3 Août 2017

Congo-Kinshasa: Baisse actuelle du taux de change - Leurre ou lueur d'espoir ?

analyse

Après un emballement qui a poussé le taux de change au-delà de la barre de 1700 Fc/Usd, une accalmie a gagné le marché des changes. Le franc congolais a repris de la vigueur par rapport aux principales devises étrangères, principalement le dollar américain.

Les politiques s'en félicitent. Mais, les plus avertis dans les rangs des économistes expriment des inquiétudes. Le franc congolais serait-il enfermé dans un cycle infernal ?

Cet article fait le condensé des avis recueillis auprès des éminences grises en matière des questions monétaires sur l'évolution du taux de change de la monnaie congolaise. Depuis le 28 juillet 2017, il s'observe un retournement brusque du taux de change en RDC, principalement à Kinshasa et Lubumbashi. Le taux de change vendeur se situait à cette dernière date, au marché parallèle, entre 1700FC/1730FC le dollar américain. Il est au 1er aout 2017 dans les fourchettes de 1450FC/1500FC le dollar. Que s'est-t-il passé au juste ?

Notions de bases sur les fluctuations du taux de change

Dans une économie fortement extravertie comme celle de la RDC, il existe un lien étroit entre le marché monétaire (l'offre et la demande de monnaie) et le marché de change (l'offre et la demande des devises).

Le marché monétaire

L'offre de monnaie ou la quantité de la monnaie est l'ensemble des moyens de paiement mis à la disposition d'une économie. Il s'agit principalement des billets de banque et pièces en circulation (monnaie fiduciaire) et des dépôts bancaires, à partir desquels sont opérés, par jeu d'écriture d'un compte à un autre, des paiements. D'où le nom « monnaie scripturale ».

D'où proviennent les fluctuations de la quantité de la monnaie nationale ? Les augmentations et les baisses de la quantité de la monnaie nationale proviennent, en termes d'importance, de trois opérations principales : les augmentations ou les baisses du solde des opérations financières du secteur public (l'Etat et la Banque Centrale), les variations du crédit à l'économie et les variations des opérations avec l'Extérieur.

La demande de monnaie consiste en la préférence pour la liquidité par excellence ou en la détention de la monnaie (il s'agit au sens strict de la monnaie fiduciaire et des dépôts à vue, qui ne sont pas producteurs d'intérêt). La demande de monnaie est fonction directe du revenu réel et indirecte du taux d'intérêt rémunérant les actifs financiers autres que la monnaie. Ainsi, seuls les détenteurs des revenus peuvent demander la monnaie. Par ailleurs, lorsque le taux d'intérêt augmente, la demande de monnaie baisse.

Lorsque l'offre de monnaie est supérieure à la demande de monnaie, le niveau des prix intérieurs augmente et partant le coût de la vie. Dans une économie dépendante de l'extérieur en besoins de première nécessité (denrées alimentaires, produits vestimentaires, pièces de rechange... ), un excès d'offre de monnaie donne lieu à des pressions sous forme de demande des devises entrainant, en cas d'offre de devises insuffisante, la dépréciation de la monnaie nationale. D'où le lien étroit entre le marché monétaire et le marché de change.

Le taux de change varie en fonction de l'offre et de la demande des devises sur les marchés de change. En situation d'excès de demande de devises par rapport à l'offre des devises, la monnaie nationale, le Franc Congolais, se déprécie par rapport aux devises. En situation d'excès d'offre des devises par rapport à la demande des devises, la monnaie nationale gagne de la valeur par rapport aux devises, donc elle s'apprécie.

D'où vient la demande des devises ?

Les devises sont demandées pour des besoins d'importation des biens et services, de placement des devises à l'étranger ou de recherche du gain en capital, communément appelée spéculation. Dans une économie où l'essentiel des biens et services sont importés, les besoins des devises sont permanents.

D'où vient l'offre des devises ?

L'offre des devises provient de la vente sur le marché des changes des produits de rapatriement des recettes d'exportation des biens et services. Il est à retenir qu'en cas de baisse des cours des matières premières, les prix à l'exportation diminuent, même si les quantités subséquentes restent inchangées. Donc, les recettes d'exportation baissent et, par ricochet, l'offre des devises.

L'offre des devises peut aussi résulter des interventions de la Banque Centrale à partir des prélèvements sur ses réserves de change. Ces dernières sont alimentées par les apports extérieurs sous forme d'appuis à la balance de paiements cédés sur le marché, des produits de rachat d'appuis budgétaires ou d'émission sur les marchés internationaux des obligations souveraines. L'offre des devises peut enfin résulter des entrées de capitaux à l'occasion d'investissements directs étrangers ou de portefeuille, des préfinancements des opérations à l'exportation tels que le café. Dans un contexte de dollarisation de l'économie, des devises cédées sur le marché par les résidents.

Qu'est ce qui alimente la demande de devises ?

Pour demander des devises, il faut d'abord avoir de la monnaie nationale, donc des francs congolais. Donc, c'est la quantité de la monnaie nationale qui alimente la demande des devises.

Ce papier, pour les besoins de la cause, va plus parler des effets liés au solde des opérations financières de l'Etat. Ce dernier est donné par la différence entre les recettes et les dépenses. Trois cas sont à noter :

·Le solde est zéro, les recettes sont égales aux dépenses. Ce qui revient à dire que l'argent collecté par l'Etat au titre des paiements des impôts, droits et taxes couvre entièrement les dépenses. Dans ce cas, l'incidence de l'Etat sur la variation de l'offre de monnaie est nulle.

