21 Août 2017

Afrique de l'Ouest: Recrudescence des attaques terroristes / Maxime Lomboza Koné - « Le G5 Sahel : une option mais pas la solution »

interview

Au lendemain de l'attaque terroriste du Café Aziz Istanbul le 13 août 2017 et dont le bilan s'établit désormais à 19 morts avec le décès du MDL Yassia Sawadogo samedi dernier, nous avons rencontré le député Maxime Lomboza Koné, spécialiste des questions de défense et de sécurité.

Entre autres solutions contre le terrorisme, il propose une réforme profonde de l'armée, le renforcement de la Justice et la lutte contre la pauvreté, particulièrement dans le nord du Burkina Faso.

L'interview ayant été réalisée le 18 août, donc avant le décès du président de l'Assemblée nationale, Salifou Diallo, elle n'aborde pas la disparition de ce dernier.

Dans la soirée du 13 août dernier, le Café Aziz Istanbul a été la cible d'une attaque. Avez-vous été surpris par cette énième action terroriste contre le Burkina ?

Depuis juin 2015, nous avons enregistré notre première attaque terroriste à Samorogouan, puis il y a eu celle du poste de douane de Dehou. En mi-janvier 2016, nous avons connu la première attaque asymétrique d'envergure, contre le Splendid hotel et le Café restaurant Cappuccino.

Il y a eu ensuite Djibo, Tin Akoff, Koutougo, Markoye, Intangom, Nassoumbou, entre autres. Donc je n'étais pas totalement surpris par cette dernière attaque. Ma conviction est que ces agressions sont devenues une constance, c'est un phénomène avec lequel nous devons apprendre à vivre.

Qu'est-ce qui peut justifier cette soudaine série d'attaques terroristes contre le Burkina Faso pourtant épargné jusqu'à une récente date ?

Jusque-là, notre pays en était épargné pour des raisons multiples. La sous-région était déjà en ébullition depuis la chute de Mouammar Kadhafi, et le nord du Mali est entré en crise avec le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA).

Il y avait, d'une part, la montée du terrorisme et, d'autre part, la criminalité transfrontalière. Dans ce contexte, le Burkina Faso devait s'attendre tôt ou tard à des attaques.

L'un des facteurs explicatifs également est que notre pays fait partie de la coalition sous-régionale qui lutte contre le terrorisme. Ces groupes n'hésitent pas à s'en prendre aux pays de cette alliance.

Il y a aussi le contexte sociopolitique de notre pays depuis un certain temps. Je fais allusion à l'instabilité politique et sociale (insurrection populaire, coup d'Etat raté) qui peut en être pour quelque chose.

Les terroristes s'installent quand il y a l'instabilité. En Irak, c'était à partir du départ de Saddam Hussein après l'intervention américaine. La Syrie est présentement en guerre, c'est pourquoi l'Etat islamique a profité de la situation.

Certains disent que si le Burkina était épargné, c'est parce qu'une sorte de pacte de non-agression existait entre l'ancien régime et les groupes terroristes du Nord-Mali. Qu'en pensez-vous ?

Effectivement, c'est une des hypothèses avancées par certains. Sous le régime Compaoré, le Burkina était considéré comme une oasis pour des chefs terroristes.

Ces gens-là étaient hébergés à Ouagadougou. Il y a eu le passage d'Iyad Ag Ghali au Faso. La connexion entre Ouaga et Kidal était un secret de polichinelle. Présentement notre pays n'est plus la base arrière de ces personnes-là.

Leur parrain n'étant plus là, c'est la porte ouverte aux attaques. Dans toutes les crises, c'est la même chose : quand votre Etat contribue à l'installation de crises dans les pays voisins, il faut vous s'attendre tôt ou tard au «retour de la flamme ».

Le Nord de notre pays constitue un terreau du terrorisme du fait de la pauvreté et du sentiment d'abandon qui anime les populations locales. Ces deux facteurs peuvent nourrir la radicalisation et engendrer des actions de violence.

En pareilles situations, chacun y va de ses propositions pour contrer le terrorisme. En tant qu'expert en matière de défense et de sécurité, que préconisez-vous ?

Le terrorisme est une question mondiale, il y faudra donc une réponse globale. La preuve en est que les plus nantis du monde sont régulièrement frappés.

