10 Août 2017

Burkina Faso: Grève des chauffeurs routiers - Les usagers rongent leur frein, le PM décélère

Photo: L'Observateur Paalga
Gréve des routiers. Ces cars sont restés sur cale toute la journée.

L'Union des chauffeurs routiers du Burkina (UCRB) a entamé depuis hier une grève illimitée pour protester contre les récents propos du ministre de la Sécurité, Simon Compaoré, qui tendent à encourager la violence exercée par les forces de l'ordre sur les chauffeurs. Les premiers responsables du syndicat ont été reçus dans la soirée par le Premier ministre Paul Kaba Thiéba qui les a invités à surseoir au mouvement qui « plombe l'économie ». L'UCRB a indiqué, en guise de réponse, qu'elle allait tenir une Assemblée générale pour décider de la conduite à tenir.

Eric Hien a cru à une mauvaise blague ce mercredi matin lorsque sa femme l'a appelé au téléphone pour l'informer qu'elle était déjà de retour.

Une heure plus tôt elle avait embarqué avec les enfants dans un car en partance pour Bobo où la petite famille devait passer les vacances. Mais leur bus n'a pas franchi le péage, bloqué par des grévistes de l'Union des chauffeurs routiers du Burkina (UCRB).

Ce syndicat a entamé le 9 août 2017 une grève illimitée sur toute l'étendue du territoire national pour protester contre une sortie de route de Simon Compaoré.

Tout a démarré le 1er août dernier lorsque que des gendarmes ont essuyé leurs godasses à Tenkodogo sur des chauffeurs qui protestaient contre la taxe UEMOA versée au niveau du poste juxtaposé de Cinkansé. Une quarantaine de chauffeurs avait été blessée, selon le président de l'UCRB, Brahima Rabo, et une plainte déposée contre X.

Réagissant à cette bastonnade, le ministre de la Sécurité a tenu, le 5 août devant des pandores, ces propos lors de sa tournée dans la région. « Vous n'avez rien à vous reprocher, ni vous ni la gendarmerie. Vous avez agi de main de maître parce qu'on ne peut pas verser la figure de l'Etat par terre...

Personne ne sera arrêté. Si on doit vous embastiller, c'est moi d'abord mais personne ne va embastiller personne.»

Un soutien sans frein aux gendarmes qui a eu pour conséquence de hérisser les chauffeurs routiers qui estiment que par sa sortie, Simon Compaoré a « ovationné les forces de sécurité pour leur exploit tout en les rassurant de son soutien indéfectible lorsqu'il s'agira de réprimander le citoyen lambda ».

Ce sont désormais des gendarmes et des policiers « gonflés à bloc » par les propos du ministre qui attendent les chauffeurs sur les routes, a renchéri Guy Olivier Ouédraogo, le SG de la Confédération syndicale burkinabè (CSB), qui se tient aux côtés de l'UCRB.

Selon Brahima Rabo, même si le premier flic faisait marche-arrière en revenant sur ses « simoneries », cela ne résoudrait pas pour autant le problème.

Lui et ses camarades affirment confier le volant de ce « camion en feu » aux premiers responsables de l'Etat : « Nous n'attendons rien de Simon Compaoré. Il y a bien un président dans ce pays, il y a aussi un Premier ministre. Nous attendons de voir ce qu'ils vont dire.

Nous ne voulons même plus parler à Simon. Nous ne faisons plus partie de sa sécurité. Nous voulons que le président du Faso nous donne un homme pour sécuriser vraiment les chauffeurs afin de pouvoir ravitailler le pays.»

Les « maîtres du volant » appellent donc le gouvernement à prendre ses responsabilités et à « bannir de ses rangs tout oiseau de mauvais augure ». Ils signalent le rôle qu'ils jouent dans l'économie nationale.

« Sans les chauffeurs routiers, qui se battent jour et nuit pour ravitailler le pays, le Burkina Faso n'est rien », a fait observer Brahima Rabo. L'UCRB, s'est-il targué d'ajouter, est forte de 19 000 membres et regroupe les chauffeurs d'agrégats, d'hydrocarbures de marchandises et de cars.

Les compagnies de transports elles-mêmes sont affiliées à la Fédération nationale des acteurs du transport routier du Burkina (FENAT). A ce propos, Brahima Rabo a indiqué que l'UCRB fait cavalier seul : « Ils sont les employeurs et nous les employés.

Et si c'étaient eux qui avaient été frappés, les choses n'allaient pas en rester là. Mais comme ce sont les employés qui ont été molestés, nous nous débrouillons de notre côté pour chercher justice ».

