20 Mars 2017

Afrique: Catherine Pollard - «Le monolinguisme à l'ONU n'est pas une fatalité»

interview

Secrétaire générale adjointe aux affaires de l'Assemblée générale et à la Gestion des conférences, Catherine Pollard est aussi la coordinatrice pour le multilinguisme au sein du Secrétariat des Nations unies. Elle est le point focal d'entrée pour toutes les questions onusiennes relatives au respect de la diversité linguistique.

Le français est l'une des six langues officielles des Nations unies et la langue de travail du Secrétariat des Nations unies. Qu'est‐ce que cela signifie en pratique ?

Le régime linguistique de l'Organisation des Nations unies est complexe. Les six langues officielles de l'ONU sont l'anglais, l'arabe, le chinois, l'espagnol, le français, l'espagnol et le russe.

Si l'anglais et le français sont le dénominateur commun à tous les textes applicables aux langues aux Nations unies, il n'en demeure pas moins qu'il n'existe cependant pas de définition officielle de ce qu'est une langue officielle, ou une langue de travail, et ce que chacun de ces statuts implique concrètement. J'en veux pour preuve le changement de statut des langues d'un organe à l'autre.

Dans les organes délibérants tels que l'Assemblée générale ou le Conseil de sécurité, qui ont autant de langues officielles que de langues de travail, la différence est ténue. Tous les discours prononcés dans l'une des six langues lors des réunions officielles sont interprétés dans les cinq autres.

Tous les documents, que ce soient des rapports ou des documents décisionnels, comme des résolutions par exemple, sont disponibles dans les six langues.

Pour les documents décisionnels, le principe veut qu'ils soient disponibles dans toutes les langues avant même leur adoption formelle. Il en est autrement pour le Secrétariat, qui bénéficie de deux langues de travail, le français et l'anglais.

Quelles en sont les implications ?

L'une des implications concrètes de ce régime est que tous les fonctionnaires du Secrétariat doivent maîtriser l'une ou l'autre des langues de travail du Secrétariat. L'ONU encourage ainsi fermement l'apprentissage des langues par son personnel.

Elle dispose, dans chacun de ces quatre sièges, New York, Genève, Vienne et Nairobi, d'un programme d'apprentissage des langues, accessible gratuitement, qui permet aux agents de combler leurs lacunes si besoin.

Personnellement, j'aspire à ce que tout agent au Secrétariat puisse s'exprimer, par écrit ou dans le cadre des réunions internes aux Nations unies, indifféremment dans l'une ou l'autre des langues de travail.

Cela induirait une maîtrise au moins passive des langues de travail. Il va de soi que plus nous maîtriserons de langues, plus nous serons efficaces.

En tant que coordinatrice du multilinguisme, ce pour quoi je plaide, au sein des Nations unies, c'est un changement d'état d'esprit, pour que la parité des langues de travail, la parité des langues officielles, l'impératif de multilinguisme, soient pleinement pris en compte à toutes les étapes de notre action..

L'Organisation internationale de la francophonie (OIF) se plaint que malgré l'affirmation du multilinguisme comme une valeur fondamentale de l'ONU, la tendance au monolinguisme continue de s'accentuer. Elle évoque l'usage systématique de l'anglais dans les réunions informelles. L'anglais domine aussi sur internet avec seulement 11 sites onusiens sur 63 disponibles dans les 6 langues officielles... Comment s'explique cette tendance au monolinguisme ?

Le manque de ressources pour mettre en œuvre le multilinguisme est souvent singularisé. A juste titre selon moi, car les moyens du multilinguisme restent somme toute modestes au regard de son impact.

D'ailleurs, à ceux qui pointent du doigt les coûts afférents au multilinguisme, je me plais à leur rappeler combien l'unilinguisme s'avérerait plus coûteux encore, tant il influerait négativement sur notre efficacité, notre légitimité et la durabilité de notre action.

Le multilinguisme ne devrait pas non plus être perçu comme un coût supplémentaire. Selon moi, plus encore qu'une insuffisance, il y a une gestion inappropriée de ces ressources.

