10 Janvier 2017

Burkina Faso: Procès ex-RSP - La «bombe» Madi à la barre

Photo: Sidwaya
Procès des militaires de l'ex-RSP -

Le tribunal militaire a poursuivi l'instruction à la barre du dossier caporal Madi Ouédraogo et de 28 autres pour «association de malfaiteurs, détention illégale d'armes et de munitions de guerre».

Ainsi hier, huit accusés se sont expliqués au prétoire, ce qui porte à 26 le nombre de ceux qui ont déjà comparu. Comme le vendredi et le samedi passés, les mis en cause ont tous plaidé non coupables.

Aujourd'hui, l'inculpé le plus en vue, le caporal Madi Ouédraogo, que tous chargent, devrait s'exprimer à la barre. Va-t-il tout endosser ou plaidera-t-il pour une responsabilité partagée ? La réponse après son audition.

«J'ai signé une déclaration que je n'ai pas faite». C'est ce qui ressort des dépositions faites à la barre par certains accusés de la séance matinale du lundi 9 janvier 2016.

D'autres ont même parlé de menaces au cours des interrogatoires à la Brigade de gendarmerie ou de 72 heures de détention sans avoir mangé. Alors on comprend dans quelles conditions les procès-verbaux ont été dressés.

Le caporal Soumaila Diessongo rejette l'accusation d'association de malfaiteurs retenue contre lui. Selon lui, il s'est retrouvé à tout hasard chez Madi Ouédraogo, qu'il connaissait. Il dit avoir signé contre son gré les déclarations faites sur lui par le nommé Pascal Kientéga à la Brigade de gendarmerie.

«On m'a dit que Kientéga avait déjà tout dit sur moi. J'ai demandé à lire ce qu'il a dit, on m'a simplement dit de signer», a-t-il déclaré.

Selon Me Antoinette Boussim, son avocat, le dossier est vide, et elle a attiré l'attention du tribunal sur les conditions dans lesquelles les clients ont signé les procès-verbaux.

Le caporal Bapandi Ouoba, lui non plus, ne reconnaît pas le chef d'accusation d'association de malfaiteurs.

Il a affirmé qu'un soir, Madi l'a joint au téléphone et lui a demandé de venir chez lui. Comme il ne connaissait pas le domicile de ce dernier, Madi l'a rencontré à un endroit qu'il a indiqué et l'a conduit à son domicile.

Arrivé juste à la porte, il dit avoir reçu un coup de fil de sa femme enceinte qui se plaignait de problème de santé.

«Alors, je suis reparti sans entrer dans la cour. Madi avait promis de me faire signe après mais ne m'a plus rappelé», selon Bapandi Ouoba.

Il a déclaré n'avoir pas relu le procès-verbal et l'avoir signé sous la contrainte. Me Ollo a déclaré que dans le P-V, il est signalé que son client est l'un des organisateurs de la réunion alors qu'il n'a pas mis les pieds dans la cour de Madi.

Me Ollo est revenu sur les conditions de détention des accusés à la gendarmerie et a précisé que les 72 heures sans manger dont a fait cas son client y sont une pratique courante.

« Quand le baobab tombe, ça racle tout »

Le caporal Ibrahim Sanou ne reconnaît pas le chef d'accusation d'association de malfaiteurs retenu à son encontre. Madi l'avait rencontré fortuitement dans la rue le 22 décembre quand il s'était arrêté pour acheter des habits.

Il a parlé d'une réunion chez lui le lendemain. « J'étais de garde le 23 décembre, et je suis descendu le 25 », a précisé Sanou.

Le commissaire du gouvernement a noté la contradiction entre sa déclaration dans le P-V et ce qu'il avait affirmé à la barre. Réponse de Sanou : « C'est le français qui m'a manqué ».

Appelé à la barre comme témoin, le caporal Bontogo a refusé de reconnaître avoir déclaré dans l'enquête préliminaire que Sanou avait assisté à la réunion.

L'accusé a également déclaré que, lors de l'enquête préliminaire, l'adjudant chargé de l'interrogatoire l'avait menacé et insulté, utilisant des phrases comme : «Hier c'était vous, aujourd'hui c'est nous », ou encore « Quand un baobab tombe, ça racle tout».

Quant au soldat de première classe Patrice Coulibaly, il a déclaré avoir eu l'information du projet d'attaque le 25 décembre 2015 par son chef de corps, lors d'une information générale de la troupe.