Il n'en demeure pas moins que les sociétés de transports, embarquées malgré elles, sont sur cale depuis hier matin.

Certains ont été surpris par le mouvement, à l'image du directeur général adjoint de TSR, Idrissa Koussoubé. « Je viens d'être informé du déroulement de la grève au cours d'une rencontre avec les syndicats de routiers puisque la grève les concerne d'abord.

En effet, quand on parle de routiers, ce sont les gros transporteurs et pas les cars. Ils disent avoir contacté la FENAT, et à notre niveau, nous n'avons pas reçu de correspondance émanant de la FENAT et demandant un arrêt de travail. C'est la raison pour laquelle ce matin, nous avons ouvert la gare et commencé la vente des tickets ».

Des pertes énormes

Les quelques cars qui ont quitté la gare TSR de Gounghin tôt le matin ont pu ainsi franchir le blocus. « Nous avons demandé aux syndicats de faciliter le passage aux cars qui ont déjà quitté Ouagadougou », a-t-il informé.

Tout le monde n'a pas eu cette chance et le gros lot des bus a dû rebrousser chemin et déverser en gare son contingent de vacanciers et de commerçants mécontents de revenir sur leurs pas.

A STAF par contre, on a préféré ne pas prendre de risque. « Nous avons appris hier (Ndlr : le 8 août) qu'il y avait un mot d'ordre de grève.

Aucun car n'a quitté par conséquent la gare pour éviter que les transporteurs en grève nous agressent, blessent nos passagers ou abîment nos cars », indique le responsable de la gare de Gounghin, Lassané Ouédraogo. Même s'il est incapable de fournir un bilan chiffré, le chef de gare est au moins sûr que « chaque jour qui passe est une perte pour la compagnie ».

Les conséquences sont également énormes pour les concurrents. « Nous sommes dans l'obligation de rembourser les passagers qui veulent l'être. En plus, par jour nous avons une soixantaine de cars qui effectuent les déplacements avec des milliers de passagers », a précisé quant à lui le DGA de TSR.

Ce débrayage des chauffeurs divise les sociétés de transport. Si certains le désapprouvent et pointent du doigt les conséquences financières, d'autres se sentent solidaires malgré les pertes. : «Si les routiers sont en grève, c'est pour une bonne raison et un chauffeur de car pourrait être victime de bastonnade également ». Signe que la question est sensible, certains responsables ont préféré nous renvoyer tout simplement vers la FENAT.

« Je ne pourrai pas composer à mon concours »

Des passagers affalés sur les chaises, couchées sur des nattes, le regard hagard, les gares de Ouagadougou, d'habitude si pleines de vie, présentaient un sinistre visage hier. De longues files de passagers qui se faisaient rembourser leurs billets étaient visibles devant les guichets.

La grève tombe en pleine période de vacances, moment propice aux voyages. Mais beaucoup de vacanciers devront ronger leur frein.

Bloqués à l'entrée de la ville, les chauffeurs des camions chargés de produits périssables, eux, comptaient les minutes. Aucune faveur ne leur a été faite. Seuls les véhicules personnels et ceux de l'Etat étaient autorisés à franchir les barrières tenues par les grévistes.

Pour certains, ce débrayage ne pouvait pas tomber à un pire moment. Les candidats aux concours de la fonction publique composent en effet dans plusieurs centres de l'intérieur du pays.

Alors que nous nous trouvions dans une gare, Gwladys Tassembédo nous a accostés pour expliquer son désarroi.

« Je devais partir à Ouahigouya pour prendre part au concours d'Aide archiviste demain matin (Ndlr : Aujourd'hui 9 août) mais je ne sais comment je vais faire avec cette grève. Je demande aux transporteurs de lever leur mot pour me permettre d'effectuer mon déplacement », dit-elle, résignée.

Boukary Sigué a, lui, passé la nuit à la gare STAF Gounghin en espérant trouver un car tôt le matin pour rallier Gaoua. Venu acheter des marchandises dans la capitale, le commerçant de pièces détachées affiche une mine défaite et émet le vœu de pouvoir reprendre très vite ses affaires.

Un autre commerçant, Samuel Douyon, n'a pas manqué de s'offusquer contre les propos du ministre de la Sécurité qui ont conduit à cette situation.

« Simon Compaoré aurait dû chercher à calmer les choses au lieu de les envenimer. » Il dit avoir le regard tourné vers les autorités car cette grève paralyse les activités et le Burkina ne pourrait pas tenir trois jours si elle devait se prolonger.

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L'UCRB à Simon Compaoré

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