10 Décembre 2016

Sénégal: Récit d'une vie brisée - Selly « Je ne suis pas une femme comme les autres

Dakar — La faire parler a été facile car Selly (nom d'emprunt) a besoin de parler, de se confier, de dénoncer une tradition qu'elle ne comprend pas. Elle a juste 30 ans d'après sa pièce d'identité. Selly a mon âge et comme elle le répètera tout au long de cet interview ; elle n'est pas du tout une femme comme les autres.

Selly m'a donné rendez-vous à son lieu de travail ; cette jeune felle menue drapée d'une longue tunique qui cache tout son corps, est vendeuse de fruits aux abords du marché Sandaga. Elle est originaire de Dialocoto une communauté rurale dans la région de Tambacounda. Dans sa famille, toutes les femmes sont excisées. Selly me raconte cette journée qu'elle n'est pas prête d'oublier.

Je devais avoir 09 ans et regroupées dans les toilettes d'une grand-mère avec d'autres filles, on voyait de l'agitation. Ma mère n'était pas présente mais il y avait mes tantes et les autres femmes du village. On nous a donné un bain, habillé et même parfumé ; c'était sûr que l'on nous apprêtait pour une fête. Ma grand-mère disait que c'était en notre honneur. Dans un lieu un peu éloigné de nos habitations, sous sommes amenées en rang ; l'exciseuse était une femme charismatique, respectée dans tout le village. Rassemblées, chacune de nous était excisée individuellement, dans une autre pièce contiguë. A chaque passage, des hurlements nous faisaient peur. Mais nous ne savions toujours pas ce qui se passait dans cette pièce et mon tour arriva. J'ai été immobilisée tête contre terre, les yeux bandés par un pagne, je ne voyais rien. Je n'ai senti qu'une douleur qui m'a fait crier de toutes mes forces et l'étreinte sur mes mains et mes jambes se resserraient. Il n'y a pas de mot pour décrire cette douleur ; c'est comme si un couteau m'avait traversé le ventre. L'opération n'a duré qu'une dizaine de minutes et je perdais tellement de sang que je n'entendais plus rien. Je me rappelle que je me suis évanouie et pour pansement nous n'avions chacune qu'un pagne qui était changé lorsqu'elle imbibé de sang. Après cet acte, les femmes nous ont servis des boissons et des fruits histoire de nous consoler et elles répétaient combien nous étions courageuses.

Sa voix chargée d'émotion se tue quelques minutes et avec ses mots elle continue de narrer son histoire.

La semaine qui a suivi l'acte, a été un véritable calvaire ; j'avais mal et faire pipi était une vrai torture et la femme qui avait pratiqué l'excision nous obligeait à faire pipi régulièrement pour que cela cicatrise vite d'après elle. Des douleurs aux évanouissements, c'était l'enfer. Pour me réconforter, ma mère me disait : "nous sommes toutes passées par là, tes tantes et moi et même toutes les femmes du village car si tu n'es pas excisée, tu n'es pas digne de te marier, aucun homme ne voudra de toi". Pour montrer que j'étais courageuse, je ne devais pas pleurer ni me plaindre, je devais rester de marbre face à cette douleur qui était indescriptible. Plus tard avec les années, j'avais même oublié cela mais lorsque j'ai commencé à avoir mes règles ce fut le retour de tout. J'ai eu des règles très douloureuses, de nombreux saignements, des douleurs allant du dos jusqu'aux pieds. A 20 ans, je me suis mariée et ce fut la continuité de mon calvaire. Consommer mon mariage a été revivre l'excision ; mon mari a été patient mais moi je ne tenais pas le coup. Chaque rapport sexuel était un supplice et je continuais à saigner finalement remplir mon devoir conjugal est synonyme de torture pour moi.

Je suis tombée enceinte un an après mon mariage et j'ai fait une fausse couche suivie de très nombreuses complications. Ma deuxième grossesse arriva à terme car j'ai été très surveillé et j'ai accouché par césarienne d'un garçon et c'est la plus grande satisfaction de ma vie.

Enfin un sourire qui pointe sur le visage de Selly ; elle parait très fier d'avoir mis au monde un garçon. A la question de savoir qu'en aurait-il était si elle avait une fille, Selly répond avec conviction.

« Je ne veux plus avoir d'enfant car je ne veux pas prendre le risque qu'elle subisse ce que j'ai subi. Et dans ma famille, la tradition est toujours respectée ; je n'aurais pu rien faire pour que ma fille ne soit pas excisée donc pour moi c'est un grand soulagement d'avoir donné vie à un garçon. J'ai moi-même assisté à l'excision d'autres petites filles et dans ma famille aucune fille n'y échappe.

On termine notre entretien sur cette note mélancolique d'une femme qu'une tradition a rendu amère et frustrée.

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