A ce moment, Madi était déjà aux arrêts. Mais le 28 décembre, Patrice a rencontré Madi Pafadnam, son aîné dans l'armée, qui lui a donné les informations sur la tentative d'attaque. Le soldat Patrice n'a fait que l'écouter sans lui dire qu'en fait il en avait déjà eu l'information auparavant.

Me Timothée Zongo s'est donc étonné de la présence de son client à la barre du tribunal militaire. «Je ne sais pas pourquoi mon client est devant vous, monsieur le président, car si Madi Pafadnam lui a effectivement donné une information, c'était une information périmée. Mon client en a eu l'information le 28, or le projet avait déjà échoué».

« Où est ce Madi Pafadnam ? »

Pour l'avocat, c'est à cause de Madi Pafadnam que Patrice Coulibaly comparaît devant la justice militaire. «Où est ce Madi Pafadnam ?» s'est interrogé l'avocat qui s'est insurgé contre le fait que, curieusement, ce Madi Pafadnam n'ait pas été inquiété dans le dossier, puisqu'il n'est pas poursuivi.

Le sergent Ollo Stanislas Sylver est, lui, accusé d'avoir, de la ville de Ouangolo, en Côte d'Ivoire, préparé l'attaque de la Maison d'arrêt et de correction des armées. Il a plaidé non coupable avant de dire son étonnement d'être dans ce dossier.

«Moi, je suis là pour le dossier Yimdi. C'est le juge qui a dit que tous ceux qui étaient en Côte d'Ivoire étaient au courant de l'attaque de la MACA.

Moi, je suis allé à Ouangolo, car j'avais fait venir mon épouse qui venait d'accoucher afin de pouvoir voir mon bébé. Je ne sais rien du projet d'attaque de la MACA».

Son avocat, Bali Bazemo, a dit son incompréhension de voir son client à la barre, car on ne lui reproche rien de concret. «L'audition de mon client ne tient que sur une page. Ça dit tout. C'est la preuve qu'il n'est pas impliqué dans cette affaire».

Le sergent-chef Ali Sanou se trouve dans la même situation que le sergent Ollo Stanislas Sylver. Il a plaidé non coupable pour l'attaque de la MACA, mais «je me reconnais dans le dossier de Yimdi».

De la Côte d'Ivoire où il avait trouvé refuge, il a dit avoir eu vent d'une rencontre chez le caporal Madi Ouédraogo pour la question des matériels et effets personnels perdus lors de l'assaut au camp Naba Koom II.

Cependant le sergent-chef Ali Sanou, lui, n'a rien perdu au camp ; lui, il était à Charlie Echo (nom de code du Conseil de l'Entente, près de la Radio nationale).

Là Ali a avoué avoir perdu beaucoup d'effets et plus de 1,6 million FCFA en liquide, car il venait de contracter un prêt de 7 ans. On peut comprendre pourquoi la réunion chez Madi l'intéressait.

Son avocat, Me Christophe Birba, a dénoncé les amalgames du commissaire du gouvernement qui puise des informations dans les dossiers putsch et attaque de Yimdi pour étayer son argumentation.

«On ne peut pas puiser des éléments extradossier pour alimenter le dossier Madi. C'est une pratique déloyale, car moi, en tant qu'avocat, je n'ai pas accès aux dossiers putsch et Yimdi, donc je ne peux pas bien défendre mon client».

C'est sur ces faits que le président du tribunal, Seydou Ouédraogo, a suspendu la séance sur le coup de 12 heures.

« Je n'étais pas au pays mais à Abidjan »

C'est à 13h47 que le président du tribunal a procédé à la réouverture de l'audience. Cependant il n'a pas eu le temps d'appeler l'accusé suivant à la barre, car une voix féminine se fit entendre :

Me Antoinette Boussim, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, a tenu à faire une remarque relative à une intimidation de leurs clients (lire encadré). Le tribunal a alors décidé d'une suspension de quelques minutes pour s'entretenir avec les différentes parties.

14h15, reprise du procès et cette fois-ci c'est le soldat de première classe Boureima Zouré qui est appelé.

Accusé d'association de malfaiteurs, le quadragénaire a d'abord dit ne pas reconnaitre les faits à lui reprochés. Il a fourni les explications suivantes : «A l'époque, je n'étais pas au pays mais à Abidjan.

Une fois j'ai appelé ma femme, et mes enfants ont manifesté le souhait de me voir. C'est pourquoi le 11 décembre 2015, je me suis rendu à Ouangolodougou pour les rencontrer. J'en suis reparti le 6 janvier 2016 pour Abidjan».

