16 Février 2017

Burkina Faso: Séni Kapan à Kalgondin - Une handicapée visuelle qui fait tout... les yeux fermés

interview

Séni Kapan, c'est son nom. Trentenaire, elle vient d'un village situé aux environs de Léo. Mais, plus important, elle est malvoyante depuis près de trois ans. Et même si la jeune mère de deux enfants a très bien su s'adapter à sa nouvelle condition, quelque part, au fond de son cœur, il y a un profond désespoir. Le mardi 7 février 2017, nous avons pu passer quelques heures avec cette femme dont l'histoire devrait servir d'exemple à plus d'un. Portrait !

La maison semble déserte. Pas âme qui vive.

A travers la petite fente de la porte, nous jetons un regard furtif dans la cour pour voir si quelqu'un vient nous ouvrir. Repartir ?

Un dernier coup d'œil et nous apercevons une jeune femme. De teint noir, la taille moyenne, les formes plus ou moins généreuses, elle arrive, la démarche un peu nonchalante. Pourtant, d'un geste assez vigoureux qui tranche avec son apparence débonnaire, elle nous ouvre le portail.

En revenant le 7 février 2017 dans cette demeure où nous étions déjà il y a quelques jours, il nous faut quelques secondes pour nous rappeler que la jeune dame ne peut pas nous reconnaître pour la simple raison qu'elle ne voit plus depuis trois ans environ. Alors, nous nous empressons de lui dire bonjour.

En entendant notre voix qui semble avoir fonctionné comme un signe de reconnaissance, son visage se décontracte tout doucement et elle finit même par nous adresser un petit sourire. Il est environ 10h 30. Les autres membres de la maisonnée sont absents.

Tant mieux. Elle se confiera plus spontanément. Nous l'aidons à sortir des vêtements de la maison pour la lessive. Petit à petit, une certaine proximité s'installe entre nous. Nous la trouvons sympathique, simple et assez même « rigolote » malgré son état.

C'est probablement pour cette raison qu'il nous est difficile d'admettre que Séni Kapan ne voit rien, aucun geste dans son comportement ne laisse deviner qu'elle est malvoyante.

Dans sa façon de se tenir un peu en retrait, on croirait avoir affaire à une personne timide tout simplement. Vu sa manière de se déplacer dans la maison, on se pose des questions : est-ce qu'elle calcule la distance qu'il y a entre deux lieux ?

Quand elle marche, elle sait à quel moment il faut tourner ; s'il y a un obstacle devant elle, une flaque d'eau laissée par les pneus du véhicule préalablement lavé à cet endroit, etc.

Quelquefois, il lui arrive de se tromper ou de tâtonner à la recherche d'un objet mais pendant tout le temps que nous avons passé avec elle, c'est arrivé très rarement.

Comme si sa perte de la vue avait été compensée, grâce à la Providence, par on ne sait trop un sixième sens. Et c'est avec un naturel indescriptible qu'elle remplit le seau à plusieurs reprises au robinet pour déverser dans les bassines et commencer son travail.

« Au début, ça n'a pas été facile... »

Plusieurs questions se bousculent dans notre tête, lesquelles ne tardent pas à sortir de la bouche : comment fait-elle ? Comment fait-elle pour marcher aussi aisément dans la maison, sans jamais rentrer dans les murs ? Comment fait-elle pour effectuer tous ces travaux ménagers ? Ne voit-elle pas, ne serait-ce qu'un peu ?

La jeune maman sourit en écoutant nos multiples interrogations. Puis, prenant un air plus sérieux, elle nous confie : « C'est vrai qu'au départ ça n'a pas été facile pour moi de me retrouver. Mais puisque j'étais déjà venue dans cette maison avant de perdre la vue, je suis capable de me représenter ses moindres coins et recoins dans la tête.

Je sais où se trouve chaque objet, si je dois me rendre dans la cuisine, aux toilettes ou ailleurs, je sais par où je dois passer. »

Après quelques instants de silence, elle poursuit : « Pour ce qui est des tâches ménagères, je pense que je suis capable de tout faire. Il me suffit de me convaincre que je le peux, surtout que je connais bien ce domicile. Tout ce que je fais ici ne me fatigue pas, je faisais bien plus au village.