Les ressources nécessaires à la mise en œuvre du multilinguisme ne sont en effet pas nécessairement planifiées en amont, ce qui signifie qu'elles font défaut en aval.

Les Etats membres des Nations unies pointent aussi du doigt un problème d'attribution des ressources entre les langues, en particulier les langues officielles, en matière de communication externe.

Rien ne justifie en effet que l'anglais domine sur les sites internet ou les réseaux sociaux. Ni notre régime linguistique de l'Organisation, qui plaide pour la parité linguistique, ni des considérations de nature démographique, qui nous conduiraient à utiliser de façon préférentielle le chinois, de loin la première langue utilisée au monde.

Ces difficultés sont donc, pour moi, avant tout causées par un défaut de sensibilisation à la question linguistique au sein des Nations unies, y compris en matière de planification budgétaire. C'est précisément à ce travail de sensibilisation que je m'emploie.

Quelles sont les actions concrètes que vous menez en faveur du multilinguisme ?

Les actions que je mène en faveur du multilinguisme sont de différentes natures. D'abord et avant tout, je m'attèle à changer la culture organisationnelle des Nations unies, en servant, en quelque sorte, de gendarme du multilinguisme, mais aussi en utilisant tous les vecteurs à ma disposition pour réaliser le plaidoyer en faveur de cette diversité linguistique, pour que cette question soit pleinement intégrée à notre action.

Concrètement, cela se traduit par des réunions périodiques, sous ma direction, du réseau des points focaux « multilinguisme » que j'ai réactivé au cours de l'année passée, et qui représentent l'ensemble des départements et bureaux du Secrétariat, dans les quatre sièges et toutes les commissions régionales des Nations unies.

Au travers de ce réseau, nous cherchons à apprendre les uns des autres, à susciter des approches innovantes, et à nous émuler aussi, en quelque sorte.

Ces derniers mois, j'ai aussi coordonné la rédaction du rapport du Secrétaire général sur le multilinguisme, qui est actuellement en phase de validation et qui contient toute une série de recommandations qui sont de nature à influer sensiblement sur la façon dont les langues sont prises en compte dans notre action.

Je me suis aussi vu confier la responsabilité de préparer, d'ici à la fin du mois de juin, un projet de circulaire du Secrétaire général sur le multilinguisme.

C'est totalement inédit, en 71 ans d'histoire des Nations unies, et je forme le vœu que cette circulaire, qui s'appliquera à l'ensemble du personnel, permettra encore de renforcer le sentiment de responsabilité collective en la matière.

Aux débats sur le multilinguisme qu'organise l'OIF le 20 mars où vous allez prendre la parole, que direz-vous aux Francophones qui redoutent de voir leur langue disparaître à l'ONU ?

Tout d'abord, je crois important de rappeler que la langue française n'est pas sur le point de disparaître à l'ONU. Loin s'en faut. Le monolinguisme n'est pas une fatalité. Il suffit d'écouter le Secrétaire général des Nations unies António Guterres, pour s'en convaincre.

Par ailleurs, en tant que langue de travail au même titre que l'anglais, le français bénéficie d'un statut unique au sein des Nations unies. Je suis heureuse de participer le 20 mars à la manifestation qu'organise l'OIF.

Je dirais aux participants que le multilinguisme est à la fois une valeur fondamentale de l'Organisation - c'est l'Assemblée générale des Nations unies qui le dit d'ailleurs - mais aussi un impératif d'efficacité pour atteindre les buts que nos fondateurs se sont fixés au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Nous ne réaliserons pas la paix et la sécurité internationale, le développement durable ni les droits de l'homme, en ignorant les contextes locaux et les langues qui y sont parlées.

Le multilinguisme, pour moi, n'est rien d'autre en effet qu'une question de démocratie mondiale, de transparence, et d'efficacité.

C'est en étant multilingues que les Nations unies continueront d'être perçues comme pertinentes et légitimes. Voici, en substance, le message que je cherche à communiquer.

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