19 Décembre 2016

Burundi: Au pays, les séquelles psychologiques s'étendent sous le règne de la terreur

Elle regarde la route qui longe sa maison, assise sur un tronc utilisé comme barricade lors des manifestations antigouvernementales de l'année dernière contre le président Pierre Nkurunziza. Elle se parle à elle-même.

« Cette personne marche comme Benny. Même sa chemise ressemble à celle de Benny, » dit-elle, accablée par le deuil, en voyant un homme passer devant chez elle.

Le fils de Janet Bizimana* a disparu le 19 janvier 2016. D'après son voisin, le 19 de chaque mois, elle passe la nuit à pleurer.

Le Burundi a traversé de nombreux épisodes d'une violence terrible : ce petit pays densément peuplé a été marqué par deux guerres civiles et des vagues répétées d'épuration ethnique.

Et la violence est loin d'appartenir au passé. Depuis près de deux ans, le Burundi est déchiré par un nouveau conflit politique au cours duquel des centaines de personnes ont été tuées et des milliers incarcérées et torturées, causant de nouveaux traumatismes à la population.

La décision de M. Nkurunziza de briguer un troisième mandat présidentiel, considérée par beaucoup comme anticonstitutionnelle, a provoqué l'ire de l'opposition. Malgré la controverse, M. Nkurunziza a gagné l'élection en juillet 2015 après avoir déjoué une tentative de coup d'État. Depuis, le Burundi frôle la guerre civile.

Le conflit, qui risque de raviver les fractures ethniques du passé, a poussé 327 400 Burundais -- sur 10 millions d'habitants au total -- à fuir vers les pays voisins.

Deux sons de cloche

Alors que les défenseurs des droits de l'homme burundais comptent 1 000 personnes tuées et plus de 9 000 détenues depuis avril 2015, le gouvernement maintient que la situation s'améliore. Il a même récemment été soutenu dans ces propos par le président de la Commission nationale indépendante des droits de l'homme, Jean-Baptiste Baribonekeza.

« Le pays est calme ; nous n'entendons plus de coups de feu dans la capitale », aurait-il dit, selon IWACU English News. « Si nous visitons les centres de détention, nous remarquons que le nombre de personnes arrêtées a fortement baissé, passant de plus de 9 000 en 2015 à environ 6 000 aujourd'hui. En général, il y a une amélioration par rapport à l'année dernière. »

Mutakura est un quartier déshérité de la périphérie de Bujumbura, la capitale, où résident des fonctionnaires subalternes et des salariés de petites entreprises.

C'est là qu'habite Mme Bizimana*, la mère de Benny Runyaga*, âgée de 70 ans. Son fils était un membre bien connu du Mouvement pour la solidarité et la démocratie, un parti d'opposition lié au groupe rebelle RED-Tabara.

« Lorsque le téléphone sonne à la maison, elle est la première à courir décrocher. Elle pense que ce sera son fils », a expliqué un ami de la famille. « C'est pareil quand quelqu'un frappe à la porte. Elle essaye d'être la première à ouvrir, croyant que son fils rentrera. »

Benny Runyaga était père de deux enfants. Le plus jeune est né un mois avant qu'il disparaisse, probablement emporté par la police.

« L'aîné prend les vêtements de son père, les étend, appelle sa mère et lui dit "maman, papa est là" », a expliqué un voisin.

Ne pas savoir si Benny Runyaga est mort ou vivant est une torture pour la famille, notamment pour Janet. Son voisin craint qu'elle ait besoin d'être internée.

« Des bêtes assoiffées de sang »

Jane* a elle aussi perdu un proche. Son mari, officier de l'armée, est mort dans un attentat chez eux, à Bujumbura. Leurs quatre enfants demandent toujours quand il reviendra.

« Seul l'aîné, qui a presque neuf ans, semble comprendre ce qui s'est passé. Chaque jour, il demande pourquoi le monde est si méchant qu'il lui refuse le droit de tenir la main de son père », a dit Jane à IRIN.

« Chaque fois qu'il va sur sa tombe, il me dit qu'il a peur que ceux qui ont tué mon mari puissent nous voir. »

« Il me dit : "ils sont là, maman, ils nous suivent. Ils ne veulent pas que nous venions ici. Ce sont des animaux, maman, des bêtes assoiffées de sang" », a-t-elle dit, la voix tremblante.

Outre l'impact émotionnel, la perte du mari de Jane a eu des conséquences économiques désastreuses pour la famille.

« J'ai dû quitter la maison où nous vivions avant l'attentat pour une autre, moins chère. Je ne paye pas le loyer, car je n'ai pas de travail. Des amis, des connaissances et quelques anciens collègues de mon mari payent pour moi et les enfants », a-t-elle expliqué.

« Ils le font en secret, car eux aussi ont peur. Nous n'avons jamais obtenu les résultats de l'enquête [sur la mort de mon mari]. »

« Même de vieux amis de mon mari, alors qu'ils sont membres des forces de sécurité ou de défense, posent comme moi des questions sur l'enquête. »

Jane n'a pas voulu parler des éventuelles affiliations politiques de son mari.

Troubles psychologiques

Jean-Pierre Ntamatungiro* est psychologue et exerce en libéral dans le centre de Bujumbura.

« Avant la crise, je voyais au moins trois patients qui présentaient des symptômes de traumatisme », a-t-il dit à IRIN. « Maintenant, j'en reçois neuf ou dix par jour. Faites le calcul et vous verrez le nombre de personnes que nous recevons chaque mois. C'est beaucoup pour un petit pays comme le Burundi. »

D'autant plus que seuls ceux qui en ont les moyens consultent un spécialiste. D'autres sont livrés à eux-mêmes et de nombreux jeunes tombent dans la drogue, a précisé le psychologue.

« [Cette crise] affecte les jeunes de toutes les tendances politiques au Burundi, qu'ils soient favorables au gouvernement ou à l'opposition », a dit M. Ntamatungiro*. « Certains d'entre eux ont développé des tendances suicidaires après ce qu'ils ont vu. D'autres ne sont plus capables de parler après ce qu'ils ont subi ou ce à quoi ils ont assisté. »

Craintes pour l'avenir

Le mois dernier, IRIN a observé trois enfants jouant dans les rues de Musaga, au sud de Bujumbura. C'est un quartier où les opposants au gouvernement sont nombreux et la répression policière y est donc monnaie courante.

L'un des garçons imitait un policier : « sortez de chez vous ou je tire sur la porte ! »

Un autre tenait une petite pierre ronde qu'il disait être une grenade. Quant au troisième, il chantait une chanson contre la réélection de M. Nkurunziza qui était fréquemment entendue l'année dernière.

Un vieil homme les a renvoyés chez eux, gêné par ces jeux et par la présence d'un journaliste.

« Ils ne font que répéter ce qu'ils ont vu ici », a expliqué un passant. "Mais je m'inquiète de l'avenir de ces enfants dans un tel pays."

*Les noms ont été modifiés pour des questions de sécurité

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