Et mieux, tous ceux qui sont ici me soutiennent vraiment en tout. » Pour avoir une idée de tout cela, nous lui demandons de nous raconter un peu comment se passe habituellement sa journée.

« Vous voulez dire du moment où je me réveille le matin jusqu'au coucher le soir ? » nous demande-t-elle en nous fixant de ses deux yeux qui n'ont pas du tout l'air malades: « Quand je me lève, je fais sortir les assiettes restées sur la table à manger et je fais la vaisselle.

Ensuite je balaie la maison, je la nettoie, après quoi je m'attaque à la cour. » « Vous faites la cuisine ?», lui demandons-nous. « Je ne fais pas la cuisine mais je peux aider. Il y a des moments où je dois préparer le tô par exemple.

Et quand la maman doit s'absenter, elle fait la sauce bien avant et après moi, je fais le riz. Le soir, c'est à peu près le même scénario. Je lave les plats, je réchauffe le repas. Une fois après avoir pris ma douche, je me mets au lit. »

« Est-ce qu'il vous arrive de sortir ? » osons-nous. « Non, je ne sors pas. Je me retrouve dans la maison mais à l'extérieur ce n'est pas sûr », nous dit-elle en se redressant pour aller mettre des vêtements sur la corde.

Soudain, quelque chose d'intrigant nous saute aux yeux : tout ce que la jeune femme vient de laver est de couleur blanche. « Comment avez-vous su que les vêtements par lesquels vous avez commencé sont blancs ? ». « Tout ce qui est blanc, je peux le percevoir. Je perçois aussi l'éclat de la lumière.

Quand je prends ce tee-shirt par exemple, je vois le côté blanc (Ndlr : elle nous montre en parlant) et cette partie là, je sais que c'est une autre couleur (Ndlr : il s'agissait du bleu de la manche du tee-shirt) ».

Mais nous n'étions pas au bout de nos surprises. Alors que nous digérons ce que nous venons de voir et d'entendre, nous voyons la notice de Tayala vers Léo dans la Sissili monter l'escalier qui mène au balcon où sont installées des cordes pour sécher le linge. A l'évidence, cette handicapée visuelle fait (presque) tout... les yeux fermés.

12h passées de trente minutes environ : nous allons toujours de surprise en surprise avec notre hôte du jour. En même temps que la jeune femme, qui semble se démultiplier, lave le linge, elle doit être aux fourneaux. Sa mission cette fois-ci : préparer du riz blanc.

Elle trouve facilement la marmite qu'elle remplit d'eau et pose sur la cuisinière à gaz. En attendant de mettre le riz, elle poursuit sa première tâche, faisant plusieurs fois la navette entre la marmite et les bassines.

Et même quand la bouteille de gaz est vide et qu'il lui faut la remplacer par une autre qui est en réserve, elle refuse catégoriquement l'aide que nous lui proposons. Comme pour nous dire qu'elle peut se débrouiller tout seule.

Nous la regardons quand même faire, craignant cependant que par une mauvaise manipulation, elle fasse tout exploser, nous avec. Crainte injustifiée. Après quelques minutes de tâtonnement, elle finit par réussir son coup.

Nous n'en revenons pas. On penserait, comme suggéré plus haut, qu'elle a un sixième sens mais nous n'aurons pas la réponse à certaines de nos questions car l'intéressée elle-même ne se l'explique pas.

« Quand je rentre la nuit, je ne dors pas... »

Compte-t-elle seulement repartir un jour dans son patelin même si elle semble avoir pris ses marques ici ?

Question brûlante à laquelle fait suite un silence lourd de quelques minutes qui paraissent une éternité. Elle qui était si sûre tout à l'heure en se retrouvant même les yeux fermés semble se fermer telle une huître.

Elle réfléchit, cherche visiblement ses mots. Elle ne sait pas quoi nous dire. Elle est embarrassée. Quelques mots finissent néanmoins par s'échapper de sa bouche : « Quand je rentre la nuit, je ne dors pas. Même la journée quand je ne fais rien, je ne pense qu'à ce problème et je suis torturée. Comment faire pour me sortir de cette situation ?

Est-ce-que je pourrai recouvrer un jour la vue ? Sinon, comment faire pour m'occuper de mes enfants jusqu'à ce qu'ils grandissent ? Je ne sais pas. Mais je suis sûre d'une chose, si je repars au village, je ne pourrai plus pratiquer mes activités d'avant.

