23 Août 2016

Guinée: Réflexions sur l'héritage politique

analyse

Monsieur le Président de la République, dans l'histoire politique de la Guinée, vous serez toujours reconnu comme le premier président démocratiquement élu. Depuis votre prise de fonction en 2010 vous avez initié des réformes institutionnelles, économiques et sociales qui ont créé un potentiel à partir duquel il est possible d'engager une réelle transformation du pays.

Malgré ces efforts, les défis demeurent légion et votre position actuelle vous offre une opportunité unique pour aider à les relever. La lutte contre la corruption dont le dispositif institutionnel est encore pour le moment quasi inopérant, les institutions de l'Etat dont la consolidation (pour qu'elles soient efficaces et inspirent confiance à tous) est un impératif urgent pour la paix et la stabilité, la cohésion nationale dont la construction est une œuvre encore à achever, les systèmes éducatifs et sanitaires qui méritent une attention particulière, etc. sont quelques-uns de ces défis.

Votre legs politique à la Guinée pourrait être entaché si vous ne profitiez pas de cette opportunité unique pour contribuer substantiellement à la résolution ou tout au moins à la réduction de l'ampleur de ces problèmes dont certains sont politiquement très sensibles. Vous disposez aujourd'hui, et encore pour quelques années, d'une marge de manœuvre unique et importante pour placer la Guinée sur la trajectoire de la transformation ou, comme vous l'avez si bien dit dans votre discours d'investiture de décembre 2015, "pour donner un autre avenir à la République guinéenne ... ". Le fait d'être à votre second mandat lève nécessairement un certain nombre des contraintes politiques et partisanes qui auraient pu entraver vos efforts pour impulser des changements en profondeur en Guinée.

Etant des amis ouest-africains de la Guinée, nous nous faisons le devoir d'attirer votre attention sur tout obstacle susceptible d'empêcher l'édification de l'Eldorado que devrait être la Guinée pour tous les ressortissants de la région et, a fortiori, pour ses fils et filles au premier chef.

Monsieur le Président de la République, nous croyons profondément que ce second mandat est pour vous «une véritable chance de rentrer dans l'histoire» de la Guinée (comme l'a affirmé M. Alfa Diallo dans http://www.voicesofyouth.org/fr/posts/une-autre-chance-d-2) en consolidant les efforts en cours, parfois à travers des actes symboliques, dans les trois domaines ci-après.

La consolidation des institutions de l'Etat

Dire que les institutions de la jeune démocratie guinéenne sont encore fragiles et qu'elles n'inspirent pas confiance à tous les acteurs majeurs de la Guinée ne devrait pas faire l'objet de polémiques. Mais il est connu que ce qui réduit les risques de protestation et de violence, garantit la stabilité et le bon fonctionnement de la démocratie, ce sont des institutions lorsqu'elles sont fortes, crédibles et efficaces. Pour paraphraser Barack Obama, la Guinée « a besoin d'institutions fortes et non d'hommes forts ».

Nous pensons, Monsieur le Président de la République, que vous avez les moyens d'aider à la consolidation des institutions de l'Etat (e.g. la Cour Constitutionnelle, la Cour Suprême, la Haute Autorité de la Communication). Par exemple, en vous assurant que les moyens dont elles ont besoin sont objectivement déterminés et que les procédures à suivre pour les mettre à disposition sont scrupuleusement respectées, vous contribuerez au renforcement de leur indépendance. Plus vous respecterez et inciterez tous vos collaborateurs à respecter leurs décisions, mieux vous contribuerez à consolider leur autorité et leur légitimité. Plusieurs jeunes démocraties de la région ont été sauvées par la solidité de certaines de leurs institutions et il est important que la Guinée suive cette voie.

La lutte contre la corruption

La corruption, cette gangrène redoutable dont souffrent tous les pays de la région et au-delà, est l'obstacle numéro un à la satisfaction des besoins essentiels des populations et, tout simplement, au développement de nos pays. Naturellement, la Guinée ne fait pas exception et, tout en saluant les efforts que vous avez faits depuis 2010 pour terrasser le phénomène, force est de reconnaître que le problème reste quasiment entier. La Guinée occupe la 139e place sur 167 dans le classement 2015 de Transparency International élaboré sur la base de l'indice de perception de la corruption.