Prenant la parole, le commissaire du gouvernement va essayer de démontrer, à travers des questions à l'inculpé, que celui-ci est allé dans cette ville pour un complot.

Pour cela, il n'a pas hésité à revenir sur les propos tenus par le sergent-chef Sanou Ali devant le juge d'instruction. Celui-ci aurait, en effet, déclaré qu'il était «accompagné d'autres frères d'armes dont Seydou Soulama, le sergent Ollo Stanislas Poda, le sieur Zouré lui-même, etc.»

Chose que le père de famille a catégoriquement réfutée, précisant de nouveau qu'il s'est rendu dans la zone pour visiter sa famille.

«Avec vos camarades militaires, vous êtes-vous tous croisés à Ouangolo, peu importe les raisons de chacun ? », « Sanou Ali vous a-t-il fait part d'un plan duquel ferait parti le sergent Mahamadi Zallé? », autant de questions auxquelles le soldat de première classe a dû répondre avant que le tribunal ne juge nécessaire d'entendre le sergent Ollo Stanislas Poda à ce sujet.

Combien de fois est-il allé à Ouangolodougou ? « Deux fois. D'abord en fin novembre pour accompagner mon oncle et ensuite le 10 décembre pour voir mon enfant qui venait de naître », a indiqué ce dernier.

C'est alors au tour de l'avocat de la défense de clore le débat en appuyant ce que chacun des accusés s'évertuait à expliquer au juge.

« Mon client ne nie pas s'être rendu dans ladite localité, ni avoir rencontré des frères d'armes mais de là à en faire un comploteur, c'est un autre problème ».

Interpellé pour avoir enterré des armes

On l'oublierait parfois, mais des civils sont également sur le même banc des accusés que ces soldats de l'ex-RSP. Ce premier d'entre eux à avoir comparu est Sibiri Gilbert Guira. Le conducteur de tricycle de 25 ans est défendu par Me Albert Ouédraogo.

Pour ce dernier, «son client, poursuivi pour détention illégale d'armes à feu et de munitions de guerre, s'est retrouvé malencontreusement mêlé à une affaire qui le dépasse».

Sibiri Gilbert Guira qui s'est exprimé en mooré dit avoir été appelé un soir de décembre 2015 au domicile de son beau-frère, Alassane Ouédraogo, dit Ladji. Ce dernier lui aurait confié un sac.

« Il m'a dit d'aller enterrer le sac dans un trou qui se trouve dans le couloir du domicile où il me loge ». L'accusé affirme avoir exécuté sans trop poser de questions. « Je lui ai demandé quel était le contenu du sac, mais il n'a pas répondu.

Je n'ai pas voulu en savoir davantage, car il me confiait souvent des affaires », a-t-il expliqué. « Comme c'est un marabout, je me suis dit que ça pouvait être son outil de travail ».

Selon sa déclaration, c'est en déterrant le sac devant les pandores qu'il a pris connaissance de son contenu : des armes et des munitions.

Cette explication n'a pas convaincu le commissaire du gouvernement qui a argué qu'au vu du poids des armes, du nombre de munitions, de la forme d'une arme de guerre dans un sac de riz vide, il ne pouvait pas ignorer qu'il transportait sur sa moto des armes de guerre.

Alioun Zanré a cité les propos de l'accusé dans les procès-verbaux. Pour lui, l'accusé n'a pas agi seulement en exécutant. « Ladji ne lui a jamais dit d'enterrer le sac. C'est quand il a appris que Ladji a été arrêté qu'il a pris l'initiative d'enterrer les armes».

Mais Sibiri Guira a nié les propos du P-V qui tendraient à faire croire qu'il savait qu'il gardait des armes. Il est appuyé par son avocat qui estime que son client, illettré, ne pouvait pas lire les P-V avant de les signer.

Me Albert Ouédraogo a dit espérer que l'audition prochaine d'Alassane Ouédraogo, dit Ladji (ndlr : ce matin probablement), va confirmer les propos de son client.

Le procès reprend donc ce matin à 8h30 avec l'audition des trois accusés restants (caporal Madi Ouédraogo, Mahamadi Zallé et Alassane Ouédraogo, dit Ladji).

Des témoins, cités, devraient comparaître à la demande des avocats de la défense : il s'agit notamment d'Abou Ouattara et d'Eric Kini.

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