23 Février 2017

Afrique de l'Ouest: Conference du Pr Boubacar Barry sur la Sénégambie - Une citoyenneté à construire

Après avoir été distingué par ses pairs de l'American Historical Association à Denver, c'était le 6 janvier dernier, le Pr Boubacar Barry du département d'Histoire de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) a donné une conférence sur le passé, le présent et le futur de la grande Sénégambie. Dans l'après-midi d'hier, mardi 22 février au Centre de recherche ouest-africain (Warc), le spécialiste expliquait qu'il fallait justement profiter de cette «diversité» pour «construire une citoyenneté», en faisant de nos frontières des lignes «inoffensives».

Il dit de la Sénégambie, moins la Confédération sénégambienne, que la Grande, qui circonscrirait les deux bassins du fleuve Sénégal et du fleuve Gambie, de la «source à l'embouchure», ce sont les mots du spécialiste, qu'il ne l'a pas «inventée» mais qu'il l'aurait plutôt «redécouverte». Le Pr Boubacar Barry s'exprimait ainsi lors de sa conférence d'hier, mardi 22 février au Centre de recherches ouest-africain (Warc), où on lui a donc rendu hommage... Après l'American Historical Association à Denver, où il a été distingué «par ses pairs» le 6 janvier dernier.

Pour dessiner les contours de cette Grande Sénégambie, il faudrait à la fois la «Guinée Bissau, la Guinée Conakry, une partie du Mali et de la Mauritanie», dans une zone géographique où l'on retrouverait toutes les populations d'Afrique de l'Ouest... Jusqu'à des correspondances patronymiques : Traoré pour Diop, Diarra pour Ndiaye etc.

De ces «liens familiaux», le Pr Boubacar Barry dit d'ailleurs qu'ils pourraient servir de base à une «intégration politique», et qu'il faudrait justement profiter de cette «diversité» pour «construire une citoyenneté», ne serait-ce qu'en rendant les frontières «inoffensives», histoire d'en faire des «espaces de passage et non de rupture».

Des «frontières tracées au crayon à l'aide de cartes plus ou moins précises lors de la Conférence de Berlin, (1884-1885, Ndlr) à laquelle aucun Etat africain n'a d'ailleurs pris part». Ce sont les mots d'Abdoulaye Bathily, qui a fait valoir cette «complicité humaine et intellectuelle» qu'il a avec Boubacar Barry, depuis 1966 à l'Ifan, où ils se sont retrouvés tous les deux techniciens de laboratoire, l'un exclu du Prytanée militaire, l'autre exilé guinéen, pendant les années Sékou Touré.

«Nos stratégies de développement, ajoutera l'ancien candidat à la présidence de la Commission de l'Union africaine (Ua) sont vouées à l'échec, et nous n'irons pas loin, si nous n'avons pas de mission unitaire (... ) Nous irons à petits pas, avec chacun ses stratégies d'émergence. Et dans un monde avec Trump (le Président américain, Ndlr) qu'est-ce que cela va devenir ?

«Une partition coloniale intériorisée»

Idem pour Ebrima Sall, le secrétaire exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria), qui estime qu'en ce moment, «tout le monde est préoccupé par son développement national», alors que l'ouvrage du Pr Boubacar Barry, La Sénégambie du XVe au XIXe siècle. Traite négrière, islam et conquête coloniale, a eu le mérite de montrer que nous appartenons tous autant que nous sommes à un «espace social intégré», qui a été doublement «fragmenté» ; à la fois par la traite négrière et par la colonisation. Et c'est cette «partition coloniale», dira-t-il, que nous avons tout simplement intériorisée, au point d'en être devenus «nationalistes».

Sans oublier, toujours selon le secrétaire exécutif du Codesria, que nos élites n'ont pas vraiment de projets communs, que nous nous occupons tous plus ou moins de nos «micro-espaces», que nos «déplacements», d'un pays à l'autre, sont malheureusement encore «difficiles», et que nos états et nos identités sont «en construction».

