24 Octobre 2016

Libye: Torture, faim et privations - La vie dans les prisons de l'EI au pays

Pendant plusieurs mois, IRIN a recherché et interrogé d'anciens détenus des prisons secrètes de l'autoproclamé État islamique

« Je subis d'immenses souffrances depuis près de neuf mois alors que je n'ai commis aucune faute », a écrit un prisonnier désespéré à ses geôliers de l'autoproclamé État islamique (EI) à Syrte, en Libye. « Je suis sûr que vous êtes compatissants. S'il vous plaît, faites preuve de clémence et libérez-moi spécialement parce que je suis très malade et faible. »

Écrite en anglais par un ressortissant étranger tenu prisonnier derrière les fenêtres condamnées d'une prison secrète de l'EI, cette missive désespérée ''signée Dr Muhammad et datée d'avril 2016'' décrit en détail la situation d'abandon subie par son auteur malgré sa conversion à l'islam après un mois d'incarcération.

« Je suis tellement malade que je ne peux plus m'asseoir ni me tenir debout pendant dix minutes d'affilée. Je ne me lève que pour mes prières », a-t-il écrit, demandant des médicaments pour traiter plusieurs problèmes de santé chroniques.

La lettre, découverte dans une prison secrète des environs de Syrte libérée par les forces libyennes combattant l'EI, fait froid dans le dos. Elle décrit le traitement infligé aux prisonniers par les extrémistes qui revendiquaient depuis plus d'un an la ville natale de Mouammar Kadhafi comme fief du mouvement en Afrique du Nord.

Des dizaines de Libyens et d'étrangers demeurent introuvables à Syrte, où les combats continuent et où la population pense que l'EI détient encore des prisonniers dans un réseau d'au moins sept prisons secrètes ou officielles.

Témoignages de torture

Des civils libyens qui sont passés par les prisons de l'EI à Syrte et ont soit réussi à s'échapper, soit été libérés par les forces libyennes, soit été relâchés après avoir purgé leur peine, ont parlé à IRIN. Ils ont témoigné des conditions inhumaines dans lesquelles ils étaient maintenus : privations quotidiennes de nourriture et d'eau, torture et mauvais traitements.

Seraj, 34 ans, arrêté parce qu'il détenait dans sa voiture du matériel destiné à fumer, a été maintenu à l'isolement sans eau ni nourriture pendant quatre jours. « Ils posaient une carafe d'eau devant moi, mais avec les mains liées dans le dos, il n'y avait aucun moyen pour moi de boire », a-t-il dit. « Je finissais par renverser la carafe et l'eau se répandait par terre. C'est là que les larmes se mettaient à couler sur mon visage. »

Seraj a dit qu'il tentait de convaincre ses geôliers de lui donner de l'eau, disant que sinon il mourrait. « L'un d'entre eux m'a toisé du regard et m'a dit : "tu es déjà mort". »

Lorsque les combats se sont intensifiés dans le district 700 de Syrte, où se situait la prison, les ravisseurs de Seraj se sont enfuis, emmenant un nombre inconnu de prisonniers et le laissant avec trois codétenus libyens enfermés dans des cellules individuelles. Au bord de la mort, ils ont été libérés par les troupes libyennes et immédiatement transférés aux soins intensifs à Tripoli, la capitale. Les poignets de Seraj portent toujours les cicatrices des câbles en plastique qui lui ont fermement lié les mains dans le dos pendant plusieurs jours.

Enfants et femmes enceintes

Mohammed, 42 ans, a dit que les coups et les actes de torture ont commencé immédiatement après son arrestation à un poste de contrôle de l'EI, où des vidéos progouvernementales ont été trouvées dans son téléphone portable. « Moi et mes amis avons beaucoup souffert. Ils nous ont frappés, nous ont agressés au Taser et m'ont électrocuté à l'intérieur des cuisses », a-t-il dit.

Mohammed a été incarcéré dans une prison secrète dissimulée entre les murs d'une villa de luxe avant d'être transféré dans une prison officielle de l'EI située sous le palais de justice de Syrte. Les yeux toujours bandés après leur voyage d'une prison à l'autre, lui et trois autres prisonniers libyens ont été jetés dans une cellule au sous-sol, à peine éclairée par une minuscule fenêtre au plafond.