Hier (ndlr : 17 août 2017) par exemple, le cœur de l'Espagne a été attaqué. Notre pays ne peut pas lutter seul contre ce phénomène. Dans notre cas, il faut des mesures conjoncturelles et structurelles.

Au niveau conjoncturel, il faut relever le niveau du dispositif sécuritaire. Il doit y avoir une union sacrée, nous devons éviter la division, les accusations non fondées.

Nous devons bannir la stigmatisation, éviter de faire l'amalgame entre islam et terrorisme pour ne pas indexer un groupe religieux, ethnique sous peine d'envenimer la situation.

Au niveau structurel, de manière courageuse, il nous faut envisager une réforme profonde de notre dispositif sécuritaire que nous avons hérité de l'ancien régime.

Pendant longtemps, une partie de notre armée s'était écartée de son rôle régalien de protection du territoire national pour protéger un seul homme.

De nos jours, nous sommes dans une ère démocratique, il faut que l'armée soit réformée pour être une véritable armée républicaine.

C'est ainsi qu'elle sera apte à affronter les situations que nous vivons. L'armée burkinabè doit revenir à un certain nombre de valeurs comme le sens de la mission, le sacrifice suprême, la discipline, la loyauté, la neutralité, etc.

En plus, il faut renforcer notre justice parce qu'il faut des suites judiciaires aux attentats terroristes. Nos magistrats doivent être formés en conséquence, nous devons aller vers des procédures qui vont déboucher sur des arrestations et disposer d'informations qui pourraient nous permettre d'anticiper les attaques.

Par ailleurs, il faut créer le développement. C'est l'autre nom de la paix. Au Sahel burkinabè, s'il n'y a pas le développement, il nous sera difficile de juguler ce phénomène. Enfin, la piste de la collaboration entre nos différentes armées ne doit pas être ignorée.

Certains ont avancé comme solution l'opérationnalisation de la force conjointe du G5 Sahel. Pensez-vous que ça peut être la panacée contre le terrorisme ?

Il n'y a pas de panacée contre le terrorisme. Il faut une conjugaison d'un certain nombre de mesures. Il faut une mutualisation des forces, il faut canaliser les énergies. De toute façon, j'ai toujours été contre la multiplication des organisations au niveau sous-régional.

Vraisemblablement, ça disperse les énergies au lieu de les unir. Le G5 Sahel lui-même a du plomb dans l'aile, la résolution qui a été présentée n'est pas inscrite sous le chapitre 7, c'est-à-dire l'utilisation de la force. Les acteurs de l'ONU n'ont pas accepté ça parce qu'il y a la conséquence financière.

Aujourd'hui, nous avons un G5 Sahel qui n'est pas opérationnel. Quant à son financement, qui va le supporter ? Du coup, ça débouche sur une question qui concerne la responsabilité africaine dans la gestion de la sécurité sur le continent.

On ne peut pas mettre en place une organisation et compter sur les autres pour son financement. Tout le monde sait que sans argent, on ne peut pas avoir de logistique et on ne peut déployer des troupes sur le terrain. Pour moi, le G5 Sahel peut être une option, mais ce n'est pas une solution.

A supposer que cette force soit opérationnelle. Qu'est-ce qu'elle peut faire contre le terrorisme "urbain" ? On parle de plus en plus des frontières alors que le péril touche les villes aussi !

Frapper au cœur des villes est une stratégie des terroristes. Ils frappent en ville pour choquer l'opinion, intimider, faire peur. Cela pose le problème de l'asymétrie du phénomène. Nos soldats ont été formés à des combats conventionnels alors que ces terroristes veulent les obliger à combattre en ville.

Quelle que soit la préparation de nos armées, quand le combat se déroule en ville, il devient très difficile. Au-delà des armes, il y a la question de la détermination. Le combat est d'abord psychologique.

La détermination y compte beaucoup. C'est une nouvelle menace, et la solution passe par des réformes structurelles de l'ensemble des acteurs au niveau du pays. Ce n'est pas seulement militaire, il y a aussi l'aspect diplomatique qui doit être mis en branle.

Il faut que la diplomatie puisse prendre le relais après les attentats pour assurer à nos partenaires que le pays est sûr. Un attentat terroriste dans un pays du Nord et un autre dans un Etat du Sud n'ont pas les mêmes conséquences.

