13 Avril 2017

Gambie: « Le bon côté de l'histoire » - La quête de justice des Gambiens après la chute de Jammeh

Banjul — Il y a un an, le militant de l'opposition Solo Sandeng a organisé une manifestation pour réclamer la tenue d'élections libres en Gambie. C'était le premier rassemblement du genre depuis plus d'une décennie. L'événement a été un catalyseur qui a finalement permis de chasser du pouvoir l'autocrate Yahya Jammeh, mais il a aussi coûté la vie à M. Sandeng.

L'affaire Sandeng est le premier procès mené sous le gouvernement nouvellement élu de la Gambie et visant à juger des auteurs des violations des droits de la personne commises pendant le règne de Jammeh, qui a duré 22 ans.

« L'affaire Sandeng est l'allumette politique qui a allumé le feu, mais elle a aussi réellement permis de démontrer les injustices perpétrées par le régime », a dit Aziz Bensouda, de l'Association du Barreau de la Gambie. « C'est l'une des affaires pour lesquelles nous avons beaucoup plus de détails qu'avant et qui donnera sans doute le ton [pour les futures affaires de violations des droits de l'homme]. »

Nogoi Njie, membre du Parti démocratique unifié (United Democratic Party, UDP) de Solo Sandeng et témoin clé de l'accusation, a dit à IRIN qu'elle avait été arrêtée le 14 avril en compagnie d'autres activistes de l'UDP alors qu'ils manifestaient à Westfield Junction, un rond-point animé situé au centre de Serrekunda, une vaste cité commerçante.

Assise dans son salon, Mme Njie, femme corpulente d'une cinquantaine d'années, a raconté qu'elle avait été amenée au siège des services secrets gambiens (National Intelligence Agency, NIA) à Banjul. Elle y a été interrogée au sujet de ses allégeances politiques et battue à répétition par des hommes masqués connus sous le nom de « jungulars » -- des hommes de main de Jammeh qui torturaient et tuaient sur ses ordres.

Elle se rappelle avoir vu un nœud coulant qui pendait du plafond dans l'une des pièces où on l'a amenée. Là, on lui a ordonné de se mettre en sous-vêtements et de se couvrir la tête d'un sac de nylon. « Ils m'ont dit que si je ne me couchais pas par terre, ils me pendraient par le cou et que personne n'en saurait rien. Ils ont commencé à me battre. J'avais du sang partout sur mon corps. J'ai presque perdu la vie », a-t-elle dit.

Plus tard, elle s'est retrouvée dans la même pièce que M. Sandeng. L'homme de 57 ans était nu ; il saignait et son corps était tout enflé.

On l'a battu de nouveau et il est tombé par terre. Mme Njie a raconté ce qu'elle croit être ses derniers moments de vie : « Il a dit mon nom "Nogoi, Nogoi". » Alors qu'il était étendu sur le sol, elle l'a entendu faire un son, une sorte de respiration faible et étouffée.

« J'ai prononcé son nom à plusieurs reprises et il n'a pas répondu. Et j'ai pleuré, parce que j'étais très triste pour cet homme, qui était dévoué à sa famille. C'était un homme très fort, et ils l'ont tué comme ça. »

Quête de justice

La défaite spectaculaire de Yahya Jammeh face au président actuel Adama Barrow en décembre a marqué le début de nombreux changements en Gambie. Dans un premier temps, toutefois, le président sortant a refusé de reconnaître le résultat du scrutin. Ce n'est qu'après que les leaders d'Afrique de l'Ouest eurent envoyé des soldats pour le forcer à s'exiler qu'il a accepté de se retirer.

La population du pays, aujourd'hui en pleine transition vers la démocratie, réclame ardemment justice.

En février, le ministre de l'Intérieur Mai Fatty a ordonné l'arrestation de l'ancien chef de la NIA Yankuba Badjie, de l'ancien directeur des opérations Saikou Omar Jeng ainsi que de sept autres agents de la NIA. Ils sont accusés du meurtre de Solo Sandeng.

Le procès soulève toutefois des questions délicates, notamment par rapport à la direction que devrait prendre la quête de justice en Gambie et aux conséquences que cela pourrait avoir pour cette nouvelle démocratie.

L'opinion est divisée quant à savoir s'il faut attendre l'établissement de la Commission de vérité et de réconciliation (Truth and Reconciliation Commission, TRC) promise par le gouvernement avant de continuer les poursuites criminelles. Le but de la Commission est d'encourager les gens à confesser les crimes qu'ils ont commis et d'aider les victimes à parler des injustices dont elles ont souffert.

Le mois dernier, le ministre de la Justice Ba Tambadou a annoncé que les audiences de la Commission commenceraient en septembre. Certains affirment que d'attendre la création de la Commission reviendrait à remettre à plus tard le jour du jugement pour les responsables des violations les plus graves. Comme le journaliste Alhagie Jobe, qui a été torturé par la NIA et emprisonné pendant 18 mois, ils souhaitent que justice soit rapidement rendue par les tribunaux.

« Ces gens sont les complices de Jammeh. Ils ont participé au meurtre de Solo Sandeng, mais aussi de nombreuses autres personnes innocentes qui sont aujourd'hui pleurées par leurs proches. Il n'y a pas eu de justice pendant les deux dernières décennies », a-t-il dit.

