8 Mai 2017

Kenya: Tiken Jah Fakoly - « Ouattara, Gbagbo, Bédié, ça suffit (... ) »

interview

Exclusif ! La star africaine du reggae, Tiken Jah Fakoly à bien voulu accepter se prêter, mercredi 03 mai, aux questions de This is Africa. Depuis sa résidence de Yopougon, l'artiste panafricaniste aborde avec nous la question de l'immigration vers l'Europe, tance les régimes autoritaires et exhorte la jeunesse africaine à faire pression sur leurs dirigeants pour arracher de meilleures conditions de vie. Il parle de ses projets et aussi de ses relations - qui ont été parfois tumultueuses - avec l'autre icône du reggae, Alpha Blondy, son compatriote. Lecture !

L'immigration clandestine est un fléau qui frappe l'Afrique. Et l'Organisation internationale pour les migrations classe la Côte d'Ivoire comme premier pays pourvoyeur de migrants illégaux vers l'Europe sur la période de janvier à mi-février 2017. Comment ressentez-vous cela ?

Je pourrais dire c'est honteux que la Côte d'Ivoire soit à ce niveau du classement. Mais je pense qu'il faut que les jeunes sachent que face aux difficultés, notre place n'est pas ailleurs, mais ici. Il y a des maux qui font que les jeunes se sentent obligés de partir. Mais en fait, on n'a pas le choix parce que notre place c'est ici. Parce que si on part, toutes ces choses qui font mal à la Côte d'Ivoire qui nous poussent à partir vont continuer par exister. On rencontre souvent des frères qui disent : « moi, je m'en vais parce que c'est dur ici parce qu'il n'y a pas de démocratie, il y a pas de stabilité... ». Maintenant c'est à nous de trouver des solutions à tout cela.

Quand la majorité des Africains saura lire et écrire, elle sera réveillée, elle ne votera plus pour des tee-shirts, elle ne votera plus parce que moi je suis Dioula et comme un tel candidat qui est Dioula

Comment à votre avis freiner ce phénomène croissant d'immigration des jeunes ?

Moi je pense que la solution c'est la création d'emplois. Donc il faut mettre la pression sur les dirigeants pour qu'ils créent de plus en plus d'emplois. Si le dirigeant ne le fait pas, mais on peut lui dire bye bye. Et puis on cherche un autre. Et si on trouve un qui ne fait pas notre affaire, on attend 5 ans encore. C'est en cherchant qu'on trouvera. Parce que nos pays sont riches. Ils ont juste besoin de top départ.

Et c'est ce que vous avez dit lors de votre concert samedi. Vous demandez aux jeunes de rester pour le développement de l'Afrique. En même temps, vous dénoncez le fait que les autres pays viennent ici et font ce qu'ils veulent et demandent à la jeunesse africaine de rester en Afrique ...

Notre devoir en tant que leader d'opinion aujourd'hui c'est de dire aux jeunes il faut qu'on reste ici pour faire le travail qu'il y a à faire pour retrouver la démocratie. En même temps, nous savons qu'il y a une injustice. Parce que depuis 1960, tous les dirigeants occidentaux qui sont venus ici disent chaque fois dans leurs discours : on aime l'Afrique, on aime les Africains, les Africains sont des amis. Alors, si nous sommes des amis, que nos amis peuvent venir chez nous quand ils veulent, où ils veulent, faire ce qu'ils veulent, et même prendre ce qu'ils veulent, je pense qu'il est important qu'ils nous laissent la possibilité aussi d'aller chez eux. Donc c'est cette injustice-là qui mérite d'être dénoncée et c'est ce que je dénonce. Mais avant de dénoncer cette injustice, il est important pour moi de montrer le devoir de la jeunesse africaine, le travail qu'elle doit faire ici. Maintenant, je la défends à l'international, pour dire que ce problème-là, il existe et c'est pas juste. L'Afrique c'est l'avenir.

Vous parlez souvent de régimes peu démocratiques. On peut citer le Togo, le Burundi, la RDC, le Gabon où les élections présidentielles sont encore contestées. Quelles sont vos propositions pour arriver à des régimes plus démocratiques sur le continent ?