Quand il y a un attentat au Burkina, une bonne partie du territoire est classée zone rouge, synonyme de danger.

Mais si on dit qu'il y a un attentat à Paris, les gens continueront d'y aller. Donc il faut qu'il y ait une diplomatie pour assurer aux partenaires techniques et financiers que le pays est fréquentable, qu'il reste debout malgré tout ce qu'on a pu constater çà et là.

Quel peut être le rôle des parlementaires dans la défense et la sécurité ? Que fait par exemple la Commission défense et sécurité de l'Assemblée nationale ?

Le Parlement contribue par l'adoption d'un certain nombre de textes de loi à la lutte contre le terrorisme. Je pense à la loi numéro 060 de 2009 portant répression des actes terroristes.

Il y a également la loi 006 de 2017 qui a consacré la création d'un pôle judiciaire spécialisé dans la lutte contre le terrorisme. C'est donc sur le plan législatif que nous pouvons apporter une contribution.

De plus, c'est l'Assemblée nationale qui vote le budget du pays, donc sur le plan des ressources financières, les parlementaires que nous sommes peuvent être très regardants sur les ressources allouées à l'armée.

Régulièrement les populations dénoncent le manque de moyen (financiers, logistiques) des FDS dans la lutte contre ce phénomène. En tant que parlementaire, qu'est-ce que vous pensez de ces critiques ?

Les armées africaines de façon générale manquent de moyens. Ce n'est pas seulement de moyens matériels, il y a aussi un déficit humain. Il faut que notre armée monte en puissance dans ce contexte de lutte contre le terrorisme. Il nous faut du matériel adapté. J'évoque chaque fois la question des boucliers balistiques.

J'ai été conforté dans mon analyse quand j'ai suivi le commandant Evrard Somda à la télévision. Il a clairement expliqué que sur le théâtre de l'opération, ses hommes étaient obligés de reculer parce le seul bouclier balistique qu'ils avaient était parti en lambeau. Ils ont dû en emprunter un à la police.

Il faut que, de manière décisive, nous renforcions nos capacités dans deux domaines essentiels : il faut des formations spécialisées, il faut aussi regarder les armements et les moyens de projection aussi bien terrestre qu'aérienne.

Quand les terroristes frappent, il faut les poursuivre et pour cela, il faut des moyens de projection aérienne pour pouvoir les traquer parce qu'ils passent directement de l'autre côté de la frontière soit au Mali soit au Niger.

Sur ce registre, je reste d'avis qu'il faut que notre armée monte en puissance. Il faut qu'elle ait le minimum pour pouvoir faire face à la situation.

Mais il faut dire que notre armée est aussi à l'image de tous les segments de notre société. Elle ne peut pas se dissocier des autres secteurs. Pourtant, ce qui est un constat, c'est le manque de moyen au Burkina Faso d'une manière générale.

A l'occasion de cette attaque, on a même entendu dire que l'Assemblée nationale est budgétivore, que la moitié des 14 milliards de francs CFA pour son fonctionnement doit être reversée à la défense et à la sécurité. Quel commentaire en faites-vous ?

Nous sommes en démocratie et le citoyen est libre d'exprimer son opinion sur un sujet. Mais retenons que dans une démocratie, l'institution parlementaire occupe une place centrale.

Pour que le judiciaire et l'exécutif puissent travailler, il faut le Parlement. Voilà les trois mamelles qui constituent les piliers d'une démocratie.

On ne peut pas amputer le pays de son institution parlementaire et encore parler de démocratie. Du reste, cette législature a fait un sacrifice énorme au début.

Nous avons diminué nos émoluments pour permettre la réalisation d'un certain nombre d'activités au profit de l'Etat. C'est donc un faux procès ou une méconnaissance de la démocratie que de tenir ce genre de langage.

Quelle est au juste, la part de la défense et de la sécurité dans le budget de l'Etat ? Est-ce suffisant à vos yeux ?

Comme dans toutes les armées du monde, il y a des aspects qui ne sont pas dévoilés. Mais de manière très évidente, il sera difficile de financer notre armée sur la base du budget national. Il faut qu'il y ait une contribution de nos partenaires.

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