17 Août 2017

Tunisie: Alaya Allani, spécialiste des mouvenments radicaux - « Seule la justice reconnaîtra le repenti »

On ne peut faire que des estimations. Personne n'est en mesure de livrer des chiffres exacts. Les Tunisiens ayant quitté le pays pour aller vers les zones de conflits seraient au nombre de 5.000. Les autorités ont annoncé le retour de 800 d'entre eux. Près de 700 sont morts avant même la défaite de Daech à Moussoul en Irak et en Syrie. Personnellement, j'évalue le nombre des Tunisiens jihadistes sévissant en dehors du territoire dans les 1.500. Il reste à peu près 2.000 dont le sort est inconnu. On évaluerait les éléments radicalisés opérationnels aux alentours de 1.500 dont une partie ne rentrera jamais. Ce sont ceux que je désigne par les têtes brûlées, entre 700 à 800, impliqués dans des attentats et des meurtres, pour la plupart recherchés par Interpol et par la justice tunisienne. Ceux-là iront se planquer dans des zones fragilisées sur le plan sécuritaire, notamment en Afrique de l'Ouest et le Sahel africain.

A-t-on les moyens de tracer, de suivre, de garder sous surveillance ceux qui sont rentrés ?

Selon le chiffre officiel communiqué des « retournés », il est de l'ordre de 800. Les autorités déclarent avoir placé une partie en résidence surveillée ou sous contrôle administratif, d'autres ont été jugés. A mon avis, ce sont ceux introduits en cachette par les contrebandiers qui représentent un vrai danger. Il faut donc optimiser le rendement des services secrets en modernisant leurs moyens de contrôle. Un ou deux éléments peuvent commettre des attentats-suicides provoquant beaucoup de dégâts et un grand nombre de victimes et entamer davantage l'image de la Tunisie. Il faut savoir, en outre, que la nouvelle stratégie de Daech est de sélectionner des éléments non connus des services de police et non fichés pour commettre des attentats.

Peut-on faire confiance à ceux qui déclarent vouloir se repentir?

Il faut faire des études détaillées sur les itinéraires de ces personnes, au cas par cas, afin d'identifier ceux qui sont récupérables et ceux qui ne le sont pas. Il faut savoir que certains pays nous ont précédés dans cette démarche, notamment l'Algérie et l'Arabie Saoudite. Chaque personne qui a pris les armes et tué des gens au nom de la religion ou de la race, représente un danger imminent. D'un autre côté, la réhabilitation devra être un couronnement d'un processus segmenté en plusieurs phases. D'abord, la mise en demeure de ces personnes dans des centres spéciaux.

Des casernes vides totalement ou en partie peuvent faire office de centres d'accueil. Il faut donc séparer les éléments jihadistes de la communauté nationale et diligenter des enquêtes détaillées sur leurs itinéraires spécifiques. Comment et par qui ont-ils été recrutés, dans quels réseaux ont-ils été enrôlés, par quels moyens ont-ils quitté le territoire et avec l'aide de qui ont-ils été entraînés en Tunisie, en Libye ou en Syrie ou ailleurs, quels types d'armes ont-ils appris à manier, quelles sont les organisations auxquelles ils ont adhéré et par quels moyens ont-ils opéré leur retour sur le territoire national ?

Les informations recueillies sont en passe d'alimenter une base de données édifiante pour les services de renseignements tunisiens. Par la suite, vient le processus judiciaire. Les « retournés » devraient être jugés selon les dispositions de la loi de lutte contre le terrorisme adoptée en 2015. Ils doivent être classés dans des catégories des plus aux moins dangereuses. C'est seulement à ce moment-là que devra être entamé le programme de réhabilitation, sachant que la loi tunisienne stipule que les repentis devraient au moins passer la moitié de leur peine en prison pour bénéficier du privilège de ce programme.

A-t-on les moyens d'organiser un dialogue en vue de les pousser à adhérer à une révision idéologique des thèses qu'ils véhiculent ?

