5 Août 2016

Gambie: La mort d'un membre de l'opposition doit provoquer une réforme en faveur des droits humains

Photo: HRW
Des partisans de l’opposition manifestent le 16 avril 2016 à Banjul, capitale de la Gambie, à la suite de la mort en détention du membre de l’opposition Solo Sandeng. Les forces de sécurité gambiennes ont dispersé la manifestation et arrêté plus de 20 manifestants, dont le leader de l’opposition Ousainou Darboe.
communiqué de presse

Assis ensemble sur le sol d'une maison poussiéreuse, les enfants de Solo Sandeng se souviennent de leur père avec un mélange de tristesse, de colère et de fierté. « Nous voulons qu'on se souvienne de lui pour ce qu'il a fait », me dit Aminata, 24 ans, « mais nous voulons aussi la justice. »

Sa sœur, Fatoumatta, 22 ans, écoute mes questions en gardant les yeux rivés au sol, la tête enveloppée d'un foulard noir. Quand elle lève les yeux, la calme autorité de sa voix suggère qu'elle poursuivra le combat de son père. « Le gouvernement gambien veut nous réduire au silence », dit-elle. « Mais avec ce qu'ils ont fait à Solo, ils ont provoqué une colère qui ne cèdera pas. »

Sandeng, un dirigeant politique de premier plan de l'opposition gambienne, aurait été battu à mort par des membres des services de sécurité gambiens dans les heures qui ont suivi son arrestation le 14 avril. Ce jour-là, il avait pris part, avec un petit groupe d'activistes, à une manifestation appelant à une réforme électorale dans la perspective des élections présidentielles de décembre.

Cette manifestation était un rare exemple de contestation dans un pays qu'un ancien officier de l'armée, Yahya Jammeh, dirige d'une main de fer depuis qu'il a pris le pouvoir en 1994 lors d'un coup d'État. Human Rights Watch (HRW) a documenté la façon dont le régime de Jammeh a eu recours aux arrestations arbitraires, aux disparitions forcées et à la torture pour créer un climat de peur qui réprime l'opposition.

La réponse du gouvernement à la manifestation du mois d'avril a constitué un rappel brutal des risques auxquels sont confrontés les partis d'opposition dans la perspective des élections. « Dans un pays où existerait une forme de démocratie, les actions de mon père auraient été accueillies avec élégance », m'a confié Fatoumatta. Au contraire, la police gambienne a rapidement réprimé la manifestation, arrêté Sandeng et ses compagnons et a mis 25 d'entre eux en accusation pour troubles à l'ordre public. Plusieurs d'entre eux ont affirmé que tout comme Sandeng, ils avaient été sévèrement battus pendant leur détention.

Après avoir appris la mort de son père dans les médias en début de matinée le 16 avril, Fatoumatta et son frère Muhammed, 19 ans, se sont rendus avec des dirigeants du parti politique de Sandeng, le Parti démocratique unifié (United Democratic Party, UDP), jusqu'au siège de la police où Sandeng avait été initialement placé en détention. Les manifestants scandaient : « Libérez Solo Sandeng, mort ou vif. »

Fatoumatta se souvient que pendant qu'ils manifestaient, elle se disait que « après tout ce qu'ils ont fait à Solo, ils vont nous laisser tranquilles. » Mais la police a tiré des gaz lacrymogènes pour disperser la foule et a frappé les manifestants à coups de matraque. Fatoumatta s'est échappée après avoir été embarquée à la hâte dans un taxi. Muhammed a été pourchassé par des policiers et frappé au bras, mais il a réussi à s'enfuir. Plus de 20 autres manifestants, dont le dirigeant de l'UDP Ousainou Darboe et plusieurs membres dirigeants de l'UDP, ont été arrêtés.

Les nouvelles de la mort de Sandeng et de l'arrestation des dirigeants de l'UDP ont entraîné une condamnation généralisée de la part de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, des Nations Unies , de l' Union européenne et des États Unis. Le Président Jammeh a répondu en mai en disant que les organisations des droits humains et le Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon pouvaient « aller en enfer. » Le 22 juin, Saihou Omar Jeng, un haut responsable de l'Agence nationale de renseignement de la Gambie, a déclaré que Sandeng était mort en détention de « choc » et d'« insuffisance respiratoire » mais il n'a fourni aucune explication quant aux circonstances ayant conduit à sa mort.

Une demi-heure après que Fatoumatta et Muhammed soient rentrés chez eux le 16 avril, un convoi de police s'est arrêté à leur portail. Ils ont compris ce que cela signifiait. « Les membres de la famille des personnes engagées dans les manifestations des 14 et 16 avril étaient pris pour cible », explique Fatoumatta. « Aussi nous savions que nous n'étions pas en sécurité, nous ne sommes jamais retournés chez nous. » Une manifestation ultérieure le 9 mai en solidarité avec les personnes arrêtées les 14 et 16 avril a été rapidement réprimée.

Désormais en exil, les enfants de Sandeng espèrent que les gens se souviennent de l'appel à une réforme électorale qui a conduit à la mort de leur père. Le 20 juillet, Darboe et plusieurs dirigeants de l'UDP ont été condamnés à trois ans de prison, ce qui signifie que les dirigeants de l'UDP resteront en détention pendant la prochaine élection présidentielle. Onze manifestants arrêtés en même temps que Sandeng ont également été condamnés, le 21 juillet, à trois ans de prison.

Des responsables gouvernementaux gambiens ont assuré à HRW que les groupes d'opposition ont la possibilité de fonctionner sans restriction. Mais des dirigeants des partis d'opposition dénoncent leur manque d'accès aux médias, la radio et la télévision publiques étant contrôlées par Jammeh et le parti au pouvoir. Un dialogue entre les partis, censé servir de forum pour discuter de la réforme électorale, est au point mort.

À l'approche des élections, les États-Unis et l'UE devraient envisager d'imposer des sanctions ciblées -- par exemple des interdictions de voyager et des gels d'avoirs -- à l'encontre de hauts responsables impliqués dans des violations des droits humains, à moins que le gouvernement n'entame une enquête impartiale et transparente sur la mort de Sandeng, ne libère tous les manifestants pacifiques et n'engage un véritable dialogue sur la réforme électorale. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) devrait envisager de suspendre la Gambie des organismes de prise de décisions de la CEDEAO si la situation des droits humains ne s'améliore pas, et rapidement.

Fatoumatta espère que la mort de son père sera un moment décisif pour la Gambie. Mais elle reconnaît que les menaces d'arrestation musèlent toujours les voix indépendantes. « La peur règne toujours en Gambie », a déclaré Fatoumatta. « Ce n'est que si cela change que l'on pourra réellement parler d'élections libres. »

Jim Wormington est chercheur sur l'Afrique à Human Rights Watch.

(Chercheur Sur L'afrique De L'ouest)

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