6 Décembre 2015

Ile Maurice: La presse attise parfois la violence envers les femmes

Maurice, 7 décembre : Les médias façonnent activement les images et les idées. Ils orientent également les comportements culturels et sociaux car ils jouent un rôle important dans la socialisation des êtres humains. Et influencent considérablement la manière dont les normes sociales et culturelles concernant les femmes sont perçues et évoluent dans la société. Non seulement, les médias sont considérés comme le miroir du monde, mais ils ont aussi le devoir et la responsabilité d'éduquer, de sensibiliser, de briser les stéréotypes du genre et de faire reculer la violence sous toutes ses formes à l'égard des femmes comme des hommes.

Mais hélas, certains médias échouent dans leur mission lorsqu'ils perpétuent des stéréotypes, des représentations sexistes ou encore lorsqu'ils utilisent un vocabulaire dégradant qui porte atteinte aux femmes en tant que citoyennes et qui viole leurs droits fondamentaux. Et cela relève d'une forme de violence à l'égard des femmes. A Maurice, force est de constater que la presse a évolué dans sa manière de traiter la violence à l'égard des femmes, de même que la façon dont elles sont représentées. Et, ce, grâce à Gender Links et à la volonté de certains groupes de presse de promouvoir l'égalité entre les sexes, à combattre les stéréotypes et qui misent aussi sur la formation de leur journalistes.

Mais malgré les efforts fournis, il n'est pas rare de constater que certaines règles ne sont pas toujours respectées lorsqu'un drame humain est traité. Car au lieu de dénoncer les violences faites aux femmes, certains médias ont tendance à justifier l'acte de l'agresseur par le vocabulaire utilisé dans la titraille ou encore qui montre une certaine partialité dans le traitement de l'information.

Par exemple, l'année dernière, une mère de famille a été ébouillantée par son mari alors qu'elle faisait une sieste auprès de leur fils de trois ans. Pour expliquer son acte, le mari a avancé, dans sa déclaration à la police, qu'il était entré dans une colère noire en rentrant du travail car sa femme n'avait pas fait le repassage. Et que c'était le devoir de son épouse de le faire car lui ramenait les sous à la maison. Et oui, cette mentalité, vieille depuis la nuit des temps, perdure toujours. Mais au lieu de dénoncer ce stéréotype, un hebdomadaire a titré : «Brûlée vive par son époux pour avoir fait pipi au lit» alors que lorsqu'on lit le texte principal, il est clairement dit que la victime a été maltraitée et brûlée par son époux parce qu'elle n'avait pas fait le ménage. Cette affaire de «pipi au lit», évoqué en un gros titre dans l'article, n'avait rien à faire avec l'agression et a été utilisée pour faire sensation et en quelque sorte justifier la violence faite à l'égard de la victime.

De tels exemples sont hélas nombreux. Comme l'identification des victimes de viol dont les noms et les photos sont parfois publiés dans la presse alors que celle-ci a le devoir de les protéger. L'identification des victimes de délits sexuels est une atteinte aux droits fondamentaux et contribue à la stigmatisation des victimes qui ne sont alors plus considérées en tant que telles.

Et ce n'est pas Selvanee Venkatareddy, journaliste des faits-divers à Maurice qui dira le contraire. «En tant que femme-journaliste, j'ai le devoir de protéger l'identité des victimes. Par rapport à un cas de viol par exemple, je ne vais pas raconter dans les moindres détails comment l'agression s'est déroulée. Je ne fais que préciser qu'il y a eu agression sexuelle. Par respect pour la victime d'une part, et de l'autre, pour ne pas attiser la violence. Mais tous les journalistes ne fonctionnent pas de la même façon et n'ont pas tous la même déontologie», explique-t-elle.

Pour sensibiliser les journalistes par rapport à ce problème, elle est d'avis qu'il faut miser sur la formation. «C'est le seul moyen d'éveiller les consciences. Car la presse a un grand rôle à jour dans l'élimination de la violence à l'égard des femmes.» Un journaliste de la télévision nationale, la Mauritius Broadcasting Corporation, est catégorique quant à la manière dont la presse mauricienne évoque la violence à l'égard des femmes. «La presse, selon mes observations, joue un très mauvais rôle dans cette lutte. Certains articles à sensation n'apportent rien, si ce n'est conforter les hommes dans leurs rôles. Je trouve aussi déplacé qu"une partie de la presse accorde la parole à l'agresseur. Ce qui est, à mon avis, un manque de respect total pour les victimes», raconte-il sous le couvert de l'anonymat.

Mais il n'y a pas que les journaux qui jouent parfois ce mauvais rôle. La publicité aussi. Récemment, des panneaux publicitaires placardés à travers l'ile pour annoncer la tenue d'une grande braderie dans l'un des centres commerciaux réputés de l'ile ont attiré mon attention. Pour annoncer l'événement, le publicitaire n'a rien trouvé de mieux que de placarder les photos de deux femmes qui se bagarrent pour un sac à main. Ce genre de publicité contribue à alimenter les stéréotypes sexistes, qui veulent faire croire que les femmes ne s'intéressent qu'à la mode et pas aux choses sérieuses. Pire encore, qu'elles sont prêtes à se battre contre leurs pairs pour un vulgaire sac à main.

Il faut reconnaître qu'un nombre accru de femmes dans les médias a permis de donner une image plus élogieuse et plus équitable des femmes et des filles. Si le statut des femmes dans le secteur s'est amélioré, les changements sont lents et inégaux d'un pays à l'autre. C'est pourquoi la formation des journalistes reste l'élément le plus important pour combattre la violence à l'égard des femmes dans les médias. Et c'est dans ce but que presque chaque année, Gender Links organise des ateliers de travail avec et pour les journalistes afin de les former et de leur fournir les outils nécessaires pour mener à bien leur mission.

Non seulement ce genre d'atelier contribue à les rendre sensibles au genre mais aussi à leur faire connaître ce qui se passe dans la région à travers des rencontres avec des journalistes des différentes iles de l'océan Indien et de l'Afrique australe. Et c'est justement ce genre d'échanges et de coopération qui permettent de répliquer les bonnes pratiques, qui aident à se débarrasser des stéréotypes pour faire avancer la cause des femmes et réduire la violence à leur égard dans la société.

Laura Samoisy est journaliste à Maurice. Cet article écrit dans le cadre de la campagne des 16 jours d'activisme contre la violence basée sur le genre, fait partie du service d'informations de Gender Links, qui apporte des perspectives nouvelles à l'actualité quotidienne.

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