Le programme de réhabilitation se base essentiellement sur la révision des thèses radicales. Cette révision s'effectue avec des experts en criminologie, en sciences islamiques, en sciences politiques, en psychologie. Des séances d'écoute doivent être dirigées par des équipes de spécialistes qui présenteraient leurs rapports aux juges. Seule la justice doit juger si le repenti remplit toutes les conditions et pourrait être réhabilité et réintégré à la société ou non. La valeur ajoutée des révisions réside dans l'originalité du programme de réhabilitation. Pour ce qui concerne les cas des présumés terroristes tunisiens, une partie a été victime de la faiblesse du régime politique en place entre 2011 et 2014. Au cours du règne de la Troïka, la volonté politique de ne pas s'opposer à la radicalisation des jeunes et à leur départ vers les zones de conflits était palpable.

A chaque fois qu'est évoqué, justement, le dossier des envois de jeunes en Syrie, les doigts accusateurs sont dirigés vers Ennahdha et à l'encontre de quelques-uns de ses hauts dirigeants, à tort ou à raison d'après-vous ?

Si nous évoquions la responsabilité politique et morale, effectivement le parti Ennahdha était au pouvoir et endosse une part importante de responsabilité. Pour ce qui est de la responsabilité juridique, elle sera délimitée par la justice et par les enquêtes. Outre le travail qu'est en train d'effectuer la commission parlementaire sur les envois des Tunisiens vers les zones de conflits. Pour ma part, je pense sincèrement que la responsabilité d'Ennahdha est mise en cause à plusieurs niveaux. Or, les dirigeants nahdaouis ont refusé de reconnaître leurs erreurs quand ils étaient au pouvoir et par la suite. Et même s'ils l'avaient fait, ce serait par tactique. Il faut savoir que ceux qui seront jugés prochainement sont les victimes de la politique menée par la Troïka. C'est au cours de cette période que des milliers d'associations caritatives et prédicatives ont vu le jour. Les tentes de prédication étaient dressées devant les lycées et sur la voie publique. Abou Yadh tenait des meetings populaires au nez et à la barbe des autorités. Le simple citoyen parti «combattre» en Syrie et en Irak avait cru que l'Etat y était favorable, voire l'encourageait implicitement.

Pourtant, le mouvement Ennahdha ne cesse de déclarer notamment à l'issue de son 10e congrès qu'il avait opéré une profonde révision idéologique, qu'en pensez-vous ?

Le référentiel du parti Ennahdha qu'on en dise se nourrit de la religion. Malgré les recommandations du 10e congrès, le socle idéologique est essentiellement religieux. Les théoriciens de ce mouvement disent vouloir reproduire les modèles des partis sociodémocrates occidentaux. C'est faux ! En Italie et en Allemagne, ces partis reconnaissent la sécularité de l'Etat et ne font jamais l'amalgame entre le christianisme et la politique. Ce n'est pas le cas d'Ennahdha. A ce jour, ce parti n'a pas réussi à se débarrasser de cette disposition à inféoder la politique à la religion.

De ce fait, je ne considère pas qu'Ennahdha soit en mesure de construire un Etat démocratique, séculaire. Et tant que ce parti n'aura pas fait sa mue idéologique en profondeur, la menace terroriste planerait sur la Tunisie. Les éléments de Daech et Al-Qaïda sont persécutés partout et fichés. Mais quand il s'agit de personnes qui officient à l'intérieur de l'appareil de l'Etat, nous risquons de nous retrouver un jour à reproduire le modèle turc. Ce système qui inscrivait la laïcité dans sa constitution a basculé totalement dans la dictature. Des centaines de milliers de personnes ont été renvoyées de leur travail et près de 100 mille autres croupissent sous les verrous. Le système turc est à mes yeux plus dangereux que les mouvements jihadistes radicaux qui sont identifiables. Autant le dire clairement, les différents modèles de l'islam politique portent en eux un radicalisme déguisé.

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