31 Août 2017

Sénégal: Dr Hady Ba - «Kémi Séba, c'est la même chose que les gens de le Pen en France»

interview

En pleine «affaire» Kémi Séba, du nom de ce très controversé activiste «panafricain», adulé ou sévèrement critiqué pour avoir publiquement brûlé un billet de 5000 francs CFA... Ce néologisme hybride : «Afroclown».

Né sur les réseaux sociaux ou sur la Twittosphère il y a quelques mois, le concept s'est ensuite retrouvé, le 22 août dernier, dans la chronique du consultant Hamidou Anne (Le Monde Afrique). Un «papier» pas très tendre où son auteur laissait entendre que la «fin du franc Cfa» méritait de «meilleurs avocats» que cette « tribu de farceurs».

On reste dans le ton, et dans l'esprit de ce «concept» emprunté au Dr Hady Ba, enseignant-formateur au département de Philosophie de la Faculté des Sciences et Technologies de l'Education et de la Formation (Fastef). Derrière le mot, des perturbateurs plus ou moins obsédés par la France, qui n'auraient des problèmes africains qu'une «lecture unilatérale».

Autrement dit des gens comme Kémi Séba, venu jouer les «gourous» ou les «sauveurs», pour une Afrique qui n'a absolument pas besoin de l'être, et qui plus est avec un «passeport français». Dans cet entretien téléphonique accordé hier, mercredi 30 août à Sud Quotidien, Dr Hady Ba, qui n'hésite pas à dire que le discours de Kémi Séba est dangereux, s'exprime aussi sur le franc Cfa : «une honte», dit-il, mais un «moindre mal». «Pour le moment»...

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez utilisé l'expression «Afroclown» ?

C'était sur Twitter, lors d'échanges avec feue Anna Guèye qui vient de nous quitter, qui est décédée il y a quelques mois, et qui était une très grande militante de la cause africaine, de la liberté et de la démocratie en Afrique, et qui elle-même était assez énervée par les gens qui s'agitent sur tous les plans, sur des problèmes stériles, qui accusent la France à tout bout de champ, ce qui les empêche en fait de critiquer ce qui se passe effectivement chez nous et de voir la complexité de nos problèmes. Ça devait être il y a quatre ou cinq mois, avant le décès de Anna Guèye.

Dans quel contexte, et pour parler de qui, de quoi ?

Je ne me souviens plus de qui, en fait, je ne me souviens plus de qui, mais c'était pour parler d'une attitude générale qui consiste à chaque fois à ne pas vouloir voir que les problèmes sont complexes, que nous avons une part de responsabilité dedans, que les intérêts de nos pays et les intérêts de la France sont certes souvent divergents mais peuvent aussi être convergents. Donc c'est cette attitude-là que nous étions en train de moquer, je ne sais plus lors de quelle crise, je crois que c'était lors de la crise au Gabon, et l'idée c'était qu'on ne pouvait pas uniquement soutenir quelqu'un parce qu'il était critiqué par la France, ou le rejeter dès qu'il était soutenu par la France... Donc ça ce n'est pas un argument : il fallait voir les conditions effectives qui déterminent chaque crise avant de se prononcer en toute rigueur.

Qu'est-ce que cela signifie « Afroclown » ? C'est une théorie, un concept ? Qu'est-ce qu'il y a derrière ?

C'est devenu un concept. A la base, c'était juste pour caractériser une attitude, mais l'idée qu'il y a derrière, c'est que l'Afrique a certes un problème, nous avons en fait beaucoup de problèmes, la France fait partie de l'équation, de la source de nos problèmes, mais il ne faut pas rabattre tous nos problèmes sur la France et dire que, quel que soit le problème, ce que dit la France est contraire à l'intérêt de l'Afrique. Il faut que, au cas par cas, nous réfléchissions à nos problèmes et que nous voyions aussi dans quel cas nous devons combattre la position de la France, et dans quel cas l'accepter, et donc nous ne devons pas avoir une lecture unilatérale des problèmes africains. Les «Afroclowns», justement, c'est les gens qui ont une lecture unilatérale des problèmes africains, qui se disent que de toute manière, c'est la faute à la France.

Diriez-vous qu'il y a quelque chose de ridicule dans «Afroclown» ?

Oui, il y a quelque chose de ridicule derrière, clairement. C'est justement une manière de dire que ces gens-là sont des baudruches. Ils prétendent sauver l'Afrique, alors que l'Afrique n'a pas besoin d'être sauvée. L'Afrique est un continent qui est en train de se construire, un continent qui est divers. Donc construire l'Afrique c'est la même chose que construire n'importe quel continent, c'est une chose qui prend du temps, qui prend de l'éducation, qui prend une vision complète et complexe ; qui a des avancées et des reculs. Donc se poser en sauveur de tout un continent, c'est d'une certaine manière jouer avec le destin de millions de gens. On est alors en train de retarder des gens qui, quotidiennement, dans les marchés, dans les écoles, dans les rédactions, partout en Afrique, dans les champs, dans les usines, travaillent concrètement à améliorer leur propre situation et celle des Africains. Donc on se pose comme sauveur de gens qui ne nous ont strictement rien demandé.

