9 Mai 2017

Kenya: Leonora Miano - « La littérature, l'esclavage, le jazz et moi »

interview

Dans le ciel littéraire africain aujourd'hui, elle est l'une de ces étoiles qui brillent le plus. A 44 ans et après 15 ans d'écriture, celle qui s'est frottée à plusieurs genres littéraires (nouvelle, théâtre, roman et essai) a réussi en effet à devenir l'une des valeurs sûres des lettres d'Afrique. Rencontre avec celle qui gagne l'estime et la considération des instances qui comptent et rafle les prix du Goncourt en France, Grand Prix littéraire d'Afrique noire et le Prix de l'Excellence camerounaise. Ses thèmes de prédilection : l'esclavage, les femmes, le jazz...

Il y a une dizaine d'années quand vous, Leonora Miano, avez commencé à percer dans le ciel littéraire, vous aviez déclaré à certains confrères en France que vous écrivez à partir des échos qui vous composent. J'ai envie de vous demander quels sont ces échos qui vous travaillent dans votre acte d'écrire ?

L'acte d'écrire a varié au fil des années. Quand j'ai commencé toute petite fille, c'était parce que ma parole était bridée. Elle ne l'était pas de façon totale, mais s'agissant de certains sujets qui me tenaient à cœur, il était impossible de parler. C'est ainsi qu'à huit ans, j'ai découvert que lorsque j'écrivais, au moins je pouvais dire ce que je voulais sans être interrompue ! J'ai donc d'abord écrit pour ça.

Ensuite j'ai éprouvé un profond sentiment de liberté qui a fait que j'ai continué. Mon premier roman, vu que j'écrivais beaucoup de la poésie, je l'ai écrit à 16 ans ! Je l'ai écrit parce que j'ai eu un énorme chagrin d'amour ; j'ai écrit pour le sortir de moi. Pendant longtemps, j'ai écrit ainsi. Je n'avais pas besoin de montrer ce texte-là. C'était une écriture très autobiographique et très thérapeutique. Elle était néanmoins déjà très structurée avec un vrai souci esthétique. Mais je ne pensais pas en faire un métier parce que je voulais faire de la musique.

A un moment, l'écriture a pris tellement de place qu'il fallait réfléchir à la fonction de cette écriture dans ma vie, surtout quand il y a eu une mutation et que je n'écrivais plus les choses forcément biographiques.

à 10 ans par exemple, je m'étais prise de passion pour un poète français qui s'appelle Pierre Louis et dont la poésie est érotique... A 13 ans, j'avais tout lu de Shakespeare.

A ce moment-là, dans une ville comme Douala, quels étaient les ressorts qui vous confortaient dans l'acte d'écrire en dehors de votre volonté de sortir ce que vous aviez en vous et que votre entourage ne souhaitait pas entendre ?

J'avais des aptitudes et je n'ai jamais été empêchée d'écrire ! J'ai grandi dans une famille de grands lecteurs. Mes parents avaient une bibliothèque immense et très fournie. Non seulement nous avions, mes sœurs et moi, des livres qui étaient achetés pour nous, mais avions toute liberté d'en choisir dans la bibliothèque familiale. Je me souviens qu'à 10 ans par exemple, je m'étais prise de passion pour un poète français qui s'appelle Pierre Louis et dont la poésie est érotique. Et ce n'était pas interdit.

A 13 ans, j'avais tout lu Shakespeare. Ecrire est souvent le prolongement de la passion de lire. Je ne connais pas d'auteur qui n'ait pas été un grand lecteur. Donc j'avais des facilités pour écrire, j'aimais le faire. J'ai souvent vu mes parents lire et prendre des notes. Mon père a eu, jusqu'à la fin de sa vie, une manière studieuse de lire, c'est-à-dire que chaque livre que papa lisait était souligné, commenté... Il ne se mettait pas dans un fauteuil pour lire, mais à son bureau ! C'était, à le voir, un plaisir de l'esprit. Je pense que cela se transmet tout seul. Mes parents n'ont pas été surpris le jour où je leur ai dit que j'avais signé un contrat pour un livre, parce qu'ils m'ont toujours vu écrire, dessiner... Ils savaient que je serai artiste, qu'il ne fallait pas trop compter sur moi pour être avocate ou médecin.

