10 Mai 2017

Ile Maurice: Raj Makoond - «La baisse des investissements est un frein à la croissance»

Avec un taux d'investissement national de seulement 18 % du PIB, le maintien d'une dynamique de croissance et le rehaussement de la productivité sont compromis.

Dans votre mémoire pré-budgétaire, vous tirez la sonnette d'alarme sur la baisse des investissements. C'est une situation qui vous inquiète ?

C'est une situation qui demande que des mesures soient prises rapidement. Elle requiert aussi de privilégier une collaboration renforcée de tous les acteurs de l'économie.

La conjoncture mauricienne s'est améliorée en 2016 avec, selon Statistics Mauritius, une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 3,5 %, contre 3,0 % en 2015. Et le chômage a légèrement diminué. Cependant, bien que le secteur des affaires ait enregistré une augmentation modeste en 2016, le ratio d'investissement au niveau national (NdlR : le montant total des investissements mis en rapport au PIB) a effectivement diminué, et ce pour la sixième année consécutive.

Cette baisse des investissements constitue un frein majeur à la croissance économique du pays. Et à l'amélioration de sa productivité.

Cette stagnation de l'investissement est due à plusieurs facteurs : d'abord, la croissance très modeste dans de nouveaux secteurs tels que les énergies renouvelables et les services médicaux, doublé de la stagnation de la croissance dans les secteurs émergents (technologies de l'information et de la communication - TIC - et seafood).

Il y a aussi la non-réalisation de certaines des dépenses d'investissement que l'État avait prévues, ainsi que la difficulté à mettre en place les réformes attendues en matière de facilitation des affaires - nous avons perdu 17 points dans le dernier rapport Doing Business. Finalement, il y a aussi l'incapacité de traduire dans la réalité l'éventail de réformes déjà adoptées.

Il va sans dire qu'avec un taux d'investissement inférieur à 18 % actuellement, le pays est loin du taux de 25 % nécessaire pour doper son potentiel de production et s'assurer d'un niveau de compétitivité raisonnable à l'international.

J'ajoute qu'un niveau d'investissement appréciable demeure également une condition sine qua non pour que Maurice dépasse son statut actuel de pays à revenu intermédiaire pour atteindre celui de pays à revenu élevé.

Vous êtes plusieurs à faire ce constat. Que faire pour relever notre taux d'investissement et le porter à 25 % ?

Au niveau de Business Mauritius, nous proposons au gouvernement un ensemble de mesures pour aider le pays à relever le défi de la croissance. Il faut impérativement rehausser la qualité de notre environnement d'affaires et que Maurice remonte dans le classement du Doing Business.

Dans le cadre des consultations pré-budgétaires, nous invitons à l'application rapide des dispositions légales actuelles du Business Facilitation Act de 2006 et de celles apportées récemment dans le nouveau texte de loi lié à la facilitation des affaires.

Que proposez-vous concrètement ?

Nous demandons que tous les organismes impliqués de près ou de loin dans la facilitation des affaires, notamment dans l'octroi de permis et d'autres licences, opèrent selon ces nouveaux paramètres.

Ils devront se préparer à activer les procédures administratives, ce que j'appelle «administrative readiness» et ensuite s'assurer que toutes les demandes liées au lancement d'une compagnie soient traitées électroniquement, «electronic readiness».

Le Procurement Office (PPO) a lancé un système de passation électronique à un coût de Rs 100 millions en septembre 2015. Malheureusement, à ce jour, seulement 14 organismes publics, représentant une valeur totale inférieure à 2 %, se sont joints au système. Le rythme d'adhésion des organismes publics à ce système doit absolument être revu.

Ces nouvelles mesures impliquent-elles de nouvelles manières de travailler au niveau de ces organismes ?

Bien sûr. Mais au-delà de la manière de travailler, il faut que toutes ces institutions, comme le ministère des Finances et du développement économique, le Board of Investment ou encore le ministère de la Fonction publique et celui des Technologies informatiques, pour ne nommer que ceux-là, ainsi que toutes les entités opérant sous leur tutelle, soient engagées sur la même voie.

Vous dites dans votre mémoire que la sous-utilisation du système d'appels d'offres électroniques (e-procurement) par les différents services gouvernementaux aura été un frein à l'investissement ?

Certainement. Il y a des efforts à faire pour que le pourcentage d'utilisation du système électronique passe de 2 % actuellement à 50 % à la fin de l'année fiscale 2017- 2018 et à 80 % pour l'année financière 2018-19.

Je note que la Central Water Authority et le département de la police s'en servent régulièrement avec, à la clé, des améliorations significatives dans l'exécution de leurs projets. Ce système favorise, par ailleurs, une plus grande transparence.

D'une année à l'autre, la productivité a baissé et sa contribution à la croissance économique s'est affaiblie. Comment analysez-vous cette situation ?

Si on se réfère au rapport de la Banque mondiale sur le Systematic Country Diagnosis de 2015, la hausse de la productivité, à laquelle on peut attribuer près de 90 % de la croissance économique du pays pour la période de 1990 à 2013, a été en chute libre, plus particulièrement à partir de 2005.

