16 Juillet 2017

Niger: Lamine Souleymane - "l Au Niger, e journalisme est devenu un métier à risque "

interview

S'il y a une affaire qui fait couler beaucoup d'encre et de salive au pays d'Amani Diori, c'est bien celle qui oppose devant les tribunaux l'Etat nigérien et la société libanaise Africard. Celle-ci, s'estimant lésée par suite d'une rupture de contrat demande réparation, ce que refuse l'autre partie.

Le patron du journal d'investigation Le Courrier, Ali Soumana, a été écroué depuis le lundi 3 juillet 2017 pour ses écrits sur le sujet ; ce qui divise la presse nigérienne : pour les uns, le confrère a pris trop de liberté contre les intérêts de son pays, alors que pour les autres dont Reporter Sans Frontière on ne peut sous aucun prétexte mettre la vérité sous le boisseau.

Sont de ceux-là Lamine Souleymane, le directeur de la chaîne de télé Niger 24, membre de la cellule Norbert-Zongo. Dans l'interview qu'il nous a accordée à Niamey, il décrit la situation de la presse dans ce pays voisin.

Comment appréciez-vous la situation de la presse au Niger ?

Il y a malheureusement une sorte de chasse aux journalistes dans notre pays, déclenchée par le pouvoir depuis un certain temps.

Il cherche à tout prix à coller une infraction à tout journaliste qui traite d'un dossier dérangeant afin de le mettre en prison. Comme les journalistes ne peuvent pas être emprisonnés pour des délits de presse, on s'ingénie par des voies de contournement à leur coller une peine privative de liberté.

Avec l'amende pécuniaire, les puissants du moment trouvent qu'ils ne peuvent pas faire taire les journalistes qui mettent à jour les dossiers mafieux auxquels des dignitaires sont mêlés. La parade trouvée, c'est leur appliquer le code pénal par des alibis qui ne tiennent pas la route.

Sur quoi fondez- vous vos propos ?

Le cas le plus récent est celui du Directeur de publication du Courrier, un journal d'investigation, Ali Soumana, qui est sous les verrous parce qu'il a conduit des enquêtes suivies de révélations qui font peur au pouvoir.

Son "crime", c'est d'avoir traité de l'affaire Africard, qui est un contentieux judiciaire entre cette société et l'Etat nigérien. Il fournissait les informations à dose homéopathique en promettant d'autres révélations, mais il vient d'être arrêté sous le fallacieux prétexte qu'il a volé des documents de la justice.

Au Burkina, la peine privative de liberté jadis appliquée aux journalistes a été supprimée, en est-il de même au Niger?

Exactement, puisque l'ordonnance du 4 juin 2010 qui a été signée pendant la transition militaire l'a supprimée tout en la remplaçant par des amendes.

Le président actuel se dit en phase avec cette disposition et a même pris l'engagement sur l'honneur et publiquement qu'aucun journaliste ne serait emprisonné dans le cadre de sa profession. On est aujourd'hui surpris de la tournure des événements depuis un an.

Dans leurs discours, les responsables font preuve de mépris envers la profession et cela s'est concrétisé par les emprisonnements qu'on connaît, remettant ainsi en cause nos acquis démocratiques ; malheureusement, on a réussi à recruter des journalistes mercenaires, qui épousent leurs causes en posant des actes qui sont aux antipodes de la confraternité.

Aujourd'hui le métier de journaliste dans mon pays est très risqué. Le seul discours que tiennent les journalistes mercenaires consiste à dire que par patriotisme il ne faut pas traiter certaines questions ; une vision réductrice du métier de journaliste qui consiste à masquer la vérité et à dire ce qu'on aime entendre. Ce sont des confrères que nous tenons à l'œil d'autant plus qu'ils n'exercent plus véritablement, et quand ils apparaissent, c'est juste pour faire la leçon aux autres.

Au Niger, on est face à un choix cornélien: si on parle sans preuve, on te poursuit pour diffamation et si on apporte une pièce à conviction, on te poursuit pour vol de documents.

Baba Alfa, un autre confère, a été écroué sous le prétexte qu'il a usurpé la nationalité nigérienne. Il est né au Niger, il s'est marié à une Nigérienne, ses enfants sont Nigériens, donc il est Nigérien de fait.

Je suis convaincu que s'il n'était pas dans le collimateur du régime, il pourrait se promener avec une pancarte librement sans que personne ait à redire. Nous demandons le soutien de nos confrères de la sous-région, car le journalisme est aujourd'hui en péril avec cette logique répressive.

Revenons à l'affaire Africard dans le cadre de laquelle le patron du Courrier est en prison ; de quoi s'agit-il exactement ?

L' Etat du Niger a signé un contrat avec cette société pour la confection de passeports biométriques et il a, par la suite, décidé de le résilier.

L'entreprise, qui s'estime lésée, a engagé une procédure judiciaire pour être dédommagée. Au niveau national, l'affaire a été minimisée et elle s'est retrouvée devant les tribunaux hors du pays.

Le tribunal de l'OHADA a donné raison à la partie demanderesse, mais l'Etat refuse de s'exécuter si bien qu'elle a saisi des biens du Niger. L'affaire est allée jusqu'aux tribunaux de Paris, puis de New York.

Le patron d'Africard dans une des interviews accordée au Canard a promis d'y revenir avec des informations compromettantes; c'est, entre autres, ce qui a poussé les autorités dans leur logique répressive. C'est pourquoi celui qui a un angle de traitement qui n'est pas en faveur des autorités est taxé d'apatride.

Entre ceux qui réclament leurs droits et ceux qui ont mal concocté cette affaire et l'ont laissé pourrir, qui sont les voyous?

Dans sa parution, il a ébruité un mandat d'arrêt contre le DG d'Africard, Dany Chaccour le juge unique du tribunal arbitral Boubacar Dicko, de nationalité malienne et Marc Wabi, associé gérant du cabinet Deloitte /Côte d'Ivoire.

On a vite dit qu'il a violé le secret de l'instruction et pour lui faire les misères, on dit qu'il a soustrait une pièce d'une procédure judiciaire. Il est en détention préventive quand bien même il présenterait toutes les garanties qu'il ne fuira pas.

Là où les autorités se trompent, c'est sur le fait qu'un journal est une institution. Ce n'est pas en arrêtant son responsable qu'elle va arrêter de fonctionner.

Et même si on la fermait, on ne serait pas à l'abri, il y aura toujours des gens pour mener le combat. Beaucoup sont solidaires d'Ali Soumana et moi, je suis prêt à poursuivre le travail qu'il a entamé, quitte à ce qu'on me jette aussi en prison.

A combien est estimé le montant du contrat querellé?

C'est une affaire d'une vingtaine de milliards de francs CFA, mais l'incurie des uns et des autres a fait monter les choses à une quarantaine de milliards. Enfermer les journalistes qui n'étaient pas à l'origine de ce dossier et qui n'y sont pour rien, c'est déplacer le problème.

Avec de tels comportements, ce n'est pas surprenant que notre pays ait perdu 9 places depuis 2016 au classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2017 : il en occupe désormais la 61e place.

Niger

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