Certains experts juridiques s'inquiètent cependant que l'affaire Sandeng soit menée sans une enquête et une planification adéquates. Les inculpés pourraient alors être acquittés ou jugés pour des chefs d'accusation moins graves, ce qui aurait sans doute des implications pour les futures affaires de droits de l'homme.

Appels à la prudence

Les restes de M. Sandeng ont été exhumés d'une tombe non identifiée située à proximité du village de pêcheurs de Tanji. L'accusation a demandé un délai supplémentaire pour réunir des preuves et de nouveaux chefs d'inculpation ont été annoncés, notamment celui de complot. Les demandes de libération sous caution des inculpés ont toutes été refusées lors de la dernière audience et le procès se poursuit.

« Il y a un besoin urgent d'être perçu comme faisant bien les choses, mais l'urgence ne devrait pas nous empêcher de respecter les normes », a dit Gaye Sowe, directeur général de l'Institut pour les droits humains et le développement en Afrique (Institute for Democracy and Human Rights in Africa, IDHRA), basé à Banjul.

« Nous devons être prudents et nous ne devons pas laisser nos émotions prendre le dessus. Car si la situation n'est pas bien gérée, les prétendus auteurs des crimes pourraient finir par devenir de prétendues victimes », a-t-il dit.

M. Sowe et d'autres experts des droits de la personne s'inquiètent aussi que les procès ne profitent pas équitablement à toutes les victimes. La torture, par exemple, n'est pas considérée comme un crime par le droit gambien. D'après M. Sowe, cela pourrait avoir des implications pour Nogoi Njie et pour d'autres participants à la manifestation du 14 avril qui ont été torturés et, dans certains cas, potentiellement violés.

Mariama Saine, une victime de torture dont la mère était une activiste de l'UDP, souhaite que ses agresseurs soient punis. Elle a été arrêtée la veille des élections du 1er décembre et amenée au site de détention de la NIA connu sous le nom de « Bulldozer » pour y être interrogée.

« Pendant qu'ils me battaient, je pouvais entendre l'annonce des résultats des élections à la télévision », a dit Mme Saine. « Quand Jammeh était en avance, le plus cruel m'a donné un coup de pied et a dit : "Demain, ta tête sera sur un plateau". J'ai eu très peur. »

Quand Jammeh a (temporairement) admis sa défaite, on l'a autorisée à contrecœur à partir le lendemain. Mais Mme Saine en veut toujours à ceux qui l'ont maltraitée.

« Évidemment, je veux qu'ils soient jugés », a-t-elle dit. « Pas seulement ceux qui m'ont battue. Je veux que toutes les personnes qui ont commis ces atrocités soient jugées, sans exception. »

Le système de justice peut-il répondre aux besoins ?

La Gambie est en train de devenir une véritable scène de crime : chaque semaine, de nouvelles preuves d'atrocités commises sous le régime sont dévoilées.

Cependant, selon les experts juridiques et des droits de la personne, il est impensable que le système de justice pénale de la Gambie, qui manque déjà de ressources, puisse mener des poursuites au coup par coup.

« Il est crucial que le gouvernement vende au peuple l'idée de la Commission de vérité et de réconciliation afin que celui-ci comprenne qu'il est impossible de traduire tous les cas en justice », a dit M. Sowe, de l'IDHRA. « Il se peut que la réconciliation soit une nécessité dans certains cas. »

Ousman Bojang, un ancien agent de la NIA qui est devenu un activiste anti-Jammeh après avoir fui en exil en 2012, croit qu'il est important de tenir compte de la façon dont fonctionnait le système répressif mis en place par l'ancien président. « Le président Jammeh a utilisé les services de sécurité comme une couverture pour ses activités malveillantes. Il lui suffisait d'exprimer sa volonté pour que des gens soient arrêtés et que les jungulars les torturent ou les tuent sur ses ordres. » M. Bojang a ajouté que même si la torture des prisonniers était contraire au code de conduite de la NIA, les agents ne pouvaient pas intervenir sans encourir la colère de Jammeh.

Options

La Commission de vérité et de réconciliation pourrait offrir un éventail plus large de recours, avec des sanctions allant des poursuites judiciaires aux réparations, en passant par des excuses publiques. Les détails de son fonctionnement n'ont cependant pas encore été divulgués.

« Nous ne savons pas encore quelles seront les attributions [de la Commission] ni jusqu'où ira le processus », a dit Jeggan Grey-Johnson, un Gambien qui travaille pour l'Open Society Initiative for Southern Africa. « La plupart des victimes dont nous entendons parler sont des personnalités connues. Mais il est possible que de nombreuses autres personnes aient disparu et qu'elles aient été oubliées. Les violations telles que l'accaparement des terres seront-elles aussi visées ? »

Le 14 avril est une journée difficile pour Fatoumatta Sandeng et sa famille. Elle a dit à IRIN que son père souhaitait « faire partie de ceux qui sont du bon côté de l'histoire ». C'est pourquoi elle dit n'avoir pas tenté de l'arrêter le jour de la manifestation. « Je lui ai simplement souhaité bonne chance ».

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