6 Février 2017

Centrafrique: La fermeture des camps de PDIP met la réconciliation centrafricaine à l'épreuve

Bangui — Étienne Guinot attrape un sac de plastique bleu, dont il sort un serpent mort qu'il brandit. « S'il vous mord, il vous tue », prévient-il en frottant la peau rêche et tachetée de l'animal avec ses doigts.

À Fondo, un quartier de Bangui, les serpents sont partout ces temps-ci : accrochés aux arbres, rampant dans l'herbe ou cachés parmi les gros tas de poussière et de gravats là où se tenaient autrefois des maisons.

Ils ont commencé à apparaître peu de temps après que M. Guniot et ses voisins ont été forcés de fuir la capitale de la République centrafricaine (RCA) le 5 décembre 2013 en raison des tueries à grande échelle visant chrétiens et musulmans. Ces communautés réinvestissent aujourd'hui leurs maisons abandonnées, non sans une vive appréhension.

Le massacre a été perpétré par les Séléka - une coalition de groupes rebelles à majorité musulmane qui s'était emparée du pouvoir par un coup d'État neuf mois plus tôt - et les anti-balaka, un réseau non structuré de milices d'auto-défense à majorité chrétienne qui s'était formé en réponse.

M. Guinot, un chrétien, a trouvé refuge avec sa famille à l'aéroport M'Poko de Bangui, où il a vécu quatre ans sous la protection de l'armée française et des Nations Unies.

Le camp, qui a accueilli jusqu'à 100 000 personnes au plus fort de la crise, est devenu un symbole de la situation en RCA, avec ses personnes déplacées à l'intérieur de leur propre pays (PDIP) vivant dans des conditions sordides le long de la piste d'un aéroport international.

Le gouvernement s'emploie à le fermer depuis décembre de l'année dernière. Les quelques PDIP interrogées par IRIN ont confié que vivre à M'Poko leur manquerait. La décision de fermer le camp laisse plusieurs milliers de personnes vulnérables sans savoir où aller ni quoi faire.

À l'instar de M. Guinot, les habitants du camp de M'Poko sont des chrétiens qui vivaient à l'intérieur ou aux alentour du troisième district de Bangui, où subsiste le dernier quartier musulman de la ville, le PK5.

De la prospérité à la pauvreté

Lorsque la violence s'est abattue sur Bangui en 2013, les musulmans déplacés ont investi le PK5 et la plupart des chrétiens ont fui. Dans les semaines qui ont suivi, les combattants de la Séléka ont entrepris de détruire plusieurs milliers de foyers chrétiens à travers la région au moyen de grenades, de poteaux en acier ou encore de leurs propres pieds.

Avant le conflit, M. Guinot possédait trois maisons : une pour sa fille, une pour son fils et la sienne. Toutes trois ont été détruites en 2013.

Depuis son retour le 29 janvier, M. Guinot vit avec sa famille dans une maison abandonnée voisine, sans toit ni fenêtres ou porte d'entrée. La nuit, ils sont quatre à partager un matelas en mousse dont il manque des morceaux, dans une pièce de 2 x 2 mètres recouverte d'une bâche du HCR (l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés) ; les autres membres de la famille dorment dehors.

« C'est très dur », dit M. Guinot. « Nous n'avons pas de maison, et rien à manger. Mon petit-fils, mes enfants : nous ne pouvons pas subvenir à leurs besoins. »

En comparaison avec les provinces de la RCA, encore largement sous le contrôle de groupes armés, Bangui a retrouvé un semblant de normalité au cours de l'année écoulée. Les élections de février 2016 se sont déroulées sans heurts et une importante force de maintien de la paix - la Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations Unies en Centrafrique (MINUSCA) - demeure en place.

« Nous estimons que la situation sécuritaire s'est améliorée après les élections, et souhaitons que les gens retournent chez eux et fassent de leur mieux pour contribuer à la stabilité et à la paix », a dit Juliana Yodiam, la responsable de l'action humanitaire du ministère centrafricain des Affaires sociales.