Il faut que le peuple continue à mettre la pression. Quand vous prenez l'histoire de la France, en mai 1968, ou aux Etats-Unis, quand les gens ne sont pas contents, quand ils ont envie d'avancer, ils se retrouvent sur la place publique pour pousser ceux qui sont au pouvoir à changer de comportement. Les politiciens ont une arme fatale contre nous, ils profitent de notre division. Ils profitent des histoires de régions, ils profitent des histoires de religions pour nous diviser et régner. Ce qui fait qu'on n'arrive pas à se retrouver ensemble pour les combattre.

Pour qu'on se fasse respecter par eux, il faut qu'on leur prouve que nos consciences ne sont plus à vendre. Et nous, on a décidé de jouer notre rôle comme nos ancêtres ont joué leur rôle en combattant l'esclavage. Cela a duré 400 ans. Aujourd'hui, on voit des frères qui disent c'est trop difficile, l'Afrique ne va jamais changer. Imaginez si nos ancêtres avaient fait ça, on serait encore esclave. Si nos parents s'étaient découragés pour dire de toute façon les blancs sont plus puissants que nous, donc ce n'est pas la peine de nous fatiguer... Donc il a fallu que les parents bataillent, disent que ce qu'ils veulent c'est la liberté, ils veulent que leurs enfants soient libres et ils l'ont fait. Aujourd'hui, si on veut faire la même chose on se met ensemble, on met la pression. Quel que soit celui qui vient au pouvoir, on met la pression sur lui.

La Côte d'Ivoire est pris en otage par trois personnes : Gbagbo, Alassane, Bédié. Nous on est là et on est divisé. Il est temps qu'on se retrouve, qu'on dise ça suffit

Est-ce un encouragement aux mouvements de la jeunesse africaine qui s'organisent sur le continent comme Y'en a marre au Sénégal ou Balai Citoyen au Burkina-Faso ou d'autres ailleurs ?

Je pense que je leur ai rendu hommage et je leur rends hommage tous les jours chaque fois que je fais un concert en Europe et que je chante le morceau « le prix du paradis», pour prouver que c'est le peuple qui a le pouvoir en fait. Parce que le pouvoir rend dingue. Quand les gens sont là-bas, que toutes les manœuvres leur deviennent possibles, ils ne sont plus sur la même planète que nous. Donc il faut les remuer. On dit quand tu danses avec un aveugle, si tu ne le touche pas, il pense qu'il danse tout seul. Donc il faut que le peuple les remue chaque fois pour qu'ils reviennent à la raison.

Mais rien ne peut se faire dans la désunion. Au Burkina, ce qui a fait que les choses ont changé, c'est que c'est toute la jeunesse, la majorité en tout cas, je sais qu'il y a quelques-uns qui soutenaient le système qui était en place parce qu'ils étaient dans les faveurs de ce système, mais c'est la majorité des populations burkinabè qui a dit non, trop c'est trop. Donc aujourd'hui, que ce soit dans notre cas en Côte d'Ivoire ou dans d'autres, il y a une désunion face au pouvoir. Ici en Côte d'Ivoire par exemple, le pays est pris en otage par trois personnes : Gbagbo, Alassane, Bédié. Nous on est là et on est divisé. Il est temps qu'on se retrouve, qu'on dise ça suffit : ça fait longtemps on bataille; ça fait longtemps Ouattara, Gbagbo, Bédié, donc ça suffit.

Comment peut-on sortir de système avec ces trois personnalités ?

Il faut mettre le holà, qu'en 2020, Alassane, Gbagbo et Bédié se reposent, et que la classe politique se renouvelle. On a fait moins de dégâts que le Libéria, mais ils ont renouvelé la classe politique. Ils ont fait beaucoup de sacrifices. Qu'est-ce que j'appelle sacrifice ? C'est que dans une crise comme celle qu'on a connue, une justice totale, n'est pas possible. Le Libéria était dans une crise très grave. (..) Aujourd'hui, s'il y a des ex-chefs de guerre comme Prince Johnson qui sont sénateurs, c'est parce que le Libéria a fait des sacrifices. C'est pour vous dire que si on veut que tout le monde soit satisfait, on va tourner en rond. Certaines personnes contesteront ce que je dis. Je n'étais pas militant de ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui, tout le monde sait que je suis le seul artiste qui a bataillé pour la justice.