Donc vous avez été encouragée dans cette voie ?

Bien sûr ! Mon père rêvait pour moi que je fasse la scène. Je me souviens d'ailleurs que papa était très libéral. Maman quant à elle tenait la chicotte et nous chicotait bien. Quand j'ai eu 15 ans, papa m'a donnée les clés de la maison en me disant «vas où tu veux !», et souhaitait que je l'appelle par son prénom, ce que j'ai refusé. J'étais sa petite vedette, on faisait des claquettes ensemble. Je ne sais plus finalement si être écrivain était mon désir à moi ou c'est lui qui me l'a transmis. En tout cas, il y a participé. On regardait les comédies ensemble, écoutait le jazz ensemble. Devenue adulte, quand j'ai fait mon premier concert dans un petit café parisien, mon père, qui ne m'avait jamais entendue ni vue sur scène, était tellement fier à l'avance qu'il a acheté toutes les places et a invité ses amis. Vous ne pouvez pas imaginer le trac qui m'a alors gagnée, si bien que j'ai foiré.

Il n'a pas été déçu ?

Non ! Parce qu'il avait trop d'amour pour moi. Mon père n'a jamais contrarié aucun de mes désirs ; c'est ma mère qui posait des questions. Je pense que si papa n'avait pas eu les obligations de premier garçon, il aurait eu une autre vie et serait peut-être devenu artiste. Il a toujours aimé les arts et nous y a sensibilisés. Il était pharmacien, et cela ne l'a pas empêché, alors que nous étions tout petits, de se lancer dans la production de disques ! Quand il a eu des inquiétudes me concernant, il ne les a pas formulées.

Quand par exemple j'ai décidé de quitter le petit emploi que j'avais une fois devenue adulte, parce que je voulais me consacrer à la création et me suis donné cinq ans pour y arriver, et que je le lui ai dit, j'ai vu l'inquiétude dans ses yeux mais il n'a pas dit non. Et le jour où je suis venue lui rendre visite à son bureau à Issy-Les-Moulineaux avec le livre imprimé avant la sortie en librairie, [L'intérieur de la nuit], il a pris le livre, a regardé le nom sur la couverture et a fondu en pleurs tellement il était ému. Il a regardé ce livre un mois sans être capable de l'ouvrir ! La seule chose qu'il m'a dite en posant le livre sur son bureau c'est : «Est-ce que tu te rends compte de ce que Plon c'est l'éditeur du général de Gaulle ?» Il est né en 1940 et son petit nom était de Gaulle !

Quand on dit traite, cela sous-entend juste un commerce, mais si tu te places du point de vue de la victime, ce n'est pas la même chose : c'est un arrachement, une déflagration

Revenons à votre adolescence. Comment réagit votre entourage à l'école à votre volonté d'écrire ?

Je n'exposais pas mes écrits. J'étais très bonne en français et ça n'a étonné aucun de mes camarades de savoir que j'étais devenue écrivaine. Encore moins mes profs de français. Y en a un que je revois quand je vais au Cameroun.

Des thématiques fortes comme l'esclavage traversent vos écrits. L'on a dès lors l'impression que vous écrivez avec des meurtrissures en vous...

Comme beaucoup d'auteurs, j'écris à partir d'une faille, d'une blessure. Pour ce qui est de l'écriture romanesque à proprement parler, elle vient chez moi de questionnements. Cette histoire, non pas d'esclavage tellement - parce que l'esclavage colonial n'est pas dans notre mémoire d'Africain, on a d'autres formes d'esclavage propres à nos sociétés - mais de ce phénomène qui est connu sous le nom de traite négrière et que moi j'appelle déportation transatlantique des Africains subsahariens. Je pense que nous devons nommer ce phénomène en fonction de notre vision et surtout de l'expérience des victimes. Quand on dit traite, cela sous-entend juste un commerce, mais si tu te places du point de vue de la victime, ce n'est pas la même chose : c'est un arrachement, une déflagration.