A notre humble avis, Monsieur le Président de la République, vous disposez encore des moyens de contribuer à réduire de façon substantielle la nocivité du poison que constitue la corruption pour le développement en Guinée. Obtenir de votre majorité (plutôt confortable) à l'Assemblée nationale (et pourquoi pas de tous les députés) qu'elle travaille à l'adoption du projet de loi sur la corruption en attente depuis quelques années serait déjà un grand pas dans la bonne direction. S'assurer que les institutions/organes qui contribuent à la lutte contre la corruption (Cour des Comptes, Agence Nationale de Lutte contre la Corruption, etc.) disposent des moyens et de la marge de manœuvre nécessaires pour s'acquitter de leurs missions ne peut qu'accroître les chances de succès de cette bataille. La lutte contre ce phénomène ne peut pas aboutir qu'avec un pouvoir judiciaire renforcé et un environnement favorable permettant à la société civile d'apporter sa contribution. Vous pourriez, par exemple, rendre opérationnelle la loi sur l'accès à l'information publique dont la Guinée est l'un des rares pays à en disposer dans la région mais dont le sort ne dépend en ce moment que de vous. Le rêve guinéen ne verra pas le jour, Monsieur le Président de la République, si un homme dans la position qui est la vôtre en ce moment ne saisit pas l'opportunité d'éradiquer la corruption dans les cœurs et les esprits. Mais le temps presse !

La cohésion nationale

Point n'est besoin d'épiloguer sur le fait qu'en Guinée, la réalisation de la cohésion nationale demeure un objectif à atteindre, un défi. En 2010, dans votre discours à l'occasion de votre prestation de serment, vous exprimiez l'espoir "d'unifier (votre) pays ethniquement divisé à la manière dont Nelson Mandela rassembla l'Afrique du Sud après l'apartheid". C'était vrai en 2010, il n'est pas exagéré de dire que c'est encore vrai aujourd'hui et que ce sera probablement vrai demain si vous ne faites rien pour y remédier.

Il est vrai que les voies et moyens pour réaliser la cohésion nationale sont nombreux et variés, mais parfois il suffit de gestes symboliques. Par exemple : montrer votre soutien total pour le processus de réconciliation nationale en cours et prendre l'engagement solennel d'en respecter les conclusions, initier des interactions personnelles avec toutes les associations des victimes, adopter une démarche officielle de demande de pardon à toutes les victimes ainsi qu'à leurs familles au nom de l'Etat guinéen, etc.

Monsieur le Président de la République, Nelson Mandela, cet homme auquel vous avez toujours souhaité ressembler en termes d'héritage politique, a affirmé dans un chemin vers la liberté qu'il "n'était pas un messie, mais un homme ordinaire qui était devenu un leader en raison de circonstances extraordinaires." Ces circonstances extraordinaires sont semblables aux opportunités qui s'offrent à vous à l'entame de ce dernier mandat à la tête de la Guinée (l'article 27 de la Constitution de 2010 fixe la durée du mandat du Président de la République à 5 ans renouvelable une seule fois). L'âge et le parcours politique qui sont une source d'inspiration, la recomposition de l'espace politique qui vous garantit une majorité confortable à l'Assemblée nationale, la réelle volonté exprimée par les citoyens lors de la dernière présidentielle de placer la construction du pays au-dessus de toutes divergences et autres considérations particularistes... sont autant de facteurs à votre disposition pour travailler à la sacralisation de la constitution et des institutions à travers, entre autres, la promotion de symboles forts.

Monsieur le Président de la République, il est vrai que vous n'êtes pas un messie, mais vous avez encore les moyens de poser ces actes forts dans la mesure où, ainsi que vous l'affirmiez encore dans votre discours d'investiture de décembre 2015, "l'essentiel de (vos) actions vise à atteindre (les) objectifs qui demeurent : la construction d'un pays uni, fort, libre et fraternel. Un pays tourné vers la prise en compte des aspirations (des) populations, par une gouvernance soucieuse d'offrir aux uns et autres une vie meilleure ... ". Ce sont ces actes qui vous rapprocheront de la philosophie et de la démarche de Nelson Mandela. Ce sont ces actes, Monsieur le Président de la République, qui jetteront les bases de la construction du «rêve guinéen.»

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