On sait justement que vous êtes un artiste engagé, politiquement même je dirai. Dans cet engagement, êtes-vous tenté parfois d'aller au-delà de la musique ?

Non. Le reggae est la music des sans-voix. Le reggae a toujours rimé avec la politique. Bob Marley, vous avez vu, a pris une balle parce qu'il parlait de politique, parce qu'il parlait d'unité dans son pays, parce qu'il s'adressait aux hommes politiques. Donc c'est la mission du reggae qui nous oblige à ne pas être loin de la politique et à parler de politique. Si Bob Marley avait fait de la politique j'en aurais fait parce-que, pour moi, c'est le prophète du reggae. C'est lui qui a ouvert le chemin et nous on ne fait que suivre sa trace. Donc comme il n'a pas occupé de poste politique, alors je ne suis pas intéressé.

On va revenir au Femua. On voit que cette année c'est la question du changement climatique qui a été retenue comme thème. Pensez-vous que la situation est aussi cruciale pour que les musiciens, la musique, l'art soient au-devant de la lutte?

Oui, la situation est critique. Il faut une vraie prise de conscience. Il faut que les Africains prennent conscience qu'il y a un danger.

Qu'est-ce que ça représente pour vous de jouer sur une scène du Femua comme on l'a vu samedi ?

Mais un honneur. Vous savez, nous les artistes africains qui tournons dans le monde entier, on joue dans les bonnes conditions. Le matos que vous avez vu, pour des artistes locaux peut-être c'est extraordinaire, mais je vous dis qu'on a même joué dans les conditions mieux que ça en Europe. Donc notre rêve a été toujours de jouer dans les conditions comme ça. On a toujours souhaité qu'à Abidjan ou à Bamako, etc., qu'on joue dans ces conditions. Donc le fait que le Femua nous donne l'occasion de venir jouer sur une scène comme ça avec un bon son, avec autant de monde qui se déplace, c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire. Et le côté social du Femua est à saluer. Le fait de construire des écoles après chaque Femua est très important. Parce que l'éducation c'est le socle, c'est l'éducation qui va réveiller les Africains et les Africains vont regarder, vont poser des questions et exiger des réponses.

Quand la majorité des Africains saura lire et écrire, elle sera réveillée, elle ne votera plus pour des tee-shirts, elle ne votera plus parce que moi je suis Dioula et comme un tel candidat qui est Dioula du nord, alors je vais aller voter pour lui. On va exiger son programme (..). Donc le fait que le Femua construise des écoles, je suis content parce que moi je ne suis plus seul dans ce combat.

Tu ne peux pas être un gars du ghetto, leur dire que tu portes leur voix et ensuite aller être avec ceux qui refusent de les mettre bien

Justement vous avez un projet dans ce sens, « un concert-une école ». Quel bilan ?

Aujourd'hui, nous sommes à 5 écoles et nous sommes en train de construire la sixième école en Guinée Conakry. Nous on ne construit pas dans un seul pays. La Côte d'Ivoire a besoin de beaucoup d'écoles, donc c'est bien que Magic System se concentre sur la Côte d'Ivoire. C'est une bonne idée. Mais moi je suis un panafricaniste. Moi j'estime que mon message doit passer dans toute l'Afrique. Et le but de mon association et de la construction de ces écoles là c'est de montrer l'importance de l'éduction dans nos pays en voie de développement. Donc nous avons construit deux écoles primaires en Côte d'Ivoire et réhabilité une école : c'est nous qui avons réhabilité l'école Biaffra de Treichville. Deux écoles en Côte d'Ivoire, un collège au Mali dans la région de Tombouctou, une école primaire au Burkina-Faso, une école primaire au Niger et la sixième école va être construite en Guinée Conakry (..). Sinon le rêve c'est de pouvoir construire une école dans chaque pays africain.