Ce sujet-là me vient très tôt. J'étais alors au cours moyen deuxième année. Notre leçon d'histoire qui évoque les Carthaginois qui découvrent le Mont Cameroun, les Portugais qui entrent dans l'estuaire du Wouri... Puis l'on parle de la déportation des Subsahariens et, de façon très sommaire, l'on nous dit que les Européens venaient sur la côte, les chefs allaient chercher les captifs à l'intérieur des terres et les échangeaient contre de la verroterie...

On ne te dit jamais le nom du chef, et surtout quand on nous disait intérieur des terres, c'était où ?

On ne nous disait non plus où on les emmenait ! Moi je voulais savoir chez qui on a pris des gens et ce qui s'est passé. C'en était devenu une obsession. Surtout que pour nous les Sawas, on était impliqué et qu'on ne parle pas facilement de cette période. Chaque fois que j'osais la question, je voyais les visages se fermer. Et plus les visages se fermaient, plus j'avais envie de savoir ! En classe de 4è au Collège Liberman, on a commencé à lire des extraits de Cahier d'un retour au pays natal et l'écriture m'a tellement épatée que je suis retournée en courant à la maison pour demander à mon père s'il connaissait Césaire. Il m'a répondu par l'affirmative et j'ai poursuivi : «Pourquoi n'avons-nous pas les livres de cet auteur à la maison ?» On avait beaucoup de livres mais il n'y en avait pas un seul d'un auteur noir ! Ces littératures-là sont depuis devenues mon obsession aussi. A travers les auteurs caribéens, j'ai pu en savoir un peu sur ce qu'on avait fait de ceux qui ont été déportés ; mais la réponse des origines exactes des déportés demeure. Il s'agit pourtant d'une question fondamentale de nos sociétés.

Pourquoi cette question des origines des déportés vous obsède autant ?

Parce que j'ai le sentiment qu'une grande partie de l'Afrique subsaharienne a été aussi accouchée par cet événement-là. On ne se rend pas compte à quel point ça a tout perturbé, à quel point ça a modifié les rapports des communautés entre elles, l'occupation de l'espace dans la mesure où les gens ont été obligé à un moment de fuir.

S'il y a eu beaucoup de déportés, cela signifie qu'il y a eu beaucoup de familles qui en ont souffert. Et dans les gens qu'on a arrachées à leur terre natale, tout le monde n'est pas parti vers les Amériques ! Il y en a qui sont restés dans nos familles côtières et tu le vois dans les rapports familiaux. Dans beaucoup de familles de la côte du Cameroun, il y a des gens qui viennent de l'ouest, des pays bamouns, bamilékés, bassas... Cela est su à l'intérieur des familles, même si aujourd'hui ces gens-là ont des noms doualas, il y a quelque chose qui fait qu'ils sont parfois traités différemment, même après des générations ! C'est pourquoi, pour moi, c'est une question importante. Je pense également aux relations entre les communautés.

En tant que côtière, j'ai toujours entendu dans les familles de la côte un profond mépris pour les Bamilékés quand on était enfant, peut-être que cela a changé aujourd'hui. Durant mon enfance, ces gens-là n'étaient pas considérés comme des humains ! C'était un niveau de mépris qui ne s'explique pas. C'est quelque chose d'extrêmement violent qui a son origine dans ce passé-là. C'est un passé que nous devons apurer si l'on veut véritablement être des Camerounais, des frères. Si chez les Doualas il y a pu y avoir ce mépris pendant longtemps, cela veut dire que de l'autre côté il y a une souffrance qu'on ne peut pas garder, qu'il faut agir pour dominer.

Il y a aujourd'hui une discipline qui a pour nom psycho-généalogie où l'on considère que les blessures des ancêtres se transmettent et peuvent resurgir des générations plus loin