·Le solde est déficitaire, les dépenses excèdent les recettes. En l'absence d'appuis budgétaires venant de l'extérieur ou d'emprunts intérieurs auprès des entreprises ou des ménages, l'Etat recourt au financement monétaire du système bancaire, principalement de la Banque Centrale. Dans ce cas, il y a planche à billets. L'offre de monnaie excède la demande de monnaie. Il y a injection de la monnaie nationale supplémentaire dans l'économie. La quantité de la monnaie augmente et partant la pression sur la demande des devises dont l'excès par rapport à l'offre des devises va entrainer la dépréciation de la monnaie nationale.

·Le solde est excédentaire, les recettes excèdent les dépenses. Dans ce cas, l'Etat retire plus d'argent dans l'économie qu'il en avait fait injecter par la Banque Centrale. La quantité de monnaie baisse et la pression sur la demande des devises aussi. Il va apparaitre une insuffisance de la demande des devises par rapport à l'offre des devises et la monnaie nationale va s'apprécier.

Causes de la baisse actuelle du taux de change

Les informations sur la situation provisoire des opérations financières de l'Etat au mois de juillet laissent entendre que le solde serait excédentaire de 71 milliards de FC. Dans ce cas, l'Etat a plus fait retirer de l'argent de l'économie à travers les paiements des impôts, droits et taxes qu'il en a fait injecter. En conséquence, l'offre de monnaie qui alimente la demande des devises a diminué. Donc, la demande des devises a baissé. Ce qui se traduit par un surplus de l'offre des devises sur la demande, expliquant la baisse du taux de change ou l'appréciation de la monnaie nationale.

L'on retient que la cause de la baisse actuelle du taux de change tiendrait au resserrement passager de la politique budgétaire. Ainsi, c'est un facteur autonome à la politique monétaire de la Banque Centrale qui a agi. La politique monétaire qui procède de l'action des facteurs institutionnels (fourchettes d'appel d'offre des bons BCC, encours de refinancement, réserve obligatoire..) est demeurée inchangée.

Il est à relever que les effets de ce resserrement budgétaire sont éphémères dans ce sens qu'environ 60%de dépenses de l'Etat, pour le mois de juillet, ne sont pas encore effectuées.

Faire perdurer la situation actuelle du marché des changes revient à maintenir, sur la durée, ce niveau d'excédent.

Trois solutions sont envisageables :

a) L'application stricte du principe selon lequel toutes les dépenses de l'Etat, non effectuées à ce jour, doivent requérir la mobilisation préalable des nouvelles recettes. Ce qui est peu probable à très court terme, en attendant les effets éventuels de la lutte contre la fraude, l'évasion fiscale et la corruption ;

b)L'utilisation de l'excédent provisoire pour payer les dépenses restantes moyennant ponction de la liquidité y relative à travers le durcissement de la politique monétaire. La Banque Centrale sera appelée à restaurer le caractère positif des taux d'intérêt réels de manière à rendre attractifs les bons servant au retrait de la liquidité. Ces bons, aujourd'hui, constituent l'une de voies des injections de la liquidité. En outre, elle veillera à ce qu'elle n'injecte pas de la liquidité supplémentaire en :

· équilibrant son compte de trésorerie,

·imposant aux banques le respect des échéances de remboursement des refinancements reçus.

c)La vente des devises par la Banque Centrale pour ponctionner la liquidité supplémentaire provenant de paiements des nouvelles dépenses. A exclure au regard du niveau préoccupant des réserves internationales. Il est entendu que le suivi de la réglementation de change en matière des délais de rapatriement des devises issues des opérations d'exportation doit être strict, en ce compris l'utilisation de 40% des devises rapatriées.

Il reste la combinaison efficace du non recours à la planche à billets, au niveau de la politique budgétaire, et le durcissement de la politique monétaire, évoqué ci-dessus. Cette option situerait l'équilibre à terme, sur le marché de change, entre 1600 et 1650 FC/le dollar.

La lueur d'espoir viendra de la prise de conscience de cette nécessité d'appliquer des politiques budgétaire et monétaire prudentes et complémentaires.

Il sera question de leurre si la reprise des paiements de l'Etat n'est pas accompagnée :

·Du rejet définitif du financement monétaire ;

·De l'amélioration de la performance de la politique monétaire.

Enfin, des rumeurs persistantes feraient état de la conclusion d'un accord sur une émission des obligations souveraines de l'équivalent de 1 milliards d'USD pour renflouer le niveau de réserves internationales de la Banque Centrale.

Il est entendu, dans ce cas, qu'après obtention de la contrepartie en devises de l'émission des obligations, ces dernières seront rachetées par la Banque Centrale. Les dépôts de l'Etat augmenteraient à due concurrence et partant sa marge de manœuvre en termes d'observance du principe de non recours à la planche à billets. Mais la dette extérieure de l'Etat augmentera aussi.

Les questions à se poser consistent à savoir, comme les ressources provenant de l'émission des obligations ne sont pas concessionnelles, l'usage qui sera fait des produits de cette opération, la maturité et le délai de grâce pour le remboursement. S'il s'agira de faire face à des dépenses urgentes de consommation ou de fonctionnement, le processus de surendettement sans possibilité de remboursement peut s'enclencher.

S'il est question de bâtir un programme des projets rentables, les études de préfaisabilité et de faisabilité faisant foi, il y a lieu de préserver la lueur d'espoir.

S'il est question d'intervenir massivement sur le marché de change pour baisser le taux de change à 1.000 FC/le dollar sans rejet préalable du financement monétaire et sans ajustement de la politique monétaire, le coût sera exorbitant tant en termes de :

·gaspillage de devises à rembourser et consommées sans espoir de génération par des projets rentables ;

· déflation monétaire et réelle qu'entrainerait à court terme cette option que les forces du marché ramèneraient rapidement le taux de change et les prix à leur niveau réel d'équilibre.

Encore un leurre à éviter absolument.

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