10 Août 2017

Ile Maurice: Bunkering - Avons-nous été menés en bateau ?

Avec la libéralisation de l'importation des produits de soute en 2014, le bunkering devrait avoir pris le large.

Mais, en réalité, le secteur de l'avitaillement est-il resté à quai ou a-t-il véritablement décollé ? Alors que le projet de raffinerie à Albion se précise mais se heurte à la protestation des habitants, quelles sont les perspectives de développements futurs ?

«Nous voulons que Maurice soit reconnu comme un bunkering hub dans la région. Environ 30 000 navires passent dans la zone pour rejoindre l'Afrique ou l'Asie. Nous avons donc un très gros potentiel de par notre positionnement géographique», déclare à l'express Ashit Gungah, ministre de l'Industrie, du commerce et de la protection des consommateurs.

Attirant 2 000 navires en 2016, l'État ambitionne de faire croître le secteur du «bunkering». Ce terme, équivalant à l'avitaillement, peut-être simplement décrit comme «l'approvisionnement en carburant par les navires», précise Neerish Chooramun, Manager des Corporate Services du groupe Celero, qui s'adonne au bunkering, entre autres activités, depuis 2009. Selon lui, ce domaine englobe également le stockage de produits pétroliers. L'opération elle-même se pratique sur terre ou en mer, ajoute-t-il.

De plus, l'avitaillement des navires, qui transitent par Maurice, favorise le développement de secteurs parallèles comme l'approvisionnement en eau et nourriture, l'acheminement des pièces de rechange, la maintenance et travaux de réparation, le changement et l'hébergement de l'équipage, le transfert aéroportuaire, entre autres. «Les potentiels directs et indirects sont vraiment colossaux, aussi bien au niveau du flux des navires dans le port que dans la croissance en termes d'emplois», souligne notre interlocuteur.

Créer 25 000 emplois

«L'ambition est d'exporter un million de tonnes métriques de produits de soute (les bunker fuels) et de créer 25 000 emplois», indique Nizam Goolamhossen, Regional Manager des Port Agency and Shipping Operations chez Celero. Le taux visé représenterait une contribution de 350 millions de dollars américains au produit intérieur brut (PIB), insiste Neerish Chooramun.

À ce stade, le volume d'importation de produits de soute (bunker fuels) est supérieur à 300 000 tonnes métriques (voir encadré). Celui-ci est appelé à tripler d'ici 2020. De ce fait, depuis 2014, l'État a institué des mesures pour développer davantage ce secteur. La libéralisation de l'importation des produits de soute a pris effet suivant l'exercice budgétaire. Cela implique que des opérateurs peuvent importer les produits pétroliers sous l'autorisation de la State Trading Corporation (STC).

En juillet 2015, la STC a d'ailleurs enlevé les 30 sous perçus par litre de carburant, destinés à financer les projets réalisés de Maurice Ile Durable (MID). Et par la suite, la Mauritius Ports Authority (MPA) a revu les frais portuaires pour attirer plus de bateaux et rendre le pays plus compétitif au niveau de ce secteur, confie un opérateur. L'an dernier, un tanker d'approvisionnement à ancre et la mise en service de nouvelles barges par les opérateurs privés ont été installés, selon le ministère.

Quel a été l'impact de ces mesures ? D'après le ministère, la croissance dans ce domaine était de 6 % de 2014 à 2015, de 19 % de 2015 à 2016 et elle serait de 25 % pour 2016 à 2017. Du côté des opérateurs, le constat abonde dans ce sens. Une dizaine d'opérateurs de l'avitaillement sont enregistrés auprès de cette autorité. «Nous avons connu une croissance de 10 % environ», estime un opérateur.

Pour sa part, Kiran Juwaheer, Managing Director de Vivo Energy Mauritius Ltd, un autre opérateur, affirme que le port se positionne avec de bonnes opportunités de croissance aux fournisseurs d'hydrocarbure. Idem pour IndianOil Mauritius Ltd. «Depuis les deux à trois dernières années, le volume du bunkering a augmenté. Une croissance du marché est attendue cette année», indique Bhavesh Guttoo, Marketing Officer d'IndianOil Mauritius Ltd.

Néanmoins, des difficultés subsistent, indiquent les opérateurs. Premièrement, les prix pratiqués par Maurice sont relativement onéreux comparés aux autres ports régionaux tels que Salalah à Oman ou Colombo au Sri Lanka. Le prix moyen à Maurice est supérieur de 15 %, voire 30 %, selon Nizam Goolamhossen. Ses propos sont réitérés par les opérateurs. «Ces prix sont élevés fort des coût du fret d'importation», explique Bhavesh Guttoo. Le manque d'espace de stockage de ces produits est également décrié par la majorité des opérateurs. Ajoutez à cela le manque de visibilité et la lenteur du service portuaire.