Je travaille sur cette question de déportation pour m'intéresser vraiment au vécu africain, à ce qui n'est dans aucun texte en réalité, à ce qui est important pour nous. Les problèmes qu'on peut avoir dans notre pays existent dans d'autres pays. Au Bénin par exemple, qu'on appelait côte des esclaves, il y a beaucoup de souffrances en interne, parce que les communautés ne se sont pas apaisées entre elles ; quand tu entends les Yorubas parler des Fons, ils en parlent comme des agresseurs. Quand on a fait «la porte du non-retour», c'était pour se réconcilier avec ceux qui sont partis, mais on ne s'est jamais réconcilié avec ceux qui sont restés et dont les contrées ont été ravagées par cette histoire-là. Moi je suis pour l'invention des rituels d'apaisement contemporains car il faut faire quelque chose pour se rapprocher. J'appelle cela de mes vœux. C'est vrai qu'il s'agit d'une histoire sale parce qu'on a fait souffrir des êtres humains, mais nous sommes des frères. Il y a un psychologue camerounais qui m'a dit un jour - parce que j'avais publié Les aubes écarlates qui était un roman dans lequel les disparus humain de ce trafic transatlantique parlaient aux contemporains en disant que si on ne leur donne pas une sépulture symbolique en Afrique, l'Afrique ne sera jamais en paix, que dans sa pratique quotidienne au Cameroun - qu'il a souvent reçu des personnes ayant une mémoire traumatique de cette époque-là qui avaient des rêves où ils étaient pourchassés comme s'il s'agissait d'eux-mêmes et qu'il pensait que c'était quelque chose qui avait été transmis. Il y a aujourd'hui une discipline qui a pour nom psycho-généalogie où l'on considère que les blessures des ancêtres se transmettent et peuvent resurgir des générations plus loin. Ce psy avait l'impression d'avoir vu cela.

Les femmes africaines sont en général très fortes, peut-être même un peu trop parfois. Elles se sont tellement habituées à ce que ce soit l'homme qui soit libre

Il y a aussi un autre sujet qui semble vous obséder ces dernières années : les femmes !

Je viens de me rendre compte, à plus de 40 ans, que je suis une femme ! Comme mon père était très libéral et que nous étions proches, je savais bien que j'étais une fille mais ça n'avait pas plus de signification que ça ! Je ne me sentais pas proche de la féminité classique. Avec les années, il y a eu un besoin de réfléchir à tout cela pour dire que puisque je suis une femme, quel type de femme je suis ? Comment tout cela s'est fabriqué et à partir de quelles influences, quels modèles de femmes, quelles expériences...

Quand vous observez les femmes d'Afrique, celles qui sont sur le continent, que voyez-vous ?

Beaucoup de choses. Les femmes africaines sont en général très fortes, peut-être même un peu trop parfois. Elles se sont tellement habituées à ce que ce soit l'homme qui soit libre. Elles sont conditionnées pour mettre de l'ordre derrière, structurer la maison, etc. Cela doit cependant se faire à deux ! Les femmes de mon point de vue doivent prendre des vacances.

Œuvres personnelles

Crépuscule du tourment 2, roman, Grasset, 2017

Crépuscule du tourment, roman, Grasset, 2016

L'impératif transgressif, essai, L'Arche Editeur, 2016

Red in blue trilogie, théâtre, L'Arche Editeur, 2015.

La saison de l'ombre, roman, Grasset, 2013 et Pocket 2014. Prix Fémina 2013. Grand prix du roman métis 2013.

Ecrits pour la parole, théâtre, L'Arche Editeur, 2012. Prix Seligmann contre le racisme 2012.

Habiter la frontière, essai, L'Arche Editeur, 2012.

Ces âmes chagrines, roman, Plon, 2011 et Pocket 2016.

Blues pour Elise, roman, Plon, 2010 et Pocket 2011.

Soulfood équatoriale, nouvelles, Nil Editions, 2009. Prix Eugénie Brazier 2010 (catégorie coup de cœur).

Les aubes écarlates, roman, Plon, 2009 et Pocket 2010. Trophée des arts afro-caribéens 2010 (catégorie roman).

Afropean soul, nouvelles, Flammarion - Etonnants classiques, 2008.

Tels des astres éteints, roman, Plon, 2008 et Pocket 2009.

Contours du jour qui vient, roman, Plon, 2006 et Pocket 2007. Prix Goncourt des lycéens 2006. Prix de l'Excellence camerounaise 2007.

L'intérieur de la nuit, roman, Plon, 2005 et Pocket 2006. Prix Montalembert du premier roman de femme 2006. Prix Louis Guilloux 2006. Prix René Fallet 2006. Prix Bernard Palissy 2006. Ce roman est inscrit au programme officiel des classes de seconde du Cameroun depuis l'année 2010.

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