour autant gagner les autres catégories sociales qui sont plus préoccupées par leur pain quotidien que par leurs droits. Donc les partis politiques ont un rôle à jouer en tenant compte des transformations sociales et de la montée des revendications relatives aux droits de l'individu. Les partis ne doivent pas se confiner dans la schizophrénie.

Mais les partis politiques ont des contraintes et prétendent que la société n'est pas assez mûre pour ce genre de réformes et que le traditionalisme est fortement ancré dans la société, qu'en pensez-vous ?

Mais quel est le rôle des partis politiques ? Quel est le rôle de l'Etat ? Leur rôle est de changer les mentalités. On sait que les lois aussi agissent sur le comportement. Ce sont les normes qui régissent le comportement des citoyens et qui l'orientent. Lorsque les normes sont discriminatoires, comment voulez-vous que les comportements des individus changent ? Moi, je reviens à une chose, avant la réforme de la Moudawana, beaucoup de choses étaient intimement liées au domaine du sacré, mais aujourd'hui, elles sont acceptées par la société.

Par exemple ?

Je donne comme exemple le droit du divorce pour les femmes et le droit pour les femmes de conclure le mariage toutes seules. Aujourd'hui, plus d'un tiers de Marocaines contractent leur mariage sans mandater quelqu'un pour le faire à leur place. Mais avant la réforme, tout cela relevait du domaine du sacré. Je donne également l'exemple de la fixation de l'âge du mariage à 18 ans aussi bien pour les filles que pour les garçons.

... Mais parfois, il y a hiatus entre les lois et la réalité comme le montre l'exemple d'Amina Filali.

En sus de l'adoption de nouvelles normes, il faut aussi éduquer les gens pour changer les mentalités. Nous voyons ce qui se passe actuellement en Tunisie. Bourguiba a eu le courage de promulguer un Code de la famille qui était révolutionnaire à l'époque. Aujourd'hui, même les islamistes au pouvoir n'ont pas pu le changer. Ils ont certes été tentés de le faire, mais ils se sont heurtés à l'opposition de la majorité de la société tunisienne. C'est pourquoi l'Etat peut jouer un rôle de levier.

Je prends aussi pour exemple la planification familiale. Avant, c'était interdit, parce qu'il y avait des islamistes qui prétendaient que la finalité du mariage était d'augmenter le nombre de musulmans. Cette assertion était utile pendant les premières années de l'islam, parce que les musulmans étaient en guerre, et qu'ils étaient minoritaires, mais actuellement cette réalité est dépassée et continuer à y croire peut porter atteinte à la stabilité de la société. Et en un court laps de temps, le Maroc est passé d'un taux de natalité de 7 à 2,26 enfants. C'est grâce à toutes les campagnes médiatiques et de sensibilisation pour la planification familiale qu'on est arrivé à faire baisser les taux de natalité et de fécondité. Cessons de dire que la société n'accepte pas ce genre de réformes. Les structures changent et l'Etat, je le répète, doit jouer le rôle de levier. Les élites et les partis politiques doivent assumer également ce rôle, et non pas se contenter de caresser dans le sens du poil le machisme et le conservatisme.

L'article 19 de la Loi suprême prévoit la constitution d'une Autorité pour la parité et la lutte contre toutes les formes de discrimination. Plus de deux ans après la formation du gouvernement Benkirane, cette Autorité n'a pas été mise en place. Comment expliquez-vous ce retard?

Effectivement cet article garantit les droits des femmes et consacre l'égalité et la parité entre les femmes et les hommes. Et il a même créé un mécanisme, voire une autorité institutionnelle autonome qui est l'Autorité de la parité et de la lutte contre toutes les formes de discrimination. Cette Autorité est censée suivre les politiques publiques et veiller à protéger et promouvoir les droits des femmes. C'est notre grand reproche à ce gouvernement. Malheureusement jusqu'à maintenant, il n'y a pas encore de projet de loi concernant cette Autorité, alors que nous avons organisé un plaidoyer vis-à-vis du gouvernement et du Parlement. Dans ce sens, le Printemps féministe pour la démocratie et l'égalité a présenté un mémorandum complet qui comporte des recommandations concernant cette Autorité, son référentiel, ses objectifs, son fonctionnement, ses composantes, sa territorialité, mais malheureusement jusqu'à aujourd'hui, rien n'a été fait.

Ne ressentez-vous pas une certaine réticence de la part du gouvernement à ce propos?

Cette Autorité est une priorité. Ce gouvernement a élaboré durant deux ans des politiques publiques sans ce mécanisme, alors que ce dernier a un rôle de contrôle, de veille, de suivi des politiques publiques, de présentation de recommandations et de propositions et de conduite d'études. Cela aurait pu enrichir le travail de ce gouvernement et en même temps cela aurait permis de protéger les droits des femmes, de les promouvoir et de les faire avancer dans le sens de la concrétisation des dispositions de l'article 19 de la Constitution.

Sur le plan législatif du gouvernement, cette Autorité aurait dû voir le jour l'année dernière. Nous savons qu'une commission présidée par Rahma Bourquia a été constituée par la ministre Bassima Hakkaoui, avec pour objectif de préparer ce projet de loi en prenant en considération les propositions des associations de la société civile. Nous savons qu'elle a rendu les résultats de son travail il y a plus de 6 mois. Là on se demande pourquoi ça traîne encore.

Le deuxième point que j'aimerais évoquer est le suivant : le Conseil de gouvernement a adopté en avril 2013 un projet de loi sur la mise en œuvre du protocole facultatif concernant la convention de lutte contre toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, mais pourquoi ne l'a-t-il pas présenté au Parlement jusqu'à maintenant ?

Nous savons très bien que le Maroc a levé des réserves substantielles pour être en conformité non seulement avec la convention mais aussi avec notre propre Constitution. On sait que le gouvernement a même adopté un projet de loi dans ce sens, mais pourquoi ce dernier n'a-t-il pas franchi la porte du Parlement jusqu'à présent ? Ce sont des exemples qui montrent qu'il n'y a pas une vraie volonté politique de la part du gouvernement et que le conservatisme y est fortement présent.

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