Le recteur de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), Pr Ibrahima Thioub, fera quant à lui remarquer que pour «faire avancer les choses», il fallait «interroger la géographie». Parce qu'à «chaque régime historique correspond une certaine territorialité», et que «nos territoires actuels étaient destinés à abriter des colonies». C'est dans «ces schèmes mentaux que nous fonctionnons», regrette l'historien, qui invite à «repenser notre cartographie», en allant au-delà de la carte nationale ; avec, pourquoi pas, des cartes religieuses, linguistiques, culturelles etc.

Dans la cour du Warc, il y avait aussi quelqu'un comme Iba Der Thiam, ce «panafricaniste invétéré», de son propre aveu, qui laissera entendre que nous ne nous développerons certainement pas avec toutes ces «maladies infantiles héritées du système colonial». Et dans cette histoire, dit encore Iba Der Thiam, qui coordonne la rédaction d'une «Histoire générale du Sénégal», s'il y a bien une chose que nous avons négligée ou oubliée, c'est que les «solides compagnonnages» sont avant tout culturels.

Or, dit Iba Der Thiam, la Sénégambie, (pas la Grande) avait son ministère confédéral de l'Economie, un autre pour la Guerre, mais rien pour la Culture... A une époque où les Gambiens venaient avec leur anglais, nous autres avec notre français, alors que nous aurions pu «nous entendre sur nos langues locales».

«Gambia has decided»

Au cours de cette conférence sur la Sénégambie, le Pr Abdoulaye Bathily, qui s'est prononcé sur les retrouvailles entre le Sénégal et la Gambie, avec cette présidence d'Adama Barrow, a tout de même tenu à préciser que pour une intégration réussie, il fallait «consulter les peuples» eux-mêmes.

On a l'habitude, dira-t-il, de faire de la Gambie quelque chose de plus ou moins «artificielle», ou un «petit pays qui met le doigt dans le ventre du Sénégal», mais est-ce que les pays voisins de la Gambie, que ce soit la Guinée, la Guinée Bissau, le Mali, la Mauritanie ou le Sénégal lui-même sont «homogènes», s'interroge ainsi Abdoulaye Bathily, en termes d'histoire et de population ?

Idem pour Boubacar Barry, qui a surtout insisté sur certains préalables : «Il faut que le Sénégal accepte de respecter la Gambie comme un Etat souverain, et peu importe sa taille. Il faut jouer le jeu de l'équilibre international, qui indique que la Gambie est un Etat souverain. Et donc si le Sénégal veut intégrer la Gambie dans cet espace, il doit le respecter, tout comme la Gambie ne doit pas être effrayée par la grandeur du Sénégal, et que les deux puissent construire un espace de liberté, parce que ce sont les mêmes populations».

OUSMANE SENE, DIRECTEUR DU WARC : «Si Jammeh est parti avec des milliards... »

Il n'avait pas vraiment la parole à ce moment-là, mais c'était plus fort que lui. Ousmane Sène va donc réclamer le micro à la philosophe Aminata Diaw Cissé, modératrice du jour, pour répondre à ce monsieur dans le public, qui avait plus ou moins eu l'outrecuidance de dire que les Occidentaux étaient sûrement derrière l'échec d'Abdoulaye Bathily, candidat malheureux à la présidence de la Commission de l'Union africaine (Ua). De quoi perturber le directeur du Warc : «Si Jammeh (l'ancien chef d'Etat gambien, Ndlr) est parti de la Gambie avec des milliards, à qui la faute ? Qu'on arrête avec ça, les Occidentaux... les Occidentaux, et qu'on se mette au travail !»

LA REQUÊTE DU PR BARRY AUX INTELLECTUELS «Connaître ce pays qui a longtemps été fermé...»

Au mois d'avril prochain, Conakry sera la «Capitale mondiale du livre», le Sénégal son invité d'honneur, et voilà la requête du Pr Barry aux intellectuels : «Les gens ne connaissent plus leur espace, y compris leur espace territorial national, et je pense que l'élite doit connaître cet espace-là. C'est pour ça que je suggère que le Sénégal, qui est l'invité d'honneur, devrait organiser une Caravane de plusieurs intellectuels, pour faire, par la route, le voyage vers la Guinée, pour connaître un peu ce pays voisin, qui a longtemps été fermé à l'espace sénégambien.

Sénégal

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