Mais les communautés musulmanes et chrétiennes n'ont plus cohabité en grand nombre à Bangui depuis le début du conflit, et personne ne semble savoir si elles sont prêtes à le faire.

Depuis 2014, Arsene Djamba Gassy œuvre à des projets de cohésion sociale dans le troisième district avec l'ONG britannique Conciliation Resources.

D'après lui, les gens sont globalement « lassés de la violence » et n'ont pas « de problèmes majeurs » les uns vis-à-vis des autres. Il souligne toutefois que les précédentes tentatives de cohésion sociale ont échoué à s'attaquer aux griefs sous-jacents en privilégiant les solutions toutes faites aux projets communautaires.

« Les chrétiens et les musulmans se mélangeaient le temps d'une activité, un match de football par exemple », a dit M. Gassy. « Et puis chacun rentrait chez soi. Pour un père qui a perdu son fils, qu'est-ce qu'un match de football peut bien régler ? C'est ce qui a été fait ces deux dernières années. »

Tandis que plusieurs chefs de factions Séléka ont quitté le PK5 pour la brousse en août de l'année dernière, invoquant leur frustration vis-à-vis du programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR), les groupes d'« auto-défense » armés restent actifs dans la région.

« Ils sont moins organisés », a dit François Hericher, directeur de pays adjoint de l'ONG française ACTED, « mais plus prédisposés à la criminalité ».

Qui a le contrôle ?

Au bas d'une ruelle poussiéreuse du PK5, Matar Anemeri, alias « Force », est attablé en tenue de camouflage, une arme accrochée au cou par une épaisse corde rouge.

Ses yeux sont injectés de sang, sa voix est grave et bourrue. Ancien membre des Forces armées centrafricaines (FACA), l'homme de 36 ans est devenu rebelle en 2003 lorsque l'ex-président François Bozié a pris le pouvoir par la force. Il a ensuite rejoint la Séléka, et dirige aujourd'hui un groupe d'auto-défense implanté dans le sud et le sud-ouest du PK5.

Malgré de sérieux problèmes de boisson, M. Anemeri dit vouloir la paix et accéder au programme de DDR du gouvernement.

Pour le prouver, il a invité à sa table Judicael Moganazou, ancien combattant et actuel porte-parole de Maxim Mokom, l'un des dirigeants des anti-balaka, pour une interview commune. Une telle initiative aurait autrefois été impensable dans un pays où les factions de l'ex-Séléka et les groupes anti-balaka continuent de s'affronter de façon quasi quotidienne.

Interrogé sur le retour des communautés, M. Anemeri a répondu qu'il déployait des véhicules de patrouille la nuit pour protéger les chrétiens « contre les mauvaises personnes parmi nous », propos auxquels M. Moganazou a réagi en opinant du chef avec enthousiasme. Les rackets avec arme dont les commerçants musulmans sont victimes dans le PK5 sont toutefois de mauvais augure.

Dans un éclair d'humilité, M. Anemeri a admis ne pas pouvoir contrôler les 500 hommes armés qui, dit-il, travaillent pour lui (un rapport récent du groupe d'experts des Nations Unies suivant l'évolution de la situation en RCA annonce un chiffre bien inférieur).

« Peu importe que vous ayez 500 ou 1 000 personnes sous vos ordres », a-t-il dit. « Si vous n'avez pas d'argent pour les payer, comment voulez-vous les contrôler ? S'ils ont faim, vous ne savez pas de quoi ils sont capables. »

Beaucoup de rapatriés interrogés par IRIN disent craindre les groupes armés du PK5. Après trois ans passés au camp de M'Poko, Benedithe Ngoimon, elle aussi originaire de Fondo, a dit avoir peur de rentrer chez elle. Avoir une maison faite de tôle ondulée et de bâches en plastique usagées n'aide en rien.