Pourquoi avez-vous appliqué le concept d' «Afroclown» à Kémi Séba. Que lui reprochez-vous, à lui ou à ses méthodes ?

Kémi Séba, d'abord, il faut connaître son histoire. Kémi Séba, c'est un délinquant, c'est un délinquant français, qui n'est pas éduqué du tout...

Pourquoi «délinquant» ?

«Délinquant» parce que par exemple, c'est quelqu'un qui en 2006, a fait une descente Rue des Rosiers, qui est le quartier juif de Paris, en prétendant que les Juifs étaient responsables de l'esclavage, et qui attaquait les Juifs. Donc c'est quelqu'un qui, à l'image de la milice de la LDJ, la Ligue de la Défense Juive française, est un délinquant communautariste et suprématiste. C'est la même chose que les gens de Le Pen en France (Le Front National, Ndlr), des gens qui sont là pour la violence, qui sont là pour la guerre, qui sont là pour dresser les communautés les unes contre les autres, ce qui ne correspond absolument pas à l'histoire sénégalaise. Et c'est quelqu'un qui, à un moment, a découvert le panafricanisme et qui, avec son ego surdimensionné, pense qu'il peut venir et nous sauver tous. Il vient, il trouve un combat, des débats économiques, il prend la position la plus simple, c'est-à-dire qu'il faut qu'on sorte du franc Cfa, avec laquelle nous sommes tous d'accord, et il veut que tout le monde se range derrière lui pour faire ce qu'il veut exactement. C'est quand même des problèmes économiques complexes. Une fois qu'on a dit qu'il faut qu'on sorte du franc Cfa, la question suivante est la modalité de sortie, et là c'est une question de gouvernance. C'est des questions complexes. Et là il arrive, il joue les gourous, il vitupère et accuse la France ; il prend des positions faciles, et c'est pour ça que je dis que c'est un clown, que c'est un «Afroclown».

Vous dites d'ailleurs qu'il s'est acheté ou qu'il s'est trouvé un «brevet d'africanité». Qu'est-ce que cela veut dire ?

Ce qui est paradoxal, dans le cas de Kemi Séba, c'est qu'il est français. Il est né et il a grandi en France, donc il est français, mais d'origine béninoise. Il s'est installé en Afrique, il prétend être afrocentriste ; pourtant, le seul passeport qu'il a, c'est le passeport français. Donc en gros, c'est quelqu'un qui demande d'adopter des positions radicales en économie, et qui, si jamais notre économie s'effondrait, prendrait l'avion pour voyager, pour rentrer chez lui. Chez lui, c'est en France. Il n'irait pas au Bénin, il n'irait pas au Togo, il n'irait pas au Sénégal, il irait en France. S'il tombe malade, il va en France. Nous, nous avons une économie à construire, nous avons un système de santé à construire, parce que quand nous sommes malades, c'est ici que nous sommes soignés. Nous avons des écoles à construire, parce que c'est ici que nous étudions. Nous sommes en train de faire tout ça. La monnaie est un levier pour ces choses-là. Il faut discuter de la meilleure manière d'utiliser la monnaie pour faire ça et en discuter rationnellement. Pas de manière idéologique ni passionnelle. Donc quelqu'un qui quand il veut étudier peut aller en France, s'il veut se soigner peut aller en France, s'il veut rentrer chez lui peut aller en France, qui vient et qui se veut le leader de la cause de la sortie immédiate du franc CFA, honnêtement c'est légèrement indécent quand même.

Mettez-vous dans le même sac tous ces «Africains » qui vivent à l'étranger, avec un passeport étranger, et qui entretiendraient peut-être une économie étrangère ? Ce ne serait pas réducteur, quelque part ?

Justement je ne fais pas ça ! Une des choses qui m'a été reprochée par des gens dans la diaspora c'est que je dirais en gros que la diaspora n'a plus le droit d'intervenir dans les problèmes internes. Je ne dis pas ça. Donc que ça soit très clair : je ne dis absolument pas ça. Je dis, par contre, qu'il y a une posture facile, des gens de la diaspora et des non-Africains qui vivent là-bas, qui vivent en Europe, qui consiste à dire que nos problèmes, les problèmes africains, sont unilatéraux, c'est-à-dire quelqu'un qui vit en France, qui vient en vacances, qui voit un peu de corruption, et qui dit : « Les Sénégalais sont corrompus ». Ce genre d'attitude-là, qui consiste à dire : «Oui, moi je veux revenir, aider mon pays, à condition que j'aie un très bon boulot», ce genre d'attitude qui consiste à dire qu'on a la solution aux problèmes africains et que le véritable problème, c'est qu'on ne nous laisse pas revenir les régler...