L'association existe depuis 2008. Dans deux ans, nous allons construire la septième école. J'aimerais bien aller vers l'Afrique centrale, vers la Centrafrique par exemple. La Centrafrique a connu la guerre, aujourd'hui elle est dans une situation difficile. On sait qu'il y a des écoles qui ont été détruites, etc. Donc mon rêve c'est qu'après la Guinée Conakry, la prochaine étape soit la Centrafrique, ensuite comme on n'est pas loin on pourra aller au Tchad. Mais il est important de faire passer le massage de l'éduction dans chaque pays.

A l'instar du Femua, vous avez tenté de créer un festival de Reggae au Mali. Aujourd'hui, à quel niveau se trouve ce projet ?

J'ai fait un festival de Reggae effectivement. Mais après on n'a pas continué. Vous savez quand on est engagé on n'a du mal à avoir les sponsors. Pour avoir les sponsors, tout le monde connait le secret, il faut aller manger un peu avec les gens, boire un peu avec les gens. Comme nous on n'est pas trop dans ça, donc on a du mal. Quand on arrive, on dit il ne faut pas laisser celui-là faire ceci. Il y a des pays qui refusent qu'on rentre.

Vous savez, je suis allé au Congo Kinshasa, je devais faire un concert. On m'a empêché de le faire. Si tu n'as pas de sponsors tu ne peux pas faire de grands événements comme le Femua. J'encourage, mais nous on fait du reggae. Nous nous sommes une musique contre-pouvoir. C'est-à-dire que ceux qui sont dans l'opposition aujourd'hui, quand on dit des choses ils peuvent penser qu'on est avec eux. Mais quand ils vont venir au pouvoir, on sera là encore. Ça c'est la mission du reggae, mais s'il y a des actes qui sont posés qui sont positifs, notre devoir est de le reconnaitre. Nous sommes une musique de contre-pouvoir. Cela fait qu'il y a des concessions qu'on ne peut pas faire que les autres font et ce qui font qu'ils ont beaucoup de sponsors, mais tant mieux. Mais c'est un choix.

Si je faisais de RNB, ou d'autres musiques comme le coupé-décalé, il n'y aucun problème. Mais je fais du Reggae de Bob Marley, de Peter Tosh, la musique des sans-voix, la musique qui a décidé de parler des enfants du ghetto. Tu ne peux pas être un gars du ghetto, leur dire que tu portes leur voix et ensuite aller être avec ceux qui refusent de les mettre bien, qui refusent de construire des hôpitaux capables de garder leurs enfants en vie, en bonne santé.

Alpha est en train d'approcher 70 ans, moi je suis à 48 ans. On ne peut pas aller en boite ensemble ! Il y a les rapports de grand-frère à petit-frère.

Une dernière question. Quelles sont vos relations avec Alpha Blondy qui également une autre star du reggae. On sait qu'il y a eu une brouille entre vous, ensuite vous avez fait un duo et après on ne vous a plus vu ensemble. Est-ce que véritablement la hache de guerre a été enterrée ?

Oui, tout va bien. On ne nous voit pas ensemble parce qu'on n'est pas de la même génération. Alpha est en train d'approcher 70 ans, moi je suis à 48 ans. On ne peut pas aller en boite ensemble ! Il y a les rapports de grand-frère à petit-frère. Juste après la crise postélectorale, moi en tant que petit frère, je l'ai appelé et j'ai voulu qu'on se rapproche. Parce qu'on devait aussi faire une tournée de réconciliation après. On n'allait pas venir dire aux Ivoiriens « réconciliez-vous » alors que nous on est en guerre. Donc il a fallu qu'on règle ce problème d'abord ensemble. On s'est vu à Paris, on a réglé ce problème, on est venu, on a fait la tournée de réconciliation. On a apporté notre contribution à la réconciliation. Que ça ait marché ou pas, mais en tout cas, l'histoire dira que dans le processus de réconciliation en Côte d'Ivoire, les artistes se sont levés un moment pour faire une tournée pour aller parler aux populations. Donc je réponds simplement à votre question : tout va bien, vous ne nous voyez pas ensemble parce qu'on n'a pas le même âge.

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