Marketing plus agressif

Quelles sont les solutions ? «Il incombe de faire un saut audacieux sur le plan infrastructurel et celui de la gestion et de la prestation portuaire», déclare Kiran Juwaheer. En termes de stockage, des arrangements avec la MPA pour accroître cette capacité est mentionnée. Des projets de construction de nouvelles cuves dans la zone portuaire sont également prévus, indique-t-on au ministère. Cela s'aligne également sur le projet de raffinerie d'Albion.

«Le Joint Working Group composé de la STC, de Mangalore Refinery and Petrochemicals Ltd et d'IndianOil finalise les procédures pour une étude de faisabilité afin de construire une jetée et le stockage de produits pétroliers à Albion. Selon des études en 1996 et 2002, c'est le seul site pouvant accueillir un tel projet de par sa profondeur», déclare Ashit Gungah. Toutefois, des mouvements de protestation à ce projet se sont constitués (voir encadré).

Concernant la concurrence, la révision des frais portuaires pour les navires s'adonnant exclusivement à l'avitaillement est évoquée. Un marketing plus agressif pour mieux positionner le port mauricien et favoriser sa visibilité est une autre piste. Aussi, Maurice doit cibler d'autres marchés en sollicitant davantage les compagnies de navigation régionales. Selon Kiran Juwaheer, un service plus rapide au niveau du port est un autre axe d'intervention.

La cohésion entre les partenaires du privé et du public est également à privilégier. «Il faut plus de synergie. Nous avons d'ailleurs organisé deux forums pour les divers acteurs du bunkering en 2015 et 2016 pour avoir leur point de vue plus réaliste. Nous avons ainsi pu plancher sur des méthodes préventives de risques notamment à travers la création d'un Public Private Partnership pour prévenir les catastrophes et éduquer les gens», explique Neerish Chooramun.

La sécurité est également une préoccupation majeure pour l'avitaillement. D'après le ministère de tutelle, les ports internationaux de bunkering disposent d'un code de pratique taillé sur mesure. Et à Maurice, bien que les opérateurs aient leurs propres standards, la mise en place d'un code spécifique devrait être effective. Un «draft road-map» comprenant les points stratégiques pour le développement du secteur a aussi été préparé. Sa finalisation sera la prochaine étape, soutient-on au ministère.

Plus de 300 000 tonnes métriques de «bunker fuels» importées annuellement

Selon les statistiques du ministère de l'Industrie, du commerce et de la protection des consommateurs, de janvier à juillet 2017, le volume d'importation de produits pétroliers était de 242 090 tonnes métriques (t.m.). Cela équivaut à environ 20 % par la STC et le reste par les opérateurs privés. En 2016, ce taux était de 360 161 t.m. contre 302 915 t.m. en 2015 et 285 693 t.m. en 2014, comme indiqué dans le tableau comparatif :

Les secrets du bunkering... livrés

De l'importation à la distribution du carburant en passant par l'origine du produit en question, le contrôle de sa qualité, les quais opérationnels à Port-Louis, entre autres, le bunkering se dévoile. La Port Agency Services Mauritius Ltd y a consacré un guide. Celui-ci est disponible sur son site web. D'après Vikash Tahalooa, Operations Manager de cette agence de navigation, une première version du Bunker Guide a été publiée en 2013, soit un an avant la libéralisation du secteur par l'État. «Une de nos principales obligations est de faire la liaison entre les navires qui s'adonnent aux activités du bunkering et les parties locales concernées comme les autorités portuaires, les fournisseurs du bunker service et de la logistique, entre autres. Comme il n'y avait pas beaucoup d'information en ligne, nous avons saisi l'opportunité pour combler cet écart de connaissances et agir comme facilitateur», déclare-t-il. Le guide est disponible sur le lien suivant : https://www.portagent.mu.

Raffinerie à Albion : les parlementaires alertés

S'ils étaient restés sur leur faim le 14 juillet 2017, les membres du kolektif Say No to Petroleum Hub mettent désormais les bouchées doubles. «On est en train d'expédier des lettres aux parlementaires pour connaître clairement leur position sur le projet de raffinerie à Albion. S'ils sont pour, qu'ils nous disent pourquoi. Et s'ils sont contre, qu'ils se justifient aussi», explique un membre du collectif. En juillet, les protestataires avaient manifesté devant le Parlement et voulaient remettre une correspondance aux ministres et députés. Mais celle-ci avait été refusée. Aussi, cette missive des habitants d'Albion, Tamarin, Flic-en-Flac, Pointe-aux-Sables, Petit- Verger, Camp Créole, entre autres, sont présentement expédiées par voie postale avec accusé de réception. De plus, d'autres mouvements tels que «Protez la ter nou zanfan», le Collectif Anti-pétrole de Pointe-aux-Sables, le Kolektif Ecolozik d'Albion, entre autres, s'unissent pour des actions dont une meilleure découverte de la région aux habitants. «Un de nos groupes prend contact avec l'Unesco pour que le site soit décrété patrimoine mondial», ajoute-t-il.

Ile Maurice

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