C'est ce genre d'attitude que j'appelle «Afroclownerie». Et malheureusement il y a des gens qui s'imaginent que les problèmes africains sont simples à régler et qu'ils sont capables de les régler. J'ai moi-même fait partie de la diaspora, j'ai vécu dix ans en France, j'aurais pu prendre la nationalité française, et quand je suis revenu, je ne suis pas revenu en sauveur. J'ai pris un emploi normal, j'enseigne, et je travaille, et je lis, et j'apprends, et je ne considère pas que, parce que j'ai été en France, je suis meilleur que ceux qui sont restés, qui ont fait leurs études ici.

Un pays se construit d'abord avec ceux qui sont là, et ceux qui sont là, ils font des arbitrages. Ce qu'on voit comme corruption, ce qu'on voit comme incompétence et népotisme, est parfois un arbitrage qui a été fait par des gens qui gèrent des ressources limitées, dans des conditions qui ne sont pas efficientes. Donc il faut aussi avoir cette vision complexe des problèmes africains, même si on est africain. Et on peut être à l'étranger et être un «Afroclown», comme on peut être en Afrique et être un «Afroclown» : ça n'a rien à voir avec le fait d'être en Afrique ou à l'étranger. C'est une question d'attitude, c'est une question de divertissement. Nos problèmes sont sérieux, il faut les prendre au sérieux.

Ce serait quoi le contraire de l' «Afroclown» ?

Je ne sais pas... C'est un Africain normal, qui travaille, c'est tout. C'est quelqu'un qui prend au sérieux nos problèmes, et qui est train de travailler au développement du continent, qu'il soit dans le continent ou ailleurs. Je pense que nous sommes tous des Africains qui travaillons pour l'Afrique, où que nous soyons d'ailleurs, que nous soyons en Afrique, ou pas. Les « Afroclowns » ne vont pas nous définir : nous sommes juste africains. À la réflexion, peut-être « Afrosérieux » est-il un bon terme pour nous désigner ?

Pourquoi, à votre avis, le débat sur le franc Cfa, est-il aussi passionné, êtes-vous de ceux qui appellent à en sortir, et selon quels mécanismes ? Comment ?

Le débat est passionné parce que c'est un débat piégé, parce que le débat sur le franc Cfa, c'est un débat qui nous fait honte. Que le franc Cfa existe, est déjà une honte en fait, parce que c'est une réminiscence de la colonisation. Donc chacun, je pense que tout Africain voudrait qu'on sorte de cet arrangement-là. Maintenant, tout Africain, s'il est conscient, sait aussi que la monnaie n'est pas l'Alpha et l'Omega. Une monnaie, c'est une question de gouvernance. On a besoin d'une Banque centrale qui est libre, on a besoin de fonctionnaires libres.

Or, les gens qui demandent à ce qu'on sorte, et à ce qu'on sorte tout de suite, font comme si tout ça, ce n'était pas des problèmes. Je vais prendre un exemple très concret et quelque peu subversif. Au Sénégal, le président de la République demande aux hauts fonctionnaires de faire de la politique, les hauts fonctionnaires le font, y compris parfois avec de l'argent public, et ne sont pas mis en prison.

Donc ça veut dire que si les mêmes personnes géraient l'argent de la Banque centrale, géraient la Banque centrale, elles feraient également de la politique avec la Banque centrale. Or le président de la République du Sénégal, quoi qu'on dise, est quand même l'un des Présidents, par nécessité, parce que le Sénégal est une démocratie, les plus vertueux d'Afrique, de la zone Cfa.

Pourquoi «le plus vertueux» ?

Parce que le Sénégal est une démocratie, une démocratie plus avancée que les autres pays. On a des mécanismes de financement, on a une gestion des finances publiques qui est plus claire, donc ça veut dire que les niveaux de corruption que nous avons, même s'ils sont élevés, sont moindres que dans beaucoup de pays de la zone Cfa. Mais si on laisse ces gens-là, Macky Sall et consorts, gérer le franc Cfa, dans quatre ans, cinq ans, on ira quémander auprès de la France, qu'elle reprenne le franc Cfa.

C'est ça le problème. Avant de sortir du franc Cfa, il faut régler nos problèmes de gouvernance. Or, nos problèmes de gouvernance, il faut être honnête, nous ne les avons pas encore réglés, y compris au Sénégal. Donc sortir du franc Cfa, ce n'est pas l'urgence.

L'urgence, c'est d'avoir de véritables démocraties, d'avoir une justice indépendante, c'est avoir des hauts fonctionnaires qui sont indépendants, qui servent le peuple, qui ne servent pas l'incarnation de l'Etat, qui servent l'Etat, mais pas la personne qui incarne l'Etat à un moment donné. Il y a tous ces préalables additionnels-là si on veut sortir du franc Cfa.

Et, comme tout le monde, je veux une sortie du franc Cfa. Comme tout le monde, ça me fait honte que nous ayons ce mécanisme-là, mais je pense que ce mécanisme-là, pour le moment, est le moindre mal.

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