9 Août 2017

Togo: Comment les artistes engagés font face à la censure

Au Togo s'engager musicalement rime avec la censure. Systématique sur les médias publics, elle atteint la plupart des chaînes privées et des organisateurs d'évènementiels bien souvent introduits dans le pouvoir. Sans scènes ni concerts, ces artistes n'arrivent pas à vivre de leurs œuvres. Avec l'usure, beaucoup se découragent et se mettent dans les rangs. D'autres restent fidèles à leur conviction. Et tentent tant bien que mal de s'organiser pour faire passer leurs messages.

La censure des artistes de la chanson engagés, on en parle peu au Togo. Pourtant c'est une réalité. Et elle ne date pas d'aujourd'hui. Elle n'est visible qu'à l'image des difficultés et les tracasseries que rencontrent les censurés pour se produire en concert ou pour faire passer leurs œuvres sur les médias.

Difficile d'être agitateur de conscience

Il est difficile d'être un artiste engagé au Togo. Ceux qui sont en tête d'affiche véhiculent des messages de démocratie, de liberté d'expression, de bonne gouvernance, des biens mal acquis dans leurs chansons. Ils sont en quelque sorte les héritiers d'Aimé Césaire qui écrit: « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir». Un choix qui leur coûte cher, et les prive de tout.

La musique engagée, un canal de libre expression des idées, de convictions, de sensibilisation, de conscientisation et de l'éveil du peuple devient gênante lorsque les critiques qui y sont développées touchent le régime au pouvoir et ses courtisans. En réponse, il y a la censure. Les médias publics font black-out sur ces morceaux et sur leurs auteurs. Les médias privés et les promoteurs culturels, pour éviter les représailles, ne veulent rien risquer. « Le système a tout verrouillé, et il n'y a aucune facilité pour les artistes qui ont fait le choix d'aimer le Togo, et de s'intéresser à son développement, en faisant leurs apports à travers leurs œuvres. Les médias en général, refusent de nous diffuser par peur de représailles ou par soucis de sauvegarder leurs intérêts auprès du régime. Les rares courageux qui arrivent à diffuser nos œuvres, le font à peine deux semaines, même après avoir rempli les formalités nécessaires. Il y a pire, mais j'en parlerai au moment voulu », s'indigne NelPakur, un artiste .

Comment contournent-ils la censure ?

Jah Cissé, Ras Ly, Max Heman pour ne citer que ces trois exemple, dont les titres soulèvent les foules lors des meetings politiques, auraient pu avoir une (grande ?) carrière autre que celle qu'ils ont actuellement s'ils n'étaient pas censurés, privés de concert et fuis pas les producteurs. N'empêche, lors des manifestations politiques de l'opposition, leurs messages passent. Et c'est la seule fierté qu'ils en tirent.

Considéré comme l'un des pionniers de la musique hip hop dans le pays, Eric MC, explique que les artistes comme lui véhiculent les histoires des « âmes oppressées », dénoncent la brutalité. Son objectif, transmettre « un besoin d'une culture de résistance, une recherche d'affirmation, une nouvelle forme de révolte contre la domination des plus forts sur le plus faible, source d'injustice de misère ». Pour ce faire entendre, celui qui avait annoncé sa candidature à la présidentielle de 2010 avant de se rétracter écrit beaucoup (mémorandum notamment) qu'il distribue aux Organisations de la défense des droits de l'Homme (ODDH) nationales et internationales, au corps diplomatique et aux organisations de presse.

Particulièrement actif sur les réseaux sociaux, NelPakur y passe ses messages. « La jeunesse togolaise, que proposons-nous pour sortir notre Pays de sa situation actuelle? Nous sommes absents des prises de décisions (qui ont forcément des impacts sur nous), et en temps de troubles politiques, c'est nous qui payons le plus lourd tribut, et après, plus rien. Ça suffit, notre voix aussi compte, nous sommes aussi Citoyens togolais, nous avons le droit, et le devoir de nous intéresser à la gestion des affaires de la Cité. Il est temps de sortir de la « critique » pour faire des propositions, et agir pour les voir prises en compte pour le bien de tous », écrit-t-il dans un de ses posting sur sa page facebook. Il a même organisé le 3 août 2017, une conférence publique sous le thème « Les jeunes et l'engagement politique » dans un centre communautaire de la capitale togolaise.

L'unicité d'actions

Dans ces conditions se pose alors la question de savoir pourquoi ils ne peuvent pas unir leurs forces pour mieux peser ? L'unicité d'actions reste leur péché mignon. Sans oublier que de façon générale, leurs détracteurs manœuvrent pour faire échec à toute sérieuse organisation. « On essaie de s'organiser mais c'est très difficile car souvent nous sommes infiltrés et vite dissouts. N'empêche que certains ont de petits projets qui nous permettent de nous voir régulièrement avec notre public et on discute et cherche des moyens de sortie de crise », se montre rassurant SlipaFire.

NelPakur, lui, nuance : « Il n'y a pas vraiment d'organisation à notre niveau. Les visions ne sont pas toujours les mêmes. C'est comme si nous n'avons pas encore assez pris conscience de notre situation. Et l'autre problème est d'ordre matériel et financier. Personne ne soutient vraiment les artistes engagés du Togo, parfois je me demande si cela vaut la peine de continuer, même les simples encouragements, il n'y en a pas. Lorsque nous nous tuons pour organiser nos concerts, il n'y a pas grand monde, tout le monde préfère alors sauter et danser, en bon Togolais ».

Toutefois, en 2012, ils s'étaient mis ensemble pour porter sur les fonts baptismaux le « Collectif Y'en a marre, Etiamé » qui, depuis, brille par son silence et son inactivité. Selon Eric MC, ce regroupement a réussi à faire voter par les députés de l'Assemblée nationale, le 14 juin 2016 à Lomé, le statut des artistes (toutes tendances confondues).

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