Il y a plusieurs raisons à cela. D'abord le déséquilibre sur le marché de l'emploi où les profils, voire les compétences de nos chômeurs ne répondent pas aux besoins du marché ; l'absence de projets novateurs ; un fort taux de chômage des jeunes ; une faible participation féminine à l'activité économique - près de 45 % contre 56 % pour les hommes ; et des facteurs démographiques liés à un taux de fertilité relativement bas.

C'est d'ailleurs dans l'optique de relance de la productivité qu'un des trois piliers de la nouvelle stratégie de Business Mauritius est le développement du capital social du pays. Mais, comme en toute chose, le secteur public et le secteur des affaires doivent travailler de concert.

Que proposez-vous pour renverser la vapeur ?

La palette de mesures annoncées pour améliorer le climat des affaires en vue de porter le taux d'investissement national à 24 % et 25 % s'inscrit dans cette démarche.

Certaines de ces mesures peuvent être réalisées avec des ressources locales, telles que des programmes de formation visant le développement des compétences de nos jeunes dans un certain nombre de secteurs économiques. Il faudrait aussi renforcer les formations en entreprise, comme cela se fait à l'étranger, afin que les formations soient plus pertinentes. Un véritable travail de fond s'impose pour développer notre capital social.

Malheureusement, certaines compétences ne sont pas disponibles localement pour le moment. Il faut donc forcément ouvrir le pays aux compétences étrangères. Je pense particulièrement à des domaines comme les TIC, l'hospitalité, les services financiers ou encore la mode.

De plus, le vieillissement de la population devrait, à terme, influer négativement sur le niveau de productivité qui est dramatiquement bas dans le secteur manufacturier. Du coup, il est devenu crucial d'adopter une politique flexible visant à attirer des professionnels étrangers et, accessoirement, la main-d'oeuvre étrangère dans les secteurs du textile et de la construction.

D'autres pays tels que Singapour, l'Irlande et la Finlande ont adopté cette stratégie d'ouverture ciblée tout en développant en même temps leur capital social. Ils ont réussi le pari de la transformation

de leur économie.

Et quid du secteur de l'exportation qui fait l'objet actuellement d'un plan stratégique national de relance ?

Le secteur de l'exportation souffre aujourd'hui de contraintes systémiques. À Business Mauritius, nous proposons l'intégration des entreprises domestiques tournées vers l'exportation aux petites et moyennes entreprises qui, pour leur part, doivent s'organiser pour exporter une partie de leur production. Aujourd'hui, les entreprises domestiques tournées exclusivement vers l'exportation représentent

65 % de la valeur ajoutée de ce secteur et contribuent au PIB à hauteur de 14 % à 16 %.

En vue d'encourager les entreprises à exporter, Business Mauritius suggère qu'elles ne soient sujettes qu'à une taxe de seulement 5 % sur la part de leurs bénéfices émanant de leurs exportations. Nous estimons que cette démarche aura le mérite d'élargir la base d'exportation à un moment où celle-ci subit de lourdes pressions.

Business Mauritius est favorable à l'introduction d'un salaire minimum alors que la question divise les partenaires sociaux. Pourquoi ?

Encore une fois, c'est un débat qui ne devrait pas être traité de manière isolée mais qui devrait être discuté dans le cadre de la stratégie de développement du capital social du pays et aussi dans un contexte de développement durable et intégré.

Nous pensons que la mise en place d'un National Wage Consultative Council (NWCC) est un pas dans la bonne direction et nous sommes favorables à un salaire minimum, mais uniquement si le champ d'action du mécanisme de Remuneration Orders, qui détermine les salaires dans un certain nombre de secteurs économiques, est révisé. Ces deux institutions ne peuvent pas opérer en tandem, car il y aura des duplications de tâches et de coûts. Cependant, le nouveau système devrait inclure des mécanismes pour minimiser les risques de pertes d'emplois dans les secteurs très vulnérables. Si le NWCC s'occupe des salaires, les Remuneration Orders devraient alors s'intéresser aux conditions de travail générales des employés.

C'est dans le dialogue avec les autorités que nous parviendrons à trouver la meilleure solution pour répondre à toutes les parties concernées.

Contexte

Le temps des propositions

Lors de la période qui précède la présentation du Budget national, il est devenu une pratique courante pour les acteurs de l'économie de présenter leurs listes de propositions. Le but est de mettre en exergue certains problèmes ou certaines opportunités sur le plan national afin que le gouvernement y porte une attention spécifique.

Business Mauritius, l'instance suprême du secteur privé, ne rate jamais cette occasion pour engager des réflexions sur de nouvelles pistes susceptibles d'aider le pays à passer au statut de pays à revenu élevé. Notamment, en proposant un ensemble de mesures pour doper la croissance et attirer les investissements.

Cette année, les consultations pré-budgétaires ont été marquées par des débats sur l'introduction d'un salaire minimum d'ici l'année prochaine. Force est de constater qu'il y a eu l'unanimité au sein des partenaires sociaux quant à la pertinence de ce projet. Même le patronat y est favorable ...

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