Dans les cellules souterraines adjacentes se trouvaient huit femmes : deux infirmières philippines qui travaillaient à l'hôpital Ibn Sina de Syrte et six Éthiopiennes, arrêtées parce qu'elles étaient chrétiennes et détenues là depuis trois mois. Trois des femmes étaient en état de grossesse avancée et deux avaient des enfants, a dit Mohammed. Les Éthiopiennes ont ensuite été transférées dans sa cellule à cause d'une fuite de canalisation dans la leur.

« L'une des femmes avait un enfant de deux ans qui était affamé », a dit Mohammed. « Les gardiens de l'EI nous avaient donné de la nourriture infecte, du riz vieux de peut-être deux jours et qui sentait si mauvais qu'on ne pouvait pas le manger. Mais lorsque ce petit garçon a vu le riz, il a tout mangé. »

De pire en pire

Jamal, un autre ancien prisonnier de 32 ans, a dit que la nourriture était correcte au début de son séjour de trois mois en prison pour « sédition », mais que la qualité et la quantité ont rapidement décliné, jusqu'à devenir immangeable, à mesure que les combats s'intensifiaient autour de Syrte.

Jamal était incarcéré à l'Hisbah -- un poste de police de l'EI disposant de deux grandes pièces utilisées comme cellules collectives. L'établissement a depuis été libéré par les forces libyennes. D'après Jamal, une pièce était réservée aux prisonniers libyens et l'autre aux étrangers. Des piles de matelas semblaient indiquer qu'une trentaine de prisonniers au moins y avaient été maintenus captifs et qu'ils partageaient des toilettes rudimentaires et en nombre insuffisant. Des tableaux affichant des instructions en anglais et en arabe montraient que l'EI imposait ses doctrines strictes à tous les prisonniers, libyens comme étrangers.

Jamal est le seul ancien prisonnier interrogé par IRIN à avoir été jugé et pour qui une peine de prison a été prononcée. Une fois sa peine purgée, il a été relâché dans une zone de conflit actif. Il a passé deux jours à se faufiler entre les tirs nourris des lignes de front pour regagner la liberté.

Mohammed n'a jamais été jugé, a-t-il dit, et la plupart des prisonniers qu'il a rencontrés non plus. Les problèmes de canalisation ayant empiré et les fuites s'étant répandues à d'autres cellules, il a été transféré avec ses codétenus dans une cellule plus grande.

« C'était une grande cellule plongée dans une obscurité totale et, quand [des membres de] l'EI ouvraient la porte, les prisonniers affluaient en se disant que cela pouvait être synonyme de nourriture, d'eau ou même de liberté », a dit Mohammed. « Il y avait 29 personnes dans cette cellule. La plupart étaient libyens et cinq étaient étrangers. »

Les prisonniers

Les prisonniers étrangers comprenaient trois marins, probablement d'Europe de l'Est, capturés par l'EI plusieurs mois plus tôt lorsque leur bateau avait sombré au large de la Libye, les obligeant à rejoindre la côte dans un bateau de sauvetage. Les deux autres étrangers étaient un médecin indien, détenu depuis près d'un an, et un Égyptien battu si souvent et avec tant de violence par l'EI qu'il avait perdu la tête, a dit Mohammed.

Les 24 autres codétenus de Mohammed venaient de différentes régions de Libye. Certains étaient d'anciens militaires toujours incarcérés alors qu'ils avaient été forcés de se repentir et de prêter allégeance à l'EI.

« La population locale dit qu'il y a d'autres prisons et d'autres prisonniers, mais nous ne savons pas où ni combien », a dit Seraj. « Si vous posiez des questions concernant les prisons, vous risquiez d'être placés en détention par l'EI, alors nous avons essayé d'en savoir plus en bavardant l'air de rien et nous avons découvert qu'il y avait trois prisons officielles et au moins quatre prisons secrètes. »

En libérant les districts de Syrte, les forces libyennes ont jusqu'à présent sauvé six ressortissants étrangers '' trois médecins nord-coréens, deux professeurs indiens et un médecin palestinien'' ainsi que 13 Libyens, tous détenus dans des prisons secrètes ou assignés à résidence.

Alors que les combats continuent à Syrte, la population locale estime qu'une centaine de Libyens et une vingtaine d'étrangers manquent encore à l'appel.

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