« La nuit dernière, j'ai entendu un tir à proximité », a-t-elle dit. « J'ai pensé que nous allions peut-être devoir retourner au camp. »

Retour à la pénurie

Avant que les PDIP ne quittent M'Poko, les ONG ont demandé à ce que de gros investissements soient réalisés dans les quartiers de retour. La population du PK5, par exemple, s'est considérablement agrandie pendant la crise avec l'arrivée de musulmans déplacés venus d'ailleurs.

Le retour des communautés s'effectue dans un contexte de pénurie matérielle - l'approvisionnement en eau, la gestion des déchets et les systèmes de santé et d'éducation sont très lacunaires - ce qui pousse certains à dire que les conditions d'un nouveau conflit sont déjà réunies.

« Le gouvernement s'assure que les gens quittent le site, mais n'a aucune stratégie pour la suite », a dit, sous couvert d'anonymat, un travailleur ayant participé à plusieurs mois de négociations avec le gouvernement au sujet de M'Poko. « Si les services sociaux ne sont pas renforcés, cela pourrait créer des tensions au sein de la population. »

Compte tenu de la situation, il reste à voir comment autant de PDIP peuvent effectivement réinvestir le troisième district. D'après Sahdia Khan, coordinatrice des mesures d'urgence auprès de l'Organisation internationale pour les migrations, l'expérience laisse penser que beaucoup d'entre eux iront ailleurs.

« De nombreuses personnes ont déjà quitté [M'Poko], mais elles se rendent dans des zones sûres », a-t-elle dit.

Le nombre de PDIP concerné est largement supérieur cette fois-ci, avec la fermeture de 15 des 30 autres camps de PDIP que compte la capitale. Mais si beaucoup d'entre eux choisissent de se réinstaller ailleurs à Bangui, M. Khan admet que « c'est une situation inédite ».

Rien n'est pérenne

Pour aider les PDIP à quitter M'Poko, le gouvernement a versé entre 80 et 160 euros aux personnes isolées et aux familles. Plusieurs dizaines de PDIP interrogés par IRIN n'ont cependant pas pu en bénéficier en raison de problèmes administratifs, notamment parce que leur nom avait été mal noté.

Ceux qui ont reçu l'argent estiment que c'est trop peu. La voisine de M. Guinot, Mélanie Ougram, 48 ans, est rentrée à Fondo le 26 janvier avec 80 euros en poche. Une semaine plus tard, il ne lui restait plus rien. Tout était parti dans le remboursement de ses dettes et dans l'achat de briques et de nourriture.

Sans personne pour l'aider à rapporter de l'argent - son mari a été assassiné par des combattants de l'ex-Séléka le 5 décembre - Mme Ougram ne peut envoyer à l'école que deux de ses six enfants.

« Nous verser aussi peu d'argent, c'est nous abandonner », a-t-elle dit.

L'aide vient de quelques ONG. À ce jour, ACTED a aidé à reconstruire 1 300 maisons par le biais d'un système permettant aux PDIP d'acheter des matériaux évalués à 200 dollars environ pour faire les travaux eux-mêmes.

« L'objectif du projet est d'autonomiser les PDIP, afin que lorsqu'elles rentrent, leur maison n'ait pas été construite par une ONG », a dit M. Hericher en nous faisant visiter Boeing, un quartier situé juste à l'extérieur du troisième district.

« Nous [les formons,] leur fournissons des outils, et leur expliquons comment se construit une maison, afin qu'à notre départ ils soient capables de continuer à le faire. »

M. Herichter reconnaît toutefois que Bangui reste un endroit précaire. En 2015, ACTED a contribué à la reconstruction de près de 900 maisons. Toutes ont été détruites avec la reprise des violences en septembre, suite à l'assassinat d'un chauffeur de taxi musulman de 17 ans.

« C'est un bon rappel », souligne M. Hericher, en pointant du doigt un quartier entièrement rasé au loin. « Tout peut changer du jour au lendemain. »

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