Je ne pourrai plus aller au champ par exemple, ni puiser de l'eau, et encore moins m'occuper de mes enfants (Ndlr : un garçon âgé de 8 ans et une fille de 10) ».

Et puis stop. Tout d'un coup, la voix un peu tremblante devient inaudible. La brave dame se mure dans une espèce d'autocensure. Il faut la mettre en confiance pour qu'elle se lâche.

On aurait dit qu'elle voit ce regard bienveillant et quelque peu compassionnel que nous posons sur elle : « J'aimerais tellement revoir mes enfants, ne serait-ce qu'une fois ! Depuis que je suis venue à Ouagadougou, je n'ai plus eu de leurs nouvelles. Je n'ai pas de nouvelles de mon mari non plus car il n'a pas de téléphone. »

« En plus de cela, je ressens par moments des douleurs aux yeux ». On a beau enseigner aux journalistes de ne pas faire preuve d'empathie face à une telle situation, on ne peut que se laisser aller, même si on est un peu désarmée. Que faire ? Que dire ? C'est à peine si nous pouvons murmurer un « Ça va aller », refrain fataliste bien connu quand on ne sait trop quoi dire.

Allez, nous l'avons suffisamment distraite alors que la pile de linge attend. Il faut bien terminer la lessive. Et quand elle aura fini, elle va dresser la table à manger et y poser le repas de midi. Après quoi elle pourra s'autoriser un petit repos avant les tâches de l'après-midi et de la soirée...

Le jour où tout a basculé

Dans un petit village situé aux environs de Léo, la vie suivait son cours pour Séni Kapan, son mari et leurs deux enfants.

En plus de s'occuper de son foyer, elle cultivait comme tout le monde et s'adonnait aussi à un petit commerce. Et même si la jeune dame avait des problèmes d'yeux, elle n'en parlait à personne.

Un matin, alors qu'elle se rendait au champ, elle sentit que son œil droit « était devenu très lourd ». Elle s'assit sur la branche d'un arbre et en fermant l'œil gauche, elle se rendit compte que l'autre ne voyait plus.

C'est de cette manière que la pauvre dame a découvert qu'elle avait perdu l'usage de son œil droit. Mais elle n'en pipa mot à personne. Cela fait maintenant cinq ans.

C'est à l'occasion de funérailles que le frère de sa défunte mère, ayant constaté qu'elle avait des problèmes oculaires, lui a demandé de venir à Ouagadougou pour des soins. « Mais elle a encore traîné. Et quand nous sommes arrivés à la clinique, on nous a dit que l'œil gauche ne pouvait plus être récupéré.

Cependant, le médecin a prescrit un traitement pour le second, un traitement qui ne doit pas être interrompu », raconte l'oncle de Kapan, Alexandre Betiou Ziba.

Mais finalement, le scénario catastrophe tant redouté s'est produit : le second œil s'est lui aussi éteint. Pour son oncle, il s'agit d'un problème lié à la tension de l'œil, un mal appelé glaucome.

Son entourage, un appui inestimable pour Kapan

Cela va bientôt faire trois ans que Séni Kapan habite chez son oncle à Ouagadougou. Et dans cette famille d'une dizaine de personnes, la jeune malvoyante a très bien été accueillie.

Tout le monde fait en sorte de lui faciliter la vie. La preuve, certains objets sont laissés à une place bien précise pour lui permettre de les retrouver facilement quand elle en a besoin.

En plus de l'aider à s'adapter à sa nouvelle condition humaine, la famille l'aide également pour les soins, cherchant des solutions afin de lui permettre de retrouver ne serait-ce-que l'usage même partiel, d'un œil. Mais comment y arriver ?

Ne peut-on pas passer par une intervention chirurgicale ? Quelles solutions peut-on trouver à cela ? Ici elle se débrouille parce qu'elle connaît bien la maison et on la soutient, au village comment elle va s'en sortir ?

Visiblement, la famille Ziba a les mêmes inquiétudes que l'intéressée elle-même. « Faut-il la faire repartir au village ? Que va-t-elle y faire comme activité pour nourrir ses enfants ? Autant de questions qui taraudent l'oncle sans qu'il ait, hélas, l